‹ ThéâtreChapitre 188 sur 250 · II · texte numérisé non relu

II

Pi out

BRISSET

Pas du tout, et j'avoue que j'étais loin d’y penser.

RABLOT.

Je ne viens pas vous dire de ne pas accepter; je ne me permettrais pas de vous faire une recommandation si injurieuse... Mais ne trouvez-vous pas qu’il serait bon que ceux qui peuvent être pressentis s’entendissent pour arrêter ensemble une formule de refus.

BRISSET

Oui! une formule de refus!

RABLOT.

Qui serait communiquée à la presse!

BRISSET

Ah! oui! vous en voyez la nécessité?

RABLOT.

Ce serait l’occasion de faire un manifeste...

BRISSET

Oui. Est-ce bien utile? D’une façon générale, ne vaut-il pas mieux laisser à chacun de nous sa liberté d'action?

RABLOT.

Vous auriez raison, Brisset, si nous n'avions avec nous que des partisans absolument sûrs comme vous, par exemple. Mais nous pouvons le dire entre nous, il y a certains de nos collègues qui ne seraient pas insensibles à l’appât d’un portefeuille.

BRISSET

Oui, oui. Comment peut-on être tenté par cela? Je

ne sais pas si je serai jamais ministre, mais j'irai là

comme un patient, la corde au cou, et il faudra bien qu'on m'affirme que c’est pour le bien...

RABLOT.

Pour le bien du parti.

BRISSET

… Oui, pour le bien de la République...

RABLOT.

On vous le dira, Brisset, on vous le dira.

BRISSET

On n’aura peut-être pas tort. On ne doit pas songer

qu’à soi. On peut se dire qu’une fois au pouvoir, on

ne sera pas mal placé pour aider au succès de ses

idées, ou pour empêcher le triomphe des idées

adverses. Le rôle d’un modéré, au sein d’un ministère avancé, ne serait peut-être pas négligeable.

RABLOT.

Comment, Brisset! C’est vous qui tenez ce langage? Vous qui nous avez toujours prêché la solidarité!

BRISSET

La solidarité, la solidarité doit être un soutien, elle ne doit pas être une entrave. Je ne sais plus qui a dit cela?

RABLOT.

Quelqu'un qui avait envie de lâcher son parti. Non, Brisset, notre rôle est tout tracé. Laisser les radicaux former à eux tout seuls un ministère qui n’a aucune chance de durer. Leur majorité est fragile, ne la renforçons pas. Et puis, il y a la question de l'impôt sur le revenu, qui est au programme de Lourien. Un modéré ne peut accepter ça. Mais ce n’est pas à vous qu'il faut dire ces choses, à vous qui, maintes fois avec une compétence financière si remarquable, nous avez montré, en des expressions saisissantes, les dangers de l'impôt sur le revenu...

BRISSET

Oui, oui! Mais n'’ai-je pas trop insisté sur ces dangers ?

RABLOT.

Vous le regrettez sans doute aujourd’hui?

BRISSET

Mon cher Rablot, vous saurez que je ne regrette jamais rien de ce que j'ai pu prononcer, même si par la suite j'ai l'air de me contredire. Mais le jour où je vous ai montré les arguments contre l’impôt, peut-être n’ai-je pas envisagé suffisamment l’autre face de la question. Peut-être ne me suis-je pas suffisamment placé, moi, l’élu de la démocratie, au point de vue démocratique, et ne me suis-je pas penché, comme il convenait sur les petites gens.

RABLOT.

Le vent qui souffle à gauche vous penche brusque ment sur eux.

BRISSET

Que voulez-vous dire par là, Rablot?

Que vous voulez tâter du pouvoir, Brisset!

BRISSET

Moi? Moi?

RABLOT.

Oui, vous, vous!

BRISSET

Pour un homme qui passe pour connaître ses semblables, votre psychologie est bien en défaut. Il n'y a pas d’ailleurs que votre psychologie qui fasse fausse route. Permettez-moi de vous le dire, depuis quelque temps, nous stationnons, nous faisons frein. Et à force de freiner, nous faisons machine arrière.

RABLOT.

Et vous voulez que l’on vous laisse aller de l’avanti

BRISSET

Je ne veux et ne souhaite qu’une chose . un peu de liberté de mouvements.

RABLOT.

Alors quoi? Si on vous offre un portefeuille, vous

l’accepterez?

BRISSET

Je refuserai certainement... C’est infiniment probable… Vous accepterez!

Il n’est pas question d'accepter ou de refuser. Il ne s'agit pour moi que d’être libre. L'heure est très grave. RABLOT.

C’est le moment d'abandonner son chef!

BRISSET

C’estle moment de se déployer en tirailleurs pour le salut du parti.

RABLOT.

Alors plus de mot d'ordre?

BRISSET

Du moment que je discute le mot d'ordre, ma conscience m'interdit de l’accepter.

RABLOT.

Vous rompez donc avec nous?

BRISSET

Je n'ai pas prononcé le mot de rupture. Je ne romps aucunement avec mes collègues du parti. S'ils com-

prennent comme moi qu’ils sont dirigés d’une façon imprudente, ils me suivront. Et l’avenir nous dira

bien.

RABLOT.

Quand le présent nous donne tort, on ne risque rien de faire appel à l'avenir!

Moi, Je l’attends avec confiance!

Il s'en va fièrement du côté de son bureau. 1l s’y appuie, les bras croisés, non sans un certain souci de l'attitude. GASTON, bas, à Rablot.

Tu l’as bien démasqué.

RABLOT, bas.

C'est peut-être maladroit ce que j'ai fait là, mais c’est mon défaut en politique... Je m'emballe, je m’emballe et J'ai tort. Enfin, tant pis! Adieu, Brisset.

BRISSET

Adieu, Rablot.

Sortent Rablot et Gaston.

Brisset va à la porte de gauche.

Page 1