‹ ThéâtreChapitre 289 sur 314 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Les Mêmes, DONA LUCREZIA.

DONA LUCREZIA, paraissant tout à coup, vêtue de noir, au seuil de la porte.

Vous êtes chez moi!

TOUS, excepté Gennaro, qui observe tout dans un coin du théâtre où dona Lucrezia ne le voit pas.

Lucrèce Borgia!

DONA LUCREZIA

Il y a quelques jours, tous, les mêmes qui êtes ici, vous disiez ce nom avec triomphe. Vous le dites aujourd'hui avec épouvante. Oui, vous pouvez me regarder avec vos yeux fixes de terreur. C'est bien moi, messieurs. Je viens vous annoncer une nouvelle, c'est que vous êtes tous empoisonnés, messeigneurs, et qu'il n'y en a pas un de vous qui ait encore une heure à vivre. Ne bougez pas. La salle d'à côté est pleine de piques. A mon tour maintenant. A moi de parler haut et de vous écraser la tête du talon! — Jeppo Liveretto, va rejoindre ton oncle Vitelli que j'ai fait poignarder dans les caves du Vatican! Ascanio Petrucci, va retrouver ton cousin Pandolfo que j'ai assassiné pour lui voler sa ville! Oloferno Vitellozzo, ton oncle t'attend, tu sais bien, lago d'Appiani que j'ai empoisonné dans une fête! MalSo Orsini, va parler de moi dans l'autre monde à ton frère de Gravina que j'ai fait étrangler dans son sommeil! Apostolo Gazella, j'ai fait décapiter ton père Francisco Gazella , j'ai fait égorger ton cousin Alphonse d'Aragon, dis-tu ; va les rejoindre! — Sur mon âme! vous m'avez donné un bal à Venise, je vous rends un souper à Ferrare. Fête pour fête, messeigneurs!

JEPPO.

Voilà un rude réveil, Maffio!

MAFFIO

Songeons à Dieu!

DONA LUCREZIA

Ah! mes jeunes amis du carnaval dernier! vous ne vous attendiez pas à cela.'' Pardieu! il me semble que je me venge. Qu'en dites-vous, messieurs? Qui est-ce qui se connaît en vengeance ici.'' Ceci n'est point mal, je crois! — Hein.'' qu'en pensez -vous .'' pour une femme!

.■\ux moines.

— Mes pères, emmenez ces gentilshommes dans la salle voisine qui est préparée, confessez-les, et profitez du peu d'instants qui leur restent

pour sauver ce qui peut être encore sauvé de chacun d'eux. — Messieurs, que ceux d'entre vous qui ont des âmes y avisent. Soyez tranquilles. Elles sont en bonnes mains. Ces dignes pères sont des moines réguliers de Saint- Sixte, auxquels notre Saint-Père le pape a permis de m'assister dans des occasions comme celles-ci. Et si j'ai eu soin de vos âmes, j'ai eu soin aussi de vos corps. Tenez.

Aux moines qui sont devant la porte du tond.

— Rangez-vous un peu, mes pères, que ces messieurs voient.

Les moines s'écartent et laissent voir cinq cercueils couverts chacun d'un drap noir

ranges devant la porte.

— Le nombre y est. Il y en a bien cinq. — Ah! jeunes gens! vous arrachez les entrailles à une malheureuse femme, et vous croyez qu'elle ne se vengera pas! Voici le tien, Jeppo. Maffio, voici le tien. Oloferno, Apostolo, Ascanio, voici les vôtres!

GENNARO, qu'elle n'a pas vu jusqu'alors, faisant un pas.

Il en faut un sixième, madame!

DONA LUCREZIA

Ciel! Gennaro !

GENNARO

Lui-même.

DONA LUCREZIA

Que tout le monde sorte d'ici. — Qu'on nous laisse seuls. — Gubetta, quoi qu'il arrive, quoi qu'on puisse entendre du dehors de ce qui va se passer ici, que personne n'y entre!

GUBETTA

Il suffit.

Les moines rcssortent processionnellement, emmenant avec eux dans leurs files les cinq seigneurs chancelants et éperdus.

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