ACTE I. — AFFRONT SUR AFFRONT
DONA LUCREZIA
Donc tu crois que tu pourrais m'aimer, Gennaro?
GENNARO
Pourquoi non? Pourtant, madame, je suis sincère, il y aura toujours une femme que j'aimerai plus que vous.
DONA LUCREZIA, souriant.
Je sais. La petite Fiameita.
GENNARO
Non.
DONA LUCREZIA
Qui donc?
GENNARO
Ma mère.
DONA LUCREZIA
Ta mère! ta mère, ô mon Gennaro! Tu aimes bien ta mère, n'est-ce pas?
GENNARO
Et pourtant je ne l'ai jamais vue. Voilà qui vous paraît bien singulier, n'est-il pas vrai? Tenez, je ne sais pas pourquoi, j'ai une pente à me confier à VOUS; je vais vous dire un secret que je n'ai encore dit à personne, pas même à mon frère d'armes, pas même à Maffio Orsini. Cela est étrange de se livrer ainsi au premier venu; mais il me semble que vous n'êtes pas pour moi la première venue. — Je suis un capitaine qui ne connaît pas sa famille. J'ai été élevé en Calabre par un pêcheur dont je me croyais le fils. Le jour où j'eus seize ans, ce pêcheur m'apprit qu'il n'était pas mon père. Quelque temps après, un seigneur vint qui m'arma chevalier et qui repartit sans avoir levé la visière de son niorion. Quelque temps après encore, un homme vêtu de noir vint m'apporter une lettre. Je l'ouvris. C'était ma mère qui m'écrivait, ma mère que je ne connaissais pas, ma mère que je revais bonne, douce, tendre, belle comme vous, ma mère, que j'adorais de toutes les forces de mon âme! Cette lettre m'apprit, sans me dire aucun nom, que j'étais noble et de grande race, et que ma mère était bien malheureuse. Pauvre mère !
DONA LUCREZIA
Bon Gennaro!
Depuis ce jour-là, je me suis fait aventurier, parce qu'étant quelque chose par ma naissance, j'ai voulu erre aussi quelque chose par mon epee. J'ai couru toute l'Italie. Mais, le premier jour de chaque mois, en quelque heu
que je sois, je vois toujours venir le même messager. Il me remet une lettre de ma mère, prend ma réponse et s'en va; et il ne me dit rien, et je ne lui dis rien, parce qu'il est sourd et muet.
DONA LUCREZIA
Ainsi tu ne sais rien de ta famille.''
GENNARO
Je sais que j'ai une mère, qu'elle est malheureuse, et que je donnerais ma vie dans ce monde pour la voir pleurer, et ma vie dans l'autre pour la voir sourire. Voilà tout.
DONA LUCREZIA
Que fais-tu de ses lettres ?
GENNARO
Je les ai toutes là, sur mon cœur. Nous autres gens de guerre, nous risquons souvent notre poitrine à l'encontre des épées. Les lettres d'une mère, c'est une bonne cuirasse.
DONA LUCREZIA
Noble nature!
GENNARO
Tenez, voulez-vous voir son écriture.'' voici une de ses lettres.
Il tire de sa poitrine un papier qu'il baise, et qu'il remet à dona Lucrczia.
— Lisez cela.
DONA LUCREZIA, lisant.
« Ne cherche pas à me connaître, mon Gennaro, avant le jour que je
« te marquerai. Je suis bien à plaindre, va. Je suis entourée de parents sans « pitié, qui te tueraient comme ils ont tué ton père. Le secret de ta nais- « sance, mon enfant, je veux être la seule à le savoir. Si tu le savais, toi, cela «est à la fois si triste et si illustre que tu ne pourrais pas t'en taire; la jeu- « nesse est confiante, tu ne connais pas les périls qui t'environnent comme «je les connais; qui sait.'' tu voudrais les affronter par bravade de jeune «homme, tu parlerais, ou tu te laisserais deviner, et tu ne vivrais pas deux «jours. Oh non! contente-toi de savoir que tu as une mère qui t'adore, et « qui veille nuit et jour sur ta vie. Mon Gennaro, mon fils, tu es tout ce que « j'aime sur la terre. Mon cœur se fond quand je songe à toi. . . » Elle s'interrompt pour dévorer une larme.
GENNARO
Comme vous lisez cela tendrement! On ne dirait pas que vous lisez, mais que vous parlez. — Ah! vous pleurez! — Vous êtes bonne, madame, et je vous aime de pleurer de ce qu'écrit ma mère.
Il reprend la lettre, la baise de nouveau, et la remet dans sa poitrine.