L.\ROCHELLE
Lf Rw s'amuse dut attendre encore neuf ans.
On se rappelle qu'Emile Perrin, dans un entretien avec Victor Hugo, le 30 mai 1872, avait manifesté le désir de reprendre tout le répertoire du poète; il avait donc remis à la scène de la Comédie-Française Mario;! de Lorme en 1873 , Heriiaiii en 1877, Kuy Bios en 1879; il voulut, en 1882, donner, au bout de cinquante ans, la seconde représentation du R.oi s'amuse, le 22 novembre, exactement au même jour et au même mois que la première qui datait du 22 novembre 1832.
Cette idée avait vivement séduit Victor Hugo , et cependant il résistait :
— Tout le drame, disait-il, repose sur Triboulet et vous n'avez pas de Triboulet.
— Mais si , répondait Emile Perrin , je ne vetix pas vous en imposer un. Vous le choisirez vous-même, venez au théâtre.
On donnait, le 27 mars 1882, la première des Raui'rau. Victor Hugo assista quelques jours après à la représentation de la pièce d'Erckmann-Chatrian. 11 fut conquis par Got et par M"* Bartet.
— M. Got, dit-il, jouera très bien le bouffon, et pour le rôle de Blanche, je ne peux pas rêver une artiste plus
charmante, plus gracieuse, plus exquise que M"' Bartct.
Quant à François I", Victor Hugo se rappelait que Mounet-Sully avait été Je Didier de 1873 , le Hernani de 1877, le Ruy Blas de 1879 et avec quel éclat et quelle maîtrise! Le rôle lui revenait. Frédéric Febvre , le LafFemas de Manon de Lormtj l'admirable Don Salluste de Rity Blas, était désigné pour Saltabadil ; la distribution était complétée avec M"" Samary et avec Maubant, de Féraudy, Prud'hon, Bailler.
Emile Perrin mettait en scène avec le concours des artistes. Paul Meurice surveillait toutes les répétitions : il déployait, nous disait Frédéric Febvre, un zèle, une activité, un dévouement prodigieux j il discutait avec Perrin, il s'occupait de la plantation des décors.
L'administrateur qui avait monté déjà plusieurs drames de Victor Hugo avait voulu se piquer d'amour-propre, il avait fait voyager des décorateurs pour se documenter. Il les avait envoyés à Chambord, à Blois, à Fontainebleau pour visiter les châteaux et étudier le style de la renaissance. Il avait chez lui de très belles tapisseries de cette époque et les avait fait copier. Il comprenait fort bien l'importance de la collaboration d'un décor dans un drame. Et, pour que l'enlèvement de Blanche, au second acte, fût tout à fait vraisemblable, il avait habilement disposé la maison, la porte, la cour, le mur. Le décor du quatrième acte avait exigé de nombreuses recherches sur le Paris du xvi° siècle; la toile du fond était d'un très bel effet avec l'île de la Cité, Notre-Dame, la porte Barbette et ses tours. Peut-être l'administrateur avait-il eu le tort d'utiliser une portion de vieux décor auquel était mal raccordée cette perspective du vieux Paris.
Quand tous les décors furent mis en place, Paul Meurice ne put que féliciter l'administrateur du soin avec lequel il
avait monté le drame, mais il eut un scrupule :
— Je crains , dit-il à Emile Perrin , que le cadre n'empiète un peu trop sur la toile, qu'il soit trop obsédant, trop envahissant, avec ses richesses de décoration de féerie.
Frédéric Febvre qui était alors semainier, qui s'occupait, avec son grand sens artistique, de la mise en scène, partageait ces craintes. Certes il était un des plus grands admirateurs de l'habileté, de la science et du jugement d'Emile Perrin , mais il nous disait :
— Le dernier acte surtout, où Perrin avait mis dans ses meubles le plus effroyable orage qu'on ait jamais vu, tout ce fracas prenait une telle prépondérance que, lorsque Victor Hugo vint aux dernières répétitions, il finit par partager l'avis de Paul Meurice.
» Mais Victor Hugo qui n'avait pas été très favorisé en 1832 sous le rapport de la mise en scène, ne pouvait pas trop en vouloir à Emile Perrin de la trop éclatante revanche qu'il prenait sur un de ses prédécesseurs, et entre deux excès, il devait préférer un excès de zèle à un excès de pauvreté. Il se borna à quelques réserves sans insister davantage.
Frédéric Febvre avait fait à Victor Hugo les honneurs du théâtre; et aussitôt le poète lui avait demandé quelle était sa conception du personnage de Saltabadil. Frédéric Febvre lui avait répondu :
— Mon intention, maître, si cela vous paraît juste, est de faire de ce bandit ii/i aimable négpàant en crimes.
Victor Hugo se mit à sourire et répondit aussitôt :
— C'est très bien , c'est tout à fait cela, c'est bien ainsi que j'ai rêvé l'interprétation du rôle.
On examina les costumes. Ils étaient d'une rigoureuse exactitude. Il faut dire que parfois les artistes étaient les collaborateurs du dessinateur. Frédéric Febvre,
HISTORIQUE DU ROI S'AMUSE
notamment, ne se bornait pas à faire copier le dessin; avec son goût sûr, sa recherche des moindres détails, son désir d'éviter la banalité et d'imprimer à son personnage une personnalité, il apportait lui-même des modifications et des perfectionnements ; il amusa fort Victor Hugo en lui racontant l'histoire de son costume de Saltabadil :
— Et d'abord pour mon épée, c'est Jacquet qui voulut bien me prêter pour la faire copier cette étonnante épée; c'est lui qui trouva ce Semblant de coiffure : un bout de feutre rouge relevé sur le devant par une corde et piqué d'une plume de coq; j'ai acheté le manteau au marché du Temple, ce sont deux morceaux de couverture de cheval assemblés. Quant au vêtement lui-même, j'ai demandé des croquis à Détaille, à Jacquet, à Chartran. J'ai emprunté à l'un et 'a l'autre quelque motif et j'ai composé mon personnage. Ce n'était pas tout, je ne pouvais pas paraître comme un homme qui sort tout flambant neuf du magasin du costumier. Il était plus conforme à la vérité de me présenter comme un échappé de quelque boutique de fripier. Il fallait donner des tons douteux aux étoffes, les dégrader, les effilocher. Vite, je cours chez des chimistes; je m'informe. On me conseille de frotter vigoureusement les étoffes avec de l'ammoniaque. Je me défiais un peu des chimistes. Je voulus faire d'abord une expérience sur le costume en velours vert d'un camarade. Horreur! le velours, sous ces frictions, n'avait jamais été plus neuf et plus brillant. Au diable les chimistes! J'eus alors cette idée : Mais, au fait, la nature se charge elle-même de défraîchir nos vêtements avec l'air, la poussière et la pluie. Je n'ai qu'à mettre mon costume sur la coupole du théitre en le saupoudrant de cendre. Pourvu que le baromètre baisse et qu'il tombe de l'eau, avec quelques bons coups de ciseaux en plusieurs endroits et de grossiers rapiècements je serai un Saltabadil à souhait.
Pendant plusieurs jours le costume resta exposé aux intempéries et la na ture, en chimiste accompli, rendit à Frédéric Febvre un costume d'un réalisme saisissant.
Emile Perrin passait toujours soigneusement la revue des costumes, et quand il n'était pas entièrement satisfait, il donnait l'ordre de les refaire ou de les modifier. Quand il vit Febvre, il dit de son ton traînant :
— Tournure, costume, c'est admirable; ah! vos bottes! elle semblent s'être abreuvées à toutes les flaques de boue.
Et il l'examinait attentivement :
— Tout est parfait; en vous regardant j'ai des envies folles de me gratter. C'est plus qu'une restitution ! . . . C'est une démangeaiion. 11 doit y avoir des petites bêtes dans tout cela!
Aux répétitions finales, les premières appréhensions manifestées par Victor Hugo au sujet du rôle écrasant de Triboulet risquaient d'être justifiées sans qu'on pût accuser Got d'avoir été inférieur à lui-même , mais il ne disposait pas des ressources physiques nécessaires pour un pareil rôle.
Cette représentation était un véritable événement; c'était le cinquantenaire d'une pièce qui n'avait été jouée qu'une fois et au milieu de quels orages ! Aussi avait-on apposé au théâtre l'affiche suivante :
Toute la salle étant donnée pour la première représentation du Rot s'amuse, les bureaux ne seront pas ouverts.
La salle était occupée par tout ce que Paris comptait de personnages illustres dans les lettres, les arts, les sciences et la politique.
Il y avait un certain nombre de spectateurs de 1832 , dont l'âge devait osciller entre soixante-dix et quatre-vingts ans.
On citait Jules et Paul Lacroix, Auguste Maquet, le collaborateur des drames d'Alexandre Dumas, le vicomte Delaborde , secrétaire perpétuel de l'Académie des beaux-arts, Abel Desjardins, doyen de la Faculté des lettres de Douai,
Régnier et GefFroy, qui jouaient à la première de 1832.
N'ictor Hugo était dans l'avant-sccne d'Emile Perrin. Le Président de la République assistait à la représentation.
Si le drame n'obtint pas le succès que justifiaient des situations profondément émouvantes et une poésie d'une grande beauté et d'une rare puissance , ce ne fut ni la faute de l'auteur, ni celle du sujet. Mais Victor Hugo avait bien senti que la pièce reposait tout entière sur Triboulet, et qu'elle ne devait pas être jouée, faute d'artiste capable de porter ce lourd fardeau. Il avait néanmoins désigné Got qui ne comptait plus le nombre de ses triomphes, qui exerçait une grande action sur le public, mais dans des genres différents. Autant l'artiste avait été émouvant dans les scènes de sensibilité et merveilleusement servi par son grand art, autant il avait manqué de souffle dans les scènes tragiques , parce que, dans ces longs monologues, il avait été trahi par ses moyens physiques assez limites. Il eût fallu un véritable tragédien pour ce rôle écrasant de plus de 1,200 vers.
Ligier était assurément un très grand tragédien , et cependant il disait à Frédéric Febvrc au moment où il jouait avec lui les Grands Vajlaux de Victor Séjour à rOdéon :
— Il est bien heureux pour moi que le Roi s'amtue ait été interdit par la Censure! Je n'aurais jamais pu jouer ce rôle quatre fois de suite. Il faudrait pour cela des forces surhumaines.
C'est, en effet, un personnage plus grand que nature qu'on chercherait en vain à ramener dans les limites du monde réel.
Mounet-Sully était un superbe François I". M"" Bartet avait dans Blanche le charme et la grâce. Pour Frédéric Fcbvre et M"" Samary, nous laissons la parole à ce grand m.iître, à cet incomparable artiste que fut Régnier qui jouait en 1832
le petit bout de rôle du gentilhomme de la reine et qui assistait à la première de 1882. Il écrivit à Febvrc :
Mon cher Febvrc,
A cinquante ans de distance je retrouve la même impression. C'est encore Saltabadil et s.i galante sœur qui ont eu les honneurs de la soirée; et cependant quoi de plus curieux que la divergence de conception de ce rôle de Saltabadil interprété par Beauvallet et repris par vous, mon cher enfant. Beauvallet jouait sinistre avec des allures de Croquemitaine et vous, vous avez établi une sorte de bandit gentilhomme très personnel. Samary a été charmante dans Maguclonne.
Bravo à tous deux, et toujours heureux Je vos succès.
Votre vieux camarade,
Régnier.
En somme, la représentation fut fort belle et eut un profond retentissement.
Victor Hugo s'empressa d'aller complimenter les artistes; au moment de sortir par la porte de l'administration, il se trouva en face d'une foule considérable qui l'acclama; il monta dans un fiacre qui dut être dégagé par les agents , aux cris prolongés de : Vive Victor Hugo!
Le 18 décembre, à l'occasion de la seconde représentation et du cinquantenaire du Roi s'amusf, Victor Hugo offrait un dîner à la presse et aux artistes, à l'hôtel Continental. Il avait à sa droite M"" Bartet et à sa gauche Emile Perrin. Il y avait 160 convives; tous les artistes et des journalistes appartenant aux divers partis: Henri Rochefort, Auguste ^'itu, Edmond About, Jules Claretie, Théodore de Banville, Albert W'blff, Louis Ulbach,CatulleMendès, Emile Blémont, Pierre ^'^éron, Gustave Rivet, etc., et naturellement Edouard Lockrov et Georges Hugo, et les deux amis fidèles, Paul Meurice et Auguste Vacquerie.
N'ictor Hugo était très ému ; cette seule phrase prononcée avec tout son cœur.
HISTORIQIJE DU ROI S'AMUSE
lui sembla supérieure à tous les discours :
Je ne dirai qu'un mot. Je vous remercie tous. Tous, je vous remercie profondément.
Emile Perrin re'pondit. Jules Claretie parla au nom de la presse. D'un toast chaleureux et cloquent nous extrayons ce passage :
Je bois, au nom de la presse, qui a ses fièvres mais ses respects, à l'éternelle poésie qui survit aux passions et aux polémiques. Je bois au génie des lettres qui est la gloire de la patrie. Je bois à Victor Hugo, le seul homme au monde qui puisse réunir comme une famille les convives qui sont ici.
Auguste Vacquerie porta la santé des artistes, et Got lui répondit.
Gustave Rivet avait écrit pour la circonstance une pièce de vers d'une inspiration noble et élevée.
Le Roi s'amuse fut le grand événement théâtral de la saison. Ceux qui n'avaient pas été parmi les privilégiés de la première recherchaient à prix d'or des places pour les représentations suivantes; le drame eut une belle carrière, et si les royalistes reprochaient encore à l'auteur d'avoir trop mis en lumière les galanteries de François I" au détriment de ses beaux faits d'armes, le public applaudissait les grandes scènes émouvantes et fêtait le poète.
La plupart des drames de Victor Hugo avaient été repris depuis la chute de l'empire : Hcriia/ii, Riiy Bla<:, Mario/i de
Lioniie , Marie Tiulor, Lucrèce Borgia et, enfin, /f Roi s'amuse.
Autrefois , un demi-siècle auparavant , quelles rudes batailles! Les camps littéraires étaient bien tranchés, les armées étaient nombreuses, bien disciplinées ; on se jetait volontiers dans la mêlée, fût-on académicien. Sans doute, on défendait surtout des idées , mais la politique intervenait avec ses tracasseries et ses persécutions. Le gouvernement avait ses auteufs favoris comme il avait ses chambellans. Il avait une façon d'encourager l'art en supprimant la liberté. La censure prenait sous sa protection, à sa manière, l'histoire de France. On se querellait autant dans les théâtres que dans les assemblées politiques.
La génération nouvelle ne parvenait pas à comprendre l'hostilité que ces drames avaient soulevée. Si elle s'rxpliquait difficilement les susceptibilités excessives des ministres de la monarchie, elle se refusait à souscrire aux vieux reproches d'immoralité; les motifs qui avaient été invoqués jadis pour mutiler une scène ou supprimer certains vers lui échappaient; les protestations anciennes surprenaient et déconcertaient un public devenu plus libéral, dégagé de tout esprit de coterie , affranchi des rites de petites églises et rebelle aux arrêts de quelques pontifes; et les œuvres se déroulaient, entières, dans toute leur puissance et dans toute leur gloire, consacrées, fêtées, acclamées.