SCÈNE X JEANNE DORÉ, JACQUES
JACQUES, balbutiant.
J’ai fermé la porte... sans m'en apercevoir.
Silence. Elle n'ose lui parler.
Tu n'es pas rentré cette nuit?
JACQUES, avec brusquerie.
Non! (Puis, avec effort.) Je te demande pardon!
JEANNE DORÉ, d'une voix incolore.
Tu sais le malheur qui est arrivé?
JACQUES
Quel malheur ?
S Ei ©
| JEANNE DORÉ
Ton parrain...
JACQUES, d'un ton neutre.
Quoi?
JEANNE DORÉ ne peut plus parler; elle est très oppressée
Puis, au bout d'un instant, très vite, à voix basse, d'une voix incolore.
Il a été assassiné...
Silence.
JACQUES fait un effort, et répète d'une voix machinale et angoissée.
Assassiné ? - JEANNE DORÉ.
On ne te l’avait pas dit en ville?
Je n'ai parlé à personne.
Silence.
JEANNE DORÉ
Jacques, Jacques, écoute. Est-ce que. tu n'étais pas chez lui hier soir? (Jacques remue lentement la tête en signe de négation. Madame Doré, avec espoir.) Non! Tu n'as pas été chez lui hier? (Elle se précipite avec joie sur cette déclaration, et s'approche de lui, le prend dans ses bras et l'embrasse frénétiquement. Il se débat; elle ne voit pas son regard fixe. Puis il se laisse faire.) Tiens! comme tu as ta manche mouillée !
JACQUES, brusquement.
Ce n’est rien, ce n’est rien!
JEANNE DORÉ
Tu as comme du savon, sur ta manche. Qu'est-ce que c'est?
JACQUES
Mais ce n’est rien, voyons! ce n'est rien du tout... (Avec trop d'empressement.) Je vais t’expliquer, c’est bien simple : de la peinture. (Vivement.) Je me suis mis de la
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peinture contre un magasin. Alors, j'ai lavé tout de suite pour que ça ne tache pas.
JEANNE DORÉ, qui a remarqué son ton étrange,
Oui, oui, de la peinture, c’est très bien... tu deviens soigneux... (Avec des larmes dans la voix.) Oh! mon petit! mon petit! tu vois bien que tu ne peux pas tromper ta mèrel... Dis-moi... dis-moi ce qui s’est passé...
JACQUES, sanglotant.
Mais rien, maman, mais rien!
Il se met à pleurer douloureusement.
JEANNE DORÉ, en hochant la tête, le contemplant.
Comment est-ce que c’est possible? Je ne comprends pas... je ne comprends pas. c’est comme si on me disait que c’est moi... qui ai fait ça... Comment est-ce que c’est possible? Tu es mon petit... tu n’es pas un monstre... Quand tu étais petit... et que tu te roulais par terre, il n’y avait qu’à attendre que ça se passe, je ne te grondais même pas.
Elle reste un instant en silence. Lui, toujours en silence, elle toujours égarée. Au bout d'un instant il semble pleurer plus librement. Tout à coup, sans transition, il commence sa confession.
JACQUES
J'ai été comme un fou, je vais te dire...
JEANNE DORÉ
Non, non, ne dis rien.
JACQUES
Si, il faut que je te dise... En sortant d'ici, je n’y suis pas allé tout de suite. J’ai tourné autour de chez lui et je ne me suis décidé à entrer qu’à neuf heures. Il avait dîné depuis longtemps. Il était seul dans la salle à manger... [l a passé dans son bureau avec moi... Sa bonne était partie. Alors nous avons parlé, je lui ai dit ce que je t'avais dit... qu’il me fallait absolument ue Pargent-: 0
Ld
JEANNE DORÉ
Mon Dieu! mon Dieu! Dire que je t'ai refusé! Je ne savais pas, mon Dieu! je ne savais pas!
JACQUES
Je lui raconte que j'avais besoin d'argent... Il m'a regardé si durement, il a commencé par ne rien me dire, puis il s’est mis à me parler... Si tu savais comme il m'a parlél... Il me reprochait ce qu'il a fait pour nous... Comme il m'a humilié!..… C’est ça qui m'a tourné la tête... Je me suis senti comme soulevé de colère... Je voulais lui faire du mal... Jele détestais.… Je ne me disais pas que je voulais le tuer... J'étais à cent lieues de là! Je voulais le battre... je voulais le faire souffrir. J’ai tapé dessus avec le crochet de fer que j'ai pris près de la cheminée. Comme il se défendait, j'ai frappé à la tête... Je ne savais plus ce que je faisais. car c'était fini depuis longtemps que je tapais encore.
JEANNE DORÉ
Oh! mon Dieu! Mon Dieu
JACQUES
Quand il a glissé par terre, je me suis écarté, je ne me rendais pas compte de ce que j'avais fait. Puis, tout à coup, je me suis dit que j'étais un assassin. C’est alors, maman, que j'ai pensé à toi... J'ai eu tout à coup pitié de toi...pitié de toi. et je me, suismis,à pleurer! J'étais tombé assis sur une chaise. Je ne sais même pas si je dormais ou si j'étais éveillé. Je suis resté là je ne sais pas combien de temps. Je serais resté là, tout le temps... quand voilà que j'ai eu froid. Je me suis mis à grelotter.. Je n’ai même pas regardé de son côté par terre. Je suis sorti de la maison, en tirant la porte sans la fermer. je n'ai même pas regardé s’il y avait des gens qui me voyaient sortir...
Aile
JEANNE DORÉ
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JEANNE DORÉ
Oh! mon Dieu! mon Dieu! On t'a peut-être vu sortir!
JACQUES
J’allais droit devant moi, le long du quai, et par moments je sanglotais tout fort, comme quand j'étais petil et que tu me mettais à la porte de la maison... Il y a peut-être des gens qui m'ont vu pleurer, je n'ai pas fait attention.
JEANNE DORÉ, sanglotant - On l’a vu! On l’a vu!
JACQUES
Un moment, je me suis dit que je ne l'avais peutêtre pas tué, qu’il n’était qu'évanoui... J’ai eu l’idée de retourner.
JEANNE DORÉ, vivement.
. Tu n’es pas retourné?
Non... Je me suis dit qu’on me remarquerait. C'est à ce moment, pour la première fois, que j'ai pensé à la police, et que j'allais être poursuivi... Alors, je n’ai eu qu’une idée, c'était qu’il fallait me cacher... « Il faut me cacher »... que je me disais... Je n’ai plus pleuré. Je me suis dépéché de mettre mon mouchoir dans ma poche, puis je suis allé du côté de la campagne. Arrivé dans les champs, j'ai traversé une haïe, et je me suis couché sur la terre... Quand il a fait grand jour, j'ai senti que ma manche était mouillée, et j'ai vu que j'avais quelque chose de foncé dessus. Alors je n'ai pensé qu'à une chose : c'était à me laver. Oui, mais si je me lavais à la rivière, j'avais peur qu’on me voie et qu'on me demande pourquoi... Alors, je suis revenu