ACTE V. — LE CARDINAL
Orageux et profond, comme l'eau de la mer! Hélas! à cette mer j'avais livré ma voile! Je n'avais dans mon ciel rien qu'une seule étoile. J'allais, j'ai fait naufrage, et j'aborde au tombeau!
— Pourtant, j'étais né bon, l'avenir m'était beau. J'avais peut-être même une céleste flamme, —
Un esprit dans le cœur ! . . . — O malheureuse femme ! Oh! n'as-tu pas frémi de me mentir ainsi, Moi qui laissais aller mon âme à ta merci !
SAVERNY
C'est encor Marion ! — Vous avez vos idées Là-dessus.
DIDIER, sans l'écouter, ramassant le portrait et y fixant les yeux.
Quoi ! parmi les choses dégradées Il faut te rejeter, femme qui m'as trompé ! Démon, d'une aile d'ange aux yeux enveloppé!
Il remet le portrait sur son cœur.
Reviens là, c'est ta place! —
Se rapprochant de Saverny.
Un bizarre prodige !
Ce portrait est vivant. — Il est vivant, te dis-je! — Tandis que tu dormais, en silence et sans bruit,
— Ecoute, — il m'a rongé le cœur toute la nuit!
Pauvre ami ! — - De la mort disons quelque parole.
A part.
Cela m'attriste un peu, mais cela le console.
DIDIER
Que me demandiez-vous.'' Je n'ai point écouté. Car, depuis qu'on m'a dit ce nom, il m'est resté Un étourdissengent dont j'ai l'âme affaiblie. Je ne me souviens pas, je ne sais pas, j'oublie.
SAVERNY, lui prenant le bras,
La mort.''
DIDIER, avec joie.
Ah!
126 iMARION DE LORME.
SAVERNY
Parlez-moi de la mort, mon ami.
Qu'est-ce enfin ?
DIDIER
Cette nuit avez-vous bien dormi?
SAVERNY
Très mal. — Mon lit est dur, à meurtrir qui le touche !
DIDIER
Bien. — Quand vous serez mort, mon ami, votre couche Sera plus dure encor, mais vous dormirez bien. Voilà tout. On a bien l'enfer, mais ce n'est rien Près de la vie !
Allons! ma crainte s'est enfuie.
Mais, diable! être pendu, voilà ce qui m'ennuie!
DIDIER
Eh! c'est toujours la mort. N'en demandez pas tant!
SAVERNY
A votre aise! Mais moi, je ne suis pas content. Je crains peu de mourir, je le dis sans jactance, Quand la mort est la mort, et n'est pas la potence.
DIDIER
La mort a mille aspects. Le gibet en est un.
Sans doute ce doit être un moment importun
Quand ce nœud vous éteint comme on souffle une flamme,
Et vous serre la gorge, et vous fait jaillir l'âme!
Mais après tout, qu'importe! et, si tout est bien noir,
Pourvu que sur la terre on ne puisse rien voir, —
Qu'on soit sous un tombeau qui vous pèse et vous loue,
Ou que le vent des nuits vous tourmente, et se joue
A rouler des débris de vous, que les corbeaux
Ont du gibet de pierre arrachés par lambeaux, —
Qu'est-ce que cela fait.''
SAVERNY
Vous êtes philosophe.