ACTE TROISIÈME
MOILU.
C'est la dame à Tisserin, le marchand de vins en
gros.
PELLOT
Tu connais tout le monde.
MOILU.
J'y ai nettoyé sa cour. Elle était encombrée de copeaux, rapport à des travaux d’ébénisterie qu’on avait faits. La madame que voilà, elle attend des parents qu'elle vient sercher à la gare. C’est sa bonne qui me l'a dit.
PELLOT
T'en connais, des bonnes!
MOILU.
Faut ça, pour avoir de l'ouvrage.
Silence. Au bout d'un instant, Jeanne Doré aperçoit Fanny. Elle s'en vient lentement jusqu'à elle. Arrivée à deux pas, elle
l'interpelle. à JEANNE DORE.
Madame! (Fanny se retourne, aperçoit Jeanne Doré, fait un pas en arrière. Jeanne Doré, impérieusement.) Restez là madame. Soyez tranquille. Je ne parlerai pas trop fort. Mais il faut tout de même que je vous parle. (Fanny va pour s’en aller.) Restez là, madame. Je vous dis de rester. Je vous dis que vous pouvez être tranquille. Je fais attention, je ne vous compromettrai pas. Je sais qu’il ne veut pas qu'il soit question de vous; il m’a défendu de parler de vous devant le tribunal... J’ai failli tout raconter, mais je l’ai regardé... j'ai compris qu’il ne me pardonnerait pas.
FANNY
Madame, laissez-moi, je vous en prie! Ces hommeslà savent qui je suis.
JEANNE DORÉ
Ils ne m'entendent pas. Ils ne savent pas ce que je vous dis. Écoutez, madame... c'est à cause de vous qu'il meurt.
518 JEANNE DORÉ
FANNY
Ce n’est pas vrai! Ce n’est pas vrai!
Ce n’est pas vous qui lui avez dit de tuer, mais vous savez pourquoi il a été chez son parrain.
FANNY
Je ne lui avais rien demandé.
JEANNE DORÉ
C'est entendu! C’est entendu! Vous n'êtes pour rien dans son crime. Vous pouvez dormir tranquille. Vous avez la conscience en paix, mais tout de même, il y a là-bas un pauvre garçon dans la détresse. Ce n’est pas parce qu’il va mourir : c’est d’être séparé de vous. Et vous, pendant ce temps-là... Je me disais, comme je ne vous rencontrais pas, je me disais : « Elle est peut-être chez elle à se cacher pour pleurer... » Et vous continuez à vous en aller à droite et à gauche, comme si rien n’était arrivé dans votre vie : vous venez ici chercher des parents. Vous avez gardé vos fleurs sur votre chapeau. Vous avez peut-être pensé à les enlever, mais vous vous êtes dit que si vous étiez tout en noir, Ça ferait peut-être causer les gens...
FANNY
Je vous en prie, madame, ce n’est pas ma faute, je ne pouvais pas faire autrement.
MOILU.
Le train! V’là le train!
L'EMPLOYÉ, Ecartez-vous, messieurs, dames, voilà le train qui
entre en gare.
Jeanne Doré, qui allait répondre à Fanny, l'écoute et regarde avidement du côté de l’arrivée. Fanny s'éloigne et vient jusqu'à