ACIE I, SCÈNE J
Quand il aura connu de quel sang il est né. Crois-moi , le diadème, à son front destiné , Adoucira dans lui sa rudesse importune ; 11 changera de mœurs en changeant de fortune. La nature , le sang , mes bienfaits, tes avis , Le devoir, l'intérêt, tout me rendra mon fils.
ANTOINE
J'en doute , je connais sa fermeté farouche :
La secte dont il est n'admet rien qui la touche.
Cette secte intraitable , et qui fait vanité
D'endurcir les esprits contre l'humanité.
Qui dompte et foule aux pieds la nature irritée ,
Parle seule à Brutus , et seule est écoutée.
Ces préjugés affreux , qu'ils appellent devoir,
Ont sur ces cœurs de bronze un absolu pouvoir.
Caton même, Caton , ce malheureux stoïque ,
Ce héros forcené, la victime d'Utique,
Qui , fuyant un pardon qui l'eût humilié ,
Préféra la mort même à ta tendre amitié ;
Caton fut moins altier, moins dur, et moins à craindre ,
Que l'ingrat qu'à t'aimer ta bonté veut contraindre.
CÉSAR
Cher ami , de quels coups tu viens de me frapper ! Que m'as-tu dit?
ANTOINE
Je t'aime , et ne te puis tromper.
CÉSAR
Le temps amollit tout.
ANTOINE
Mon cœur en désespère.
CÉSAR
Quoi! sa haine...
ANTOINE
Crois-moi.
CÉSAR
N'importe , je suis père.
J'ai chéri, j'ai sauvé mes plus grands ennemis : Je veux me faire aimer de Rome et de mon fils ; Et , conquérant des cœurs vaincus par ma clémence , Voir la terre et Brutus adorer ma puissance. C'est à toi de m'aider dans de si grands desseins :
Tu m'as prêté ton bras pour dompter les humains; • Dompte aujourd'hui Brutus , adoucis son courage, Prépare par degrés cette vertu sauvage Au secret important qu'il lui faut révéler, Et dont mon cœur encore hésite à lui parler.
ANTOINE
Je ferai tout pour toi ; mais j'ai peu d'espérance. SCÈNE II.