LA FEMME
Ah! calmez-vous. Si c'est pour crier de plus belle. On va vous remmener.
TRIBOULET, ^gar^.
Non, non! laissez! —
Saisissant Blanche dans ses bras.
Je croi Qu'elle respire encore ! elle a besoin de moi ! Allez vite chercher da secours à la ville. Laissez-la dans mes bras. Je serai bien tranquille.
Il la pread tout à fait sur lui, et l'arrange comme une mère son enfant endormi.
Non! elle n'est pas morte! Oh! Dieu ne voudrait pas.
Car, enfin, il le sait, je n'ai qu'elle ici-bas.
Tout le monde vous hait quand vous êtes difforme,
On vous fuit, de vos maux personne ne s'informe.
Elle m'aime, elle! — elle est ma joie et mon appui.
Quand on rit de son père, elle pleure avec lui.
Si belle et morte! oh! non. — Donnez-moi quelque chose
Pour essuyer son front.
11 lui essuie le front.
Sa lèvre est encor rose.
Oh! si vous l'aviez vue, oh! je la vois encor
Quand elle avait deux ans avec ses cheveux d'or!
Elle était blonde alors! —
La serrant sur son cœur avec emportement.
O ma pauvre opprimée!
Ma Blanche! mon bonheur! ma fille bien-aimée! —
Se calmant et l'admirant.
Lorsqu'elle était enfant, je la tenais ainsi.
Elle dormait sur moi, tout comme la voici!
Quand elle s'éveillait, si vous saviez quel ange!
Je ne lui semblais pas quelque chose d'étrange.
Elle me souriait avec ses yeux divins,
Et moi, je lui baisais ses deux petites mains!
Pauvre agneau! — Morte! oh non! elle dort et repose.
Tout à l'heure, messieurs, c'était bien autre chose.
Elle s'est cependant réveillée. — Oh ! j'attend.
Vous l'allez voir rouvrir ses yeux dans un instant!
"V^us voyez maintenant, messieurs, que je raisonne.
Je suis tranquille et doux, je n'offense personne.
Puisque je ne fais rien de ce qu'on me défend.
On peut bien me laisser regarder mon enfant.
Il la contemple.
Pas une ride au front! pas de douleurs anciennes! - - J'ai déjà réchauffé ses mains entre les miennes. Voyez, touchez-les donc un peu!
Entre un médecin.
LA FEMME, à Triboulct.
Le chirurgien.
TRIBOULET, au chirurgien qui s'approche.
Tenez, regardez-la, je n'empêcherai rien. Elle est évanouie, est-ce pas.''
LE CHIRURGIEN, examinant Blanche.
Elle est morte.
Triboulet se lève debout d'un mouvement convulsif. Le médecin poursuit froidement.
Elle a dans le flanc gauche une plaie assez forte. Le sang a dû causer la mort en l'étouffant.
TRIBOULET
J'ai tué mon enfant! j'ai tué mon enf;int!
Il tombe sur le pavé.
NOTES
DU
KOI S'AMUSE.
cinqltiÈme Édition.
L'auteur, ainsi qu'il en avait pris l'engagement, a traduit l'acte arbitraire du gouvernement devant les tribunaux. La cause a été débattue le 19 décembre, en audience solennelle, devant le Tribunal de commerce; le jugement n'est pas encore prononcé à l'heure où nous écrivons, mais l'auteur compte sur des juges intègres, qui sont jurés en même temps que juges, et qui ne voudront pas démentir leurs honorables antécédents.
L'auteur s'empresse de joindre à cette édition du drame défendu son plaidoyer complet, tel qu'il l'a prononcé. Il est heureux que cette occasion se présente pour remercier et féliciter encore une fois hautement M. Odilon Barrot, dont la belle improvisation, lucide et grave dans l'exposition de la cause, véhémente et magnifique dans la réplique, a fait sur le tribunal et sur l'assemblée cette impression profonde que la parole de cet orateur renommé est habituée à produire sur tous les auditoires. L'auteur est heureux aussi de remercier le public, ce public immense qui encombrait les vastes salles de la Bourse; ce public qui était venu en fouie assister, non à un simple débat commercial et privé, mais au procès de l'arbitraire fait par la liberté; ce public auquel des journaux, honorables d'ailleurs, ont reproché à tort, selon nous, des tumultes inséparables de toute foule, de toute réunion trop nombreuse pour ne pas être gênée, et qui avaient toujours eu lieu dans toutes les occasions pareilles, et notamment aux derniers procès politiques si célèbres de la restauration; ce public désintéressé et loyal que certaines autres feuilles, acquises en toute occasion au ministère, ont cru devoir insulter, parce qu'il a accueilli par des murmures et des signes d'antipathie l'apologie officielle d'un acte illégal, révoltant, et par des applaudissements l'écrivain qui venait réclamer fermement en face de tous l'affranchissement de sa pensée. Sans doute, en général, il est à souhaiter que la justice des tribunaux soit troublée le moins possible par des manifestations extérieures d'approbation ou d'improbation ; cependant il n'est peut-être pas de procès politique où cette réserve ait pu être observée; et, dans la circonstance actuelle, comme il s'agissait ici d'un acte important dans la carrière d'un citoyen, l'auteur range parmi les plus précieux souvenirs de sa vie les marques éclatantes de sympathie qui sont venues prêter tant d'autorité à sa parole, si peu importante par elle-même, et qui lui ont donne le redoutable caractère d'une réclamation générale. Il n'oubliera jamais quels témoi-
gnages d'affection et de faveur cette foule intelligente et amie de toutes les idées d'honneur et d'indépendance lui a prodigués, avant, pendant et après Paudiencc. Avec de pareils encouragements, il est impossible que l'art ne se maintienne pas imperturbablement dans la double voie de la liberté littéraire et de la liberté politique.
Paris, 21 décembre 1832.