‹ ThéâtreChapitre 206 sur 250 · PREMIER TABLEAU · texte numérisé non relu

PREMIER TABLEAU

Dans une ville de l'Ouest, un magasin de papeterie et de journaux. Au fond, une façade donnant sur la rue. À gauche, premier plan, une porte communiquant avec le logement. A droite, également au premier plan, une sorte de recoin où se trouve une petite fontaine accrochée au mur; une serviette de toilette pend à un clou; il y a un savon dans une petite soucoupe placée à droite de la fontaine. De chaque côté, deux comptoirs descendent de la façade jusqu’à l’avant-scène le long des deux murs de droite et de gauche. Ces murs supportent des casiers renfermant des fournitures de papeterie.

Au lever du rideau, Madame Tissot est à la caisse, à droite, près de la devanture. Calmard est assis sur une chaise. C'est un agent d'assurances très vieux et asthmatique. Monsieur Henry, employé à la préfecture, est assis sur une autre chaise. Monsieur Maurice, chauffeur, patron du garage voisin, est debout, appuyé

se contre un des comptoirs de gauche.

MADAME TISSOT, MONSIEUR HENRY, CAL- MARD, MONSIEUR MAURICE, puis JACQUES.

MONSIEUR HENRY, regardant sa montre.

Eh bien, nos journaux sont en retard aujourd’hui. Il est quatre heures moins vingt et le train de Paris doit arriver à deux heures trente.

436 JEANNE DORÉ

CALMARD.

Deux heures trente-deux, depuis le service de printemps.

MONSIEUR HENRY

Ce n’est pas ces deux minutes-là qui entrent en ligne

de compte.

MONSIEUR MAURICE

Qui est-ce qui est allé chercher les journaux à la

gare ?

MADAME TISSOT

Eh bien, c’est le fils à madame Doré...

MONSIEUR HENRY

Et la patronne, où est-elle?

MADAME TISSOT

Elle est venue à ma boutique pour me prier de la remplacer durant qu'elle allait jusqu’à la poste. Je crois bien qu’elle est partie mettre de l'argent à la caisse d'épargne.

MONSIEUR MAURICE

Hé! Hé! on fait ses affaires en vendant du papier et des journaux!

MONSIEUR HENRY

Oh! non, la pauvre femme, elle n’a pas encore mis de côté une fortune.

MONSIEUR MAURICE

Elle a bien du mérite, madame Doré!

MONSIEUR HENRY

Je vous crois! Vous l’avez bien connue, monsieur Calmard?

CALMARD.

Si je l'ai connue! Si je l'ai connue! Je vous crois que je l’ai bien connue. Et avant vous! J’ai connu sa famille du temps qu'ils étaient bien à leur aise. Vous savez qu'elle a eu de l’éducation, cette femme-là!

MONSIEUR MAURICE

Et comment se fait-il qu’ils ont perdu leur fortune ?

CALMARD.

Oh! ce serait trop long à vous expliquer. Il y a vingt ans que ça c’est passé. Elle venait d’épouser son cousin germain, qui s'appelait Doré, comme elle, un gros, bon garçon...

MONSIEUR MAURICE

Un mariage d'amour?

- CALMARD, Un mariage d'amour? Pourquoi un mariage d'amour?

MONSIEUR MAURICE

Ils ne s’aimaient pas?

CALMARD.

Je ne sais pas s'ils s’aimaient ou s'ils ne se s’aimaient pas; on les a mariés. C’étaient deux enfants l’un et l’autre, deux gosses : il avait peut-être vingt ans et elle pas plus. Au bout de six mois, il est mort, on n’a pas dit comment. La vérité est qu'il s’est fait sauter la cervelle : oui, il avait joué, il avait fait des spéculations, puis les parents, de leur côté, s'étaient lancés dans de mauvaises affaires. Tout ce monde-là s’est trouvé ruiné.

MONSIEUR MAURICE

C’est des choses qui se voient.

CALMARD.

Oui, mais ce qui ne se voit pas souvent, c’est une femme courageuse comme cette bonne femme-là. Elle qui n'avait jamais rien fait de ses dix doigts, avec le peu qu’il lui restait, elle a acheté un fonds de librairie. A ce moment-là, elle était installée dans la rue... làbas, près du marchand de chevaux... Voyons, voyons,

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voyons! Comment est-ce qu’on appelle cette rue-là ? C’est malheureux... Je suis du pays. Mon père est du pays... il était du pays, je veux dire. Mon grand-père aussi est du pays... il en était, bien entendu. Eh bien, je ne sais pas le nom des rues. J'irais les yeux fermés partout, mais je ne sais pas le nom des rues. Oh! je l’ai su, bien sûr, que je l’ai su. Eh bien, pour vous dire, elle avait donc ouvert sa petite boutique, là-bas, dans la rue.

MONSIEUR HENRY

Dans la rue... Saint-Jean?

CALMAR D EPS La rue Saint-Jean? C’est bien possible... Ça n'a aucune importance. Elle est donc restée là pendant dix-huit ans, puisqu'il y a deux ans qu'elle est déménagée ici. Elle avait mis quelque chose de côté, pas grand chose. Tout à peu près est parti dans l’'emménagement. Depuis deux ans, elle recommence à faire des petites économies.

MONSIEUR MAURICE

Mais elle est restée veuve, comme ça, à vingt ans? Et c’est une femme qui a dû être jolie! Je suis sûr que les amoureux ne lui ont pas manqué.

CALMARD.

Pour sûr qu'on lui a fait la cour, moi comme les

autres! Elle n’était pas longue à vous envoyer promener.

MONSIEUR MAURICE

Elle vous a peut-être envoyé promener, vous, mais il ne faut pas juger d'après ça qu'elle a envoyé promener les autres.

CALMARD.

Elle a envoyé promener tout le monde, que je vous

dis! Elle était bien trop comme il faut. On commencait

à tournailler autour d'elle... On voit une personne jolie, n'est-ce pas? on ne va pas manquer une occasion. Mais au bout d'un instant on se rendait bien compte que ça n'irait pas loin. Alors on disait : « Eh bien, tant pis! » Et l’on n'insistait pas!

| MONSIEUR MAURICE

Et son petit garcon? Quel âge a-t-il maintenant?

CALMARD,

Il a une vingtaine d'années. Elle a considéré qu’elle n'aurait Jamais assez d'argent pour en faire un monsieur, alors elle lui a donné une éducation moitié de bourgeois, moitié d’ouvrier. Oh! c'est une femme qui a du bon sens, il n’y a pas à dire!

MONSIEUR HENRY

Avec tout ça, mes journaux n'arrivent pas. Et moi, il faut que je retourne au bureau.

CALMARD.

Les affaires de la préfecture se feront bien sans vous. Moi je devrais y être aussi, à mon bureau.

MONSIEUR HENRY

Oh! vous, vous êtes votre patron! Dans les assurances, on n’est pas tenu comme dans une administration.

MONSIEUR MAURICE

Moi, j'étais pressé de voir.les journaux parce que je voulais savoir si oui ou non ils vont faire un circuit automobile dans le pays.

CALMARD.

Ils en sont bien capables. On était tranquilles, mais il y a un syndicat d'initiative qui veut tout le temps nous remuer, Comme si on avait besoin de ça!

420 JEANNE DORÉ

MONSIEUR MAURICE

Eh bien, dites donc! Dans mon garage on ne demande que ça, qu’on se remue un peu! On commence à être bien endormis pour les automobiles dans la ville.

MONSIEUR HENRY

Mais n’ayez pas de crainte, on le fera, votre circuit, puisque la subvention a été votée par le conseil muni- *cipal. Moi, j'attends le journal pour quelque chose de plus intéressant... à mon point de vue, parce que c'est toujours une affaire de point de vue... Il y a un mouvement judiciaire qui se prépare. J'espère que mon ami Choffin, qui est à Albi, va venir de ce côté. Je n'ai pas un seul joueur d'échecs ici, je voudrais bien qu’on nous l'envoie.

CALMARD.

C’est une raison comme une autre. Vous n'avez qu’à faire dire ça au ministre.

Madame Tissot, qui est allée sur le pas de la porte, revient.

MADAME TISSOT

Voilà Jacques qui arrive avec les journaux. Ilen a sa charge, mais, tout mince qu'il est, il est fort, ce garçon-là!

MONSIEUR MAURICE

Elle a bien'de la chance avec ce jeune homme!

MADAME TISSOT

Oh! ils ne sont pas tous les jours d'accord, vous savez, oh! mais non! C’est un petit garçon qui a l’air doux, mais il ne faut pas le contrecarrer, parce qu'il entre dans des colères terribles... Chut, le voilà!

Entre Jacques qui porto un paquet de journaux; il le dépose sur le comptoir.

JACQUES

Voilà les nouvelles du jour!

Les trois hommes se précipitent sur les journaux.

CALMARD.

Il n’y a rien de sensationnel aujourd'hui?

Oh! je n’ai rien lu, et je ne lirai probablement rien. S'il y a quelque chose d’intéressant, il y aura toujours quelqu'un pour me le dire. (A Madame Tissot.) Maman n'est pas de retour?

MADAME TISSOT

Elle va arriver. Elle est allée jusqu’à la poste.

JACQUES, Madame, voulez-vous être assez gentille pour rester encore quelques minutes à la caisse?

MADAME TISSOT

Mais oui, mais oui...

JACQUES

Il faut que j'aille me nettoyer un peu! Quelle saleté dans cette gare! Une poussière de charbon qui vous arrive de tous les côtés... Compliments, messieurs, dames...

Il sort au premier plan à gauche par la porte qui conduit au logement.

MONSIEUR HENRY, parcourant un journal.

Pas encore de mouvement judiciaire.

MONSIEUR MAURICE, même jeu. | On ne parle pas du circuit.

CALMARD, pliant son journal.

Enfin, on va lire ça chez soi à tête reposée.

MADAME TISSOT, sur le pas de la porte.

Voilà Madame Doré.

Il faut l’attendre pour lui dire bonjour.

442 JEANNE DORE

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