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ACTE I. — AFFRONT SUR AFFRONT

de vous comme un tourtereau et jaloux comme un tigre; votre altesse donc quitte Ferrare, et s'en vient secrètement à Venise, presque sans suite, affublée d'un faux nom napolitain, et moi d'un faux nom espagnol. Arrivée à Venise, votre altesse se sépare de moi, et m'ordonne de ne pas la connaître. Et puis vous vous mettez à courir les fêtes, les musiques, les tertullias à l'espagnole, profitant du carnaval pour aller partout masquée, cachée à tous, déguisée, me parlant à peine entre deux portes chaque soir; et voilà que toute cette mascarade se termine par un sermon que vous, me faites! Un sermon de vous à moi, madame! cela n'est-il pas véhément et prodigieux.'' Vous avez métamorphosé votre nom, vous avez métamorphosé votre habit, à présent vous métamorphosez votre âme. En honneur, c'est pousser furieusement loin le carnaval. Je m'y perds. Où est la cause de cette conduite de la part de votre altesse ?

DONA LUCREZIA, lui saisissant vivement le bras et l'attirant près de Gennaro endormi.

Vois-tu ce jeune homme ?

GUBETTA

Ce jeune homme n'est pas nouveau pour moi, et je sais bien que c'est après lui que vous courez sous votre masque depuis que vous êtes à Venise.

DONA LUCREZIA

Qu'est-ce que tu en dis.^

GUBETTA

Je dis que c'est un jeune homme qui dort assis dans un fauteuil, et qui dormirait debout s'il avait été en tiers dans la conversation morale et édifiante que je viens d'avoir avec votre altesse.

DONA LUCREZIA

Est-ce que tu ne le trouves pas bien beau ?

GUBETTA

Il serait plus beau, s'il n'avait pas les yeux fermés. Un visage sans yeux, c'est un palais sans fenêtres.

DONA LUCREZIA

Si tu savais comme je l'aime!

GUBETTA

C'est l'affaire de don Alphonse, votre royal mari. Je dois cependant avertir votre altesse qu'elle perd ses peines. Ce jeune homme, à ce qu'on m'a dit, aime d'amour une belle jeune fille nommée Fiametta.

DON A LUCREZIA

Et la jeune fille, l'aime-t-elle?

On dit que oui.

DONA LUCREZIA

Tant mieux! Je voudrais tant le savoir heureux!

GUBETTA

Voilà qui est singulier et n'est guère dans vos façons. Je vous croyais plus jalouse.

DONA LUCREZIA, contemplant Gennaro.

Quelle noble figure !

GUBETTA

Je trouve qu'il ressemble à quelqu'un...

DONA LUCREZL^, vivement.

Ne me dis pas à qui tu trouves qu'il ressemble! — Laisse-moi.

Gubetta sort. Dona Lucrezia reste quelques instants comme en extase devant Gennaro; elle ne voit pas deux hommes masqués qui viennent d'entrer au fond du thé.ître et qui l'observent.

DONA LUCREZIA, se croyant seule.

C'est donc lui! il m'est donc enfin donné de le voir un instant sans péril! Non, je ne l'avais pas rêvé plus beau ! O Dieu ! épargnez-moi l'angoisse d'être jamais haïe et méprisée de lui. Vous savez qu'il est tout ce que j'aime sous le ciel! — Je n'ose ôter mon masque, il faut pourtant que j'essuie mes larmes.

Elle ôte son masque pour s'essuyer les yeux. Les deux hommes masqués causent à voix basse pendant qu'elle retombe dans sa contemplation de Gennaro.

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