‹ ThéâtreChapitre 220 sur 250 · SCÈNE XII · texte numérisé non relu

SCÈNE XII

JEANNE DORÉ, LE VIEUX MONSIEUR, sort au bout d'un instant, MADAME TISSOT, LE COM- MISSAIRE, L'INSPECTEUR.

MADAME TISSOT

Je vous demande pardon, monsieur, une commission à faire à madame Doré... (Elle s'approche d'elle à l'écart et, à voix basse.) Madame Doré, une chose à vous dire — il ne faut pas s’en effrayer — il y a le commissaire qui vient chez vous. Figurez-vous que c’est un homme qui a dit ça dans ma boutique. Je ne sais pas comment il le savait, mais toujours est-il qu'il a dit : « Le commissaire va venir chez madame Doré ».

JEANNE DORÉ, qui a eu un saisissement, a le temps de se remettre et d'une voix presque gaie.

Le commissaire? qu'est-ce qu’il me veut?

MADAME TISSOT, qui sait sans doute quelque chose,. mais ne veutrien dire.

Je ne sais pas pourquoi il a cette idée de venir chez VOUS... (Après une hésitation.) Peut-être parce que vous connaissiez ce vieux bonhomme qui a été assassiné et qu'il veut vous demander des renseignements sur son

compte?

JEANNE DORÉ

Eh bien, qu'il vienne, le commissaire! Je lui dirai tout ce que je savais du vieux monsieur Michaud.

LE VIEUX MONSIEUR

Je crois que je vais me décider pour ce papier gris pâle. C’est moins fantaisie si vous voulez, mais c’est plus distingué.

JEANNE DORÉ, avec enjouerment.-

Mais oui, prenez celui-là. Et puis ça ne presse pas, un franc quarante-cinq, prenez celui-là et vous me le paierez en passant.

Le vieux monsieur salue et sort. Il s'est croisé sur le pas de la porte avec deux messieurs.

LE COMMISSAIRE

Madame Doré? J'aurais besoin de vous parler en

particulier.

JEANNE DORE, gaiement.

Très bien, monsieur le commissaire.

MADAME TISSOT

Je m'en vais, madame Doré. (A part) Ne vous

émouvez pas..

JEANNE DORÉ

Pourquoi voulez-vous que je m'émeuve?

Sort madame Tissot.

LE COMMISSAIRE

Madame Doré, j'ai tenu à entrer chez vous comme un simple client, pour ne pas faire de rassemblement et exciter la curiosité des voisins, mais vous vous doutez de ce qui m’amène?

184 JEANNE DORÉ

JEANNE DORÉ, innocemment.

Non, monsieur le commissaire.

LE COMMISSAIRE

Vous n'avez pas entendu parler de l’assassinat de monsieur Michaud?

Si fait. Ce pauvre homme, je le connaissais bien.

LE COMMISSAIRE

N'’était-il pas le parrain de votre fils?

JEANNE DORÉ

Si fait, monsieur le commissaire. Il était le parrain de mon garçon.

LE COMMISSAIRE

Votre fils n’était-il pas allé le voir hier soir?

JEANNE DORÉ

Non, monsieur le commissaire.

LE COMMISSAIRE

Des témoins cependant l’ont vu entrer dans la maison du crime.

JEANNE DORÉ

Oh! c’est bien possible, après tout, qu’il y soit allé. Il allait de temps en temps faire visite à son parrain.

LE COMMISSAIRE

Mais ce qu'il y a de plus grave, c’est que d’autres témoins l'ont vu sortir, un peu plus de deux heures après le moment où, selon les constatations, le crime a été commis. ;

JEANNE DORÉ, souriant.

Qu'est-ce que vous voulez dire par là, monsieur le commissaire? Est-ce que vous croyez mon garçon capable d’avoir assassiné son parrain, ou n'importe qui?

LE COMMISSAIRE

Madame, je comprends très bien que vous, sa mère vous ne puissiez pas imaginer une chose pareille. Mais je dois vous dire que nous nous trouvons en face de témoignages tellement concordants que nous sommes bien obligés d'envisager cette hypothèse de la culpabilité.

JEANNE DORÉ, toujours souriante.

Alors mon garçon aurait assassiné son parrain ?

LE COMMISSAIRE

Est-ce que nous pourrions lui parler?

JEANNE DORÉ

I vient de sortir... Il ne va pas être long, monsieur le commissaire, si vous voulez bien l’attendre.

LE COMMISSAIRE

Savez-vous, madame, à quelle heure il est rentré cette nuit?

JEANNE DORÉ

Ah! monsieur le commissaire, je ne peux rien vous dire : je dormais, vous savez, et je n’ai pas le sommeil léger.

LE COMMISSAIRE

Mais vous l'avez vu ce matin, et il vous a semblé.

JEANNE DORÉ

Comme à son ordinaire, monsieur le commissaire.

LE COMMISSAIRE, après un silence.

Eh bien, madame, je ne peux pas attendre. Je reviendrai plutôt tout à lHoUre.

JEANNE DORÉ

A votre aise, monsieur le commissaire.

Elle va ranger les articles qu'elle avait sortis tout à l'heure d'un air absolument calme.

LE COMMISSAIRE, à l'inspecteur.

Vous resterez à proximité de la maison avec Chaignol. | L'INSPECTEUR.

Oui, monsieur le commissaire. (A voix basse.) Eh bien, monsieur le commissaire est toujours dans les mêmes idées ?

LE COMMISSAIRE

J'avoue que la confiance de cette femme m'’impres-

sionne un peu.

Jeanne Doré relève la tête l'instant d’après. Elle les voit sortir. Elle voit des têtes de gens qui se sont approchés et qui regardent dans la boutique. Elle s’en va à pas lents jusqu’au recoin, où les gens de la rue ne peuvent la voir. Elle s'appuie la tête et l'épaule contre le mur, et pleure silencieusement.

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