ACTE ir, SCÈNE
VivroDS-nous sans servir Alzire et la patrie ,
Sans ôter à Gusman sa détestable vie,
Sans trouver, sans punir cet insolent vainqueur,
Sans venger mon pays, qu'a perdu sa fureur?
Dieux impuissants , dfeux vains de nos vastes contrées,
A des dieux ennemis vous les ave/, livrées;
Et six cents Espagnols ont détruit sous leurs coups
Mon pays et mon trône , et vos temples et vous.
Vous n'avez plus d'autels, et je n'ai plus d'empire;
Nous avons tout perdu : je suis privé d 'Alzire,
J'ai porté mon courroux, ma honte, et mes regrets,
Dans les sables mouvants , dans le fond des forêts.
De la zone brûlante et du milieu du monde,
L'astre du jour' a vu ma course vagabonde
Jusqu'aux lieux où , cessant d'éclairer nos climats,
II ramène l'année, et revient sur ses pas.
Enfin votre amitié, vos soins, votre vaillance ,
A mes vastes desseins ont rendu l'espérance ;
Et j'ai cru satisfaire, eu cet affreux séjour.
Deux vertus démon cœur, la vengeance et l'amour.
Nous avons rassemblé des mortels intrépides,
Éternels ennemis de nos maîtres avides ;
Nous les avons laissés dans ces forêts errants ,
Pour observer ces murs bâtis par nos tyrans.
J'arrive, on nous saisit; une foule inhumaine
Dans des gouffres profonds nous plonge et nous enchaîne.
De ces lieux infernaux on nous laisse sortir.
Sans que de notre sort on nous daigne avertir. •
Amis , où sommes-nous ? ne pourra-t-on m'instruire
Qui commande en ces lieux , quel est le sort d' Alzire?
Si Montèze est esclave, et voit encor le jour?
S'il traîne ses malheurs en cette horrible cour?
Chers et tristes amis du malheureux Zamore,
Ne pouvez- vous m'apprendre un destin que j'ignore ?
UN AMÉRFCMN.
En des lieux différents , comme toi mis aux fers , Conduits en ce palais par des chemins divers , Étrangers , inconnus chez ce peuple farouche ,
» L'astronomie, la géographie, la géométrie, étaient cultivées au Pérou. On traçait des lignes sur des colonnes, pour marquer les équi» noxes et les solstices.
252 ALzmt:.
Nous n'avons rien appiis de tout ce qui te touche. Cacique infortuné , digne d'un meilleur sort , Du moins si nos tyrans ont résolu ta mort , Tes amis , avec toi prêts à cesser de vivre . Sont dignes de t'aimer, et dignes de te suivre.
ZAMORE
Après l'honneur de vaincre , il n'est rien sous les cieux
De plus grand en effet qu'un trépas glorieux ;
Mais mourir dans l'opprobre et dans l'ignominie ,
Mais laisser en mourant des fers à sa patrie ,
Périr sans se venger, expirer par les mains
De ces brigands d'Europe , et de ces assassins
Qui , de sang enivrés, de nos trésors avides,
De ce monde usurpé désolateurs perfides ,
Ont osé me livrer à des tourments honteux ,
Pour m'arracher des biens plus méprisables qu'eux ;
Entraîner au tombeau des citoyens qu'on aime ;
Laisser à ces tyrans la moitié de soi-même ;
Abandonner Alzire à leur lâche fureur :
Cette mort est affreuse , et fait frémir d'horreur!