SCÈNE PREMIÈRE
MARION DE LORME, robe blanche. DAME ROSE, costume de duègne, robe noire selon la Catherine^'^ L'Atigelji
mode de Marie de Médicis. Le marquis de SAVERNY, pourpoint, haut-de-chausses et bas orange, avec des touffes de rubans bleus. Epée. Mantelet de velours noir. Chapeau gris à plume. Dixhuit ans.
Marion de Lorme est assise près de la table et travaille à une tapisserie.
DAME ROSE, entrant.
L'Angely Monsieur de Saverny.
Entre L'A»ffly.
MARION, se levant à demi.
Monsieur. . .
Bas, à Rose.
Madame Rose, Savicz-vous pas ce soir que ma porte était close .^
'"' Le texte biffé dans le manuscrit est en italique; non biffi!, en romain.
LE MANUSCRIT DE MAKION DE LOKME. 151
L'Angely Haut, à Saverny.
monsieur
Ce m'est un grand plaisir, marquis. . . Par quel hasard ?
L'Aiige/y.
SAVERNY, s'inclinant.
Je VOUS baise ks mains, belle dame. Il est tard Pour venir d'une dame assiéger la demeure. Mais notre privilège est d'entrer à toute heure,
bouffons
A nous, pages de rois. Ce droit a ses ennuis Partois, et m'a sur pied fait passer bien des nuits. Mais la charge est medleure, et cause moins de peine Quand le roi par hasard se trouve être une reine. Comme ce soir.
11 veut lui prendre la main. Elle la retire.
MARION
Je vois que vous êtes toujours D'humeur fort égayée et galante en discours.
A part.
Le fâcheux! Pour les gens qui viennent de la sorte Il faudrait se clouer en travers à sa porte.
L'As^e/y.
SAVERNY. 11 s'assied familièrement près d'elle.
Çà, je veux vous gronder. N'est-il pas inhumain De fuir ainsi Paris?... — Mon Dieu, la belle main! Et qu'on recevrait mieux, sans être un bon apôtre. Soufflets de celle-là que caresses d'une autre !'•'
■M.\RION
Mais si vous en voulez?
L'AiJge/j.
SAVERNY
Des caresses?
MARION
Vraiment Non. Des soufflets. Voyons.
L'Angely.
SAVERNY
Merci pour le moment.
\^us raillez, mais je suis furieux, moi, madame.
l'I Ces derniers vers ont été utilisés dans le Koi s'amuse, acte IV, scène ii.
152 xMARION DE LORME.
D'honneur! il feut n'avoir aucune bonté d'âme, Il faut être de roc pour nous quitter ainsi, Et venir s'enterrer toute vivante ici!
Voyant 411e Marion regarde son pourpoint.
C'est le goût. Soie orange avec des faveurs bleues.
Continuant.
Savez-vous bien que Blois est à quarante lieues. Pour le moins, de Paris, que cela lait crier. Pour vous suivre à présent il faut s'expatrier.
MARION
Mais qui vous a prié de me suivre?
L'Aagely.
SAVERNY
Ah ! tigresse !
Ingrate! ignorez-vous combien l'amour nous presse. Et quand une beauté 'nous accepte pour siens Que nous la suivrions jusque chez les russiens?
Il se rapproche d'elle. Elle se recule.
MARION
Mais vous me dites là des phrases d'Artamène!
L'Atigely.
SAVERNY
Je viens à Blois e.xprcs pour vous. D'ailleurs, ma reine, La cour est à Chambord pour les chasses du roi.
M,\RION
Bon. Le roi vient aussi sans doute exprès pour moi. Mais comment avez-vous découvert ma retraite?
VAiigelj'.
SAVERNY
Ma foi, j'ai rencontré votre duègne discrète^ Dame Ro?e, et n'ai point voulu finir le jour Sans qu'il fût entre nous quelques propos d'amour. Car je vous aime fort.
11 veut encore lui prendre la main. Elle le repousse.
Dir-on quelques nouvelles?
LE MANUSCRIT DE MAKION DE LOKME. 155
SAVERNY
Non. Corneille toujours met en l'air les cervelles.
Guiche est duc. Puis beaucoup d'événements banaux.
On a fait pendaison de quelques huguenots.
Toujours force duels. C'est la mode. — Eh, que dis-je.
Pas de nouvelles? Mais un miracle, un prodige,
Qui tient depuis deux mois Paris en passion!
La fuite, le départ, la disparition...
MARION
De qui?
L'Angely .
SAVERNY, mettant un genou en terre et lui baisant la main.
D'une beauté qui vous est bien connue.
Charmante Marion !
Elle le relève avec humeur.
MARION, à part.
Allons! il continue!
L'Angely.
SA\'ERNY.
N'est-ce pas une honte? Au moment où Paris
Et les plus grands seigneurs et les plus beaux esprits
Fixent sur vous des jeux pleins d'amoureuse envie,
A l'instant le plus beau de la plus belle vie.
Quand tous faiseurs de rime et de duels pour vous
Gardent leurs plus beaux vers et leurs plus fameux coups,
A l'hture où vos beaux yeux semant partout les flammes
Font sur tous leurs amants veiller toutes les femmes.
Que vous, qui de tels feux éblouissiez la cour
Que, ce soleil parti, l'on doute s'il fait jour.
Vous veniez, méprisant marquis, vicomte et prince.
Briller, astre bourgeois, dans un ciel de province!
MARION
Calmez-vous.
L'Angelj.
SAVERNY
Non, non, rien. Caprice original Que d'éteindre le lustre au beau milieu du bal!("
'■' Victor Hugo a fait dire ces quatorzevers par François I" à M"'° de Cossé dans /.' Koi s'amiis; (acte I, scène ii).
MARION
Vous voulez rire.
A part.
Ah Dieu! l'importun!
Regardant l'horloge qui marque près de minuit.
Le temps passe!
Didier qui va venir!
L'Aiigely.
SAVERNY
Expliquez-vous, de grâce.
Qu'est-on venue ici taire depuis deux mois.''
M.^RION
Je fais ce que je veux et veux ce que je dois.
Je suis libre, monsieur.
L'Aagely.
SAVERNY
Libre! et, dites, madame.
Sont-ils libres aussi, ceux dont vous avez l'âme. Moi, le marquis d'Embrun, le pauvre Molembay Qui n'aime rien que vous, vous et son cheval bay, Sourdis, le Brichanteau, d'Arquien, les deux Caussades, Tous, de votre départ si fâchés, si maussades. Que leurs femmes comme eux vous voudraient à Paris Pour leur faire, après tout, de moins tristes maris?
MARION, baissant les yeux.
Voilà précisément les causes de ma fuite.
Tous ces brillants péchés qui, jeune, m'ont séduite...
En marge Victor Hugo a écrit le début publié qu'il a recopie sur un feuillet séparé, placé en tête du manuscrit. Le nom de L'Angely a disparu.
A la scène d'amour entre Marion et Didier, le manuscrit porte cette version , modifiée dans le texte imprimé :
DIDIER
Oh! si vous me trompiez!
Didier! De mon amour voulez-vous quelque preuve?
DIDIER
J'en veux une.
MARION
Parlez.
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DIDIER
Vous êtes libre et veuve?
MARION
Oui. .. libre. . .
DIDIER
Prenez-moi pour frère, pour appui.
Au bas de chaque page \'ictor Hugo a inscrit le nombre de vers contenu dans la page, en y ajoutant les vers des pages précédentes; à la fin de l'acte, il donne le total et la date finale; il semble que l'intention de l'auteur ait été de terminer le premier acte à la sortie de Didier et Saverny, car il avait daté 8 juin et fait le compte des vers : 232; puis, après la scène finale, nous lisons une nouvelle date : ç juin , et un nouveau total : 242,