ACTE I. — AFFRONT SUR AFFRONT
JEPPO.
Vous avez raison. • — Cette nuit donc, un batelier du Tibre, qui s'était couché dans son bateau, le long du bord, pour garder ses marchandises, vit quelque chose d'effrayant. C'était un peu au-dessous de l'église Santo-Hieronimo. 11 pouvait être cinq heures après minuit. Le batelier vit venir dans l'obscurité, par le chemin qui est à gauche de l'église, deux hommes qui allaient à pied, de çà, de là, comme inquiets; après quoi il en parut deux autres, et enfin trois; en tout sept. Un seul était à cheval. Il faisait nuit assez noire. Dans toutes les maisons qui regardent le Tibre, il n'y avait plus qu'une seule fenêtre éclairée. Les sept hommes s'approchèrent du bord de l'eau. Celui qui était monté tourna la croupe de son cheval du côté du Tibre, et alors le batelier vit distinctement sur cette croupe des jambes qui pendaient d'un côté, une tête et des bras de l'autre, — le cadavre d'un homme. Pendant que leurs camarades guettaient les angles des rues, deux de ceux qui étaient à pied prirent le corps mort, le balancèrent deux ou trois fois avec force, et le lancèrent au milieu du Tibre. Au moment où le cadavre frappa l'eau, celui qui était à cheval fit une question à laquelle les deux autres répondirent : Oui, monseigneur. Alors le cavalier se retourna vers le Tibre, et vit quelque chose de noir qui fiottait sur l'eau. Il demanda ce que c'était. On lui répondit : Monseigneur, c'est le manteau de monseigneur qui est mort. Et quelqu'un de la troupe jeta des pierres à ce manteau, ce qui le fit enfoncer. Ceci fait, ils s'en allèrent tous de compagnie, et prirent le chemin qui mène à Saint-Jacques. Voilà ce que vit ce batelier.
MAFFIO
Une lugubre aventure. Etait-ce quelqu'un de considérable que ces hommes jetaient ainsi à l'eau? Ce cheval me fait un effet étrange; l'assassin en selle, et le mort en croupe.
G^BETTA.
Sur ce cheval il y avait les deux frères.
JEPPO.
Vous l'avez dit, monsieur de Belverana. Le cadavre, c'était Jean Borgia; le cavalier, c'était César Borgia.
MAFFIO
Famille de démons que ces Borgia! Et dites, Jeppo, pourquoi le frère tuait-il ainsi le frère ?
JEPPO.
Je ne vous le dirai pas. La cause du meurtre est tellement abominable que ce doit être un péché mortel d'en parler seulement.
GUBETTA
Je VOUS le dirai, moi. César, cardinal de Valence, a tué Jean, duc de Gandia, parce que les deux frères aimaient la même femme.
MAFFIO
Et qui était cette femme .^
GUBETTA, toujours au fond du théâtre.
Leur sœur.
JEPPO.
Assez, monsieur de Belverana. Ne prononcez pas devant nous le nom de cette femme monstrueuse. Il n'est pas une de nos familles à laquelle elle n'ait fait quelque plaie profonde.
MAFFIO
N'y avait-il pas aussi un enfant mêlé à tout cela.''
JEPPO.
Oui, un enfant dont je ne veux nommer que le père, qui était Jean Borgia.
MAFFIO
Cet enfant serait un homme maintenant.
OLOFERNO.
Il a disparu.
JÉPPO.
Est-ce César Borgia qui a réussi à le soustraire à la mère.'' Est-ce la mère qui a réussi à le soustraire à César Borgia.'' On ne sait.
DON APOSTOLO
Si c'est la mère qui cache son fils, elle fait bien. Depuis que César Borgia, cardinal de Valence, est devenu duc de Valentinois, il a fait mourir, comme vous savez, sans compter son frère Jean, ses deux neveux, les fils de Guifry Borgia, prince de Squilhicci, et son cousin, le cardinal François Borgia. Cet homme a la rage de tuer ses parents.
JEPPO.
Pardieu! il veut être le seul Borgia, et avoir tous les biens du pape.
ASCANIO
La sœur que vous ne voulez pas nommer, Jcppo, ne fit-elle pas à la