‹ ThéatreChapitre 275 sur 520 · A M. LE MARQUIS · texte numérisé non relu

A M. LE MARQUIS

SGIPION MAFFEI,

AUTEUR DE LA MÉROPE ITAI-IEXNE, ET liE BËAlUCOUP D'AtTTRES OUVRAGES CÉLÈBRES.

MOiNSIEUR,

Ceux dont les Italiens modernes et les autres peuples ont presque tout appris , les Grecs et les Romains adressaient leurs ouvrages, sous la vaine formule d'un compliment, à leurs amis et aux maîtres de l'art. C'est à ces titres que je vous dois l'hommage de la Mérope française.

Les Italiens, qui ont été les restaurateurs de presque tous les beaux-arts et les inventeurs de quelques-uns, furent les premiers qui, sous les 5 eux de Léon X, firent renaître la tragédie; et vous êtes le premier, monsieur, qui, dans ce siècle ou l'ait dt* Sophocle commençait à être amolli par des intrigues d'am,ouj: > souvent étrangères au sujet, ou avili par d'indignes bouffonuf ries qui déshonoraient le goût de votre iaeénieuse nation ; vtjiui êtes le premier , dis-je , qui avez eu le courage et le talent de donner une tragédie sans galanterie, une tragédie digne des heaux jours d'Athènes , dans laquelle l'amour d'une mère fait toute l'intrigue, et où le plus tendre intérêt naît delà vertu la plus pure.

La France se glorifie CCAihalie : c'est le chef-d'œuvre de notre théâtre , c'est celui de la poésie; c'est de toutes les pièces qu'où joue la seule où l'amour ne soit pas introduit; mais aussi ellt est soutenue par la pompe de la religion, et par cette majestt de l'éloquence des prophètes. Vous n'avez point eu cette ressource , et cependant vous avez fourni cette longue carrière de cinq actes , qui est si prodigieusement difficile à remplir sans épisodes.

J'avoue que votre sujet me parait beaucoup plus intéressant et plus tragique que celui d'Athalie; et si notre admirable Racine a mis plus d'art , de poésie et de grandeur dans sci chef-d'œuvre, je ne doute pas que le vôtre n'ait fait couler beaucoup plus de larmes.

Le précepteur d'Alexandre ( et il faut de tels précepteurs aux rois ), Aristote, cet esprit si étendu, si juste et si éclairé dai^les choses qui étaient alors à la portée de l'esprit humain , Ari. tote, dans sa Poétique immortelle, ne balance pas à dire que 1.! reconnaissance de Mérope et de son lils était le moment le plus intéressant de toute la scène grecque. Il donnait à ce coup d*^ théâtre la préférence sur tous les autres. Plutarque dit que les

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vS;d'arf '\ ''"'^^''' fréiBissaient de crainte que le re e tr^Deu r'^^^^ ^' ^ûn temps, et dont il nous

fecho^d.^ n f 'L^^"''P'^'' °^^*^^^ n'était pas seulement

Sen r/tr!n r.'""^"''""^ ^'^'^Ser ce sujet si simple d'or-

Saien 1 ;r- ^f ^\ "'"'""^ ^°"^« ""« de Praxitèle qu'ils

teZs aux hnn "' "^^ '''"^"""*- ^' ^^^t t°"J'^^^s beaucoup de

Sondoit ^P°"'''"'''PP^^"^ q^'^" tout ce qui est grand on doit revenir au naturel et au simple.

En I64I , lorsque Je théâtre commençait à fleurir en France liedepVf ".f'^/"-'"^^"^ ^^ ^'^'^^^«^^ Grèce";:; è Se sorte de r' '/''•'''"'' '^ '''^'^"<'^' ^'^^ ^^«^«^^^-t

fn^frni , ^^°^'^' P^^' ^" représenter les pièces dont il avait

aTait ?/n; . ^ ''V ' "' ^"'^'^ '''^'* ♦ entièrement de lui. 11 y Se de Roi «Tf?'''''^" '^Ç"°' '' ''''' était de CoÎ; a nùS.nr'n ''^^' Desmarets, et de Chapelain; mais toute

ces ecnvams le génie qui leur manquait. Il n'avait peut-être pas Im-meme celui du théâtre , quoiqu'il en eut le goût ; et tout c^ qui^pouvait et devait faire, c'était d'encourager le 'grlnd"cor!

lefV ^.f u* ' '^'''^'°* ^' '^ "^''^'^'•^ ^^"^^ Christine , donna en l n'd?; rr' ^"J^'^^d'h^i "-«n^oins inconnue que l'autre Jean de la Chapelle, de l'Académie française, auteur d'une

en I6S3. I ne manqua pas de remplir sa pièce d'un épisode damour. lise plaml d'ailleurs, dans sa préface, de ceau^Z Im reprochait trop de merveilleux. Il se tromp it cT n\" • pas ce merveilleux qui avait fait tomber son ouvr;^' c' a en effe le défaut de génie, et la froideur de la versiOcatîon car voila le grand point, voila le vice capital qui fait périr tani de poèmes. L'art d'être éloquent en vers e,t de tous Crt îe plus difficile et le plus rare. On trouvera mille génies qui sauront arranger un ouvrage, et le versifier d'une manière corn mune maisle traiter en vrais poètes, c'est un talent quTsi donne a trois ou quatre hommes sur la terre Au mois de décembre 1701, M. de la Grange lit jouer son

i^r noms'";: S T' ''"" '^"^ '^ ^"^^' '^ "^'-^p^ --"'--

1res noms . la galanterie règne aussi dans cette pièce et il v a « beaucoup plus d'incidents merveilleux que -dan. celle de la

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Chapelle; mais aussi elle est conduite avec plus d'art, plus de génie, plus d'intérêt; elle est écrite avec plus de chaleur et de force: cependant elle n'eut pas d'abord un succès éclatant, cl hahentsuafuta Ubelli. Mais depuis elle a été rejouée avec de trèsgrands applaudissements , et c'est une des pièces dont la représentation a fait le plus de plaisir au pubUc.

Avant et après Jmasis, nous avons eu beaucoup de tragédies sur des sujets à peu près semblables , dans lesquelles une mère va venger la mort de son fils sur son propre lils même , et le reconnaît dans l'instant qu'elle va le tuer. Nous étions même accoutumés à voir sur notre théâtre cette situation frappante, mais rarement vraisemblable, dans laquelle un personnage vient, un poignard à la main , pour tuer son ennemi , tandis qu'un autre personnage arrive dans l'instant même, et lui arrache le poignard. Ce coup de théâtre avait fait réussir, du moins pour un temps, le Camma de Thomas Corneille.

Mais de toutes les pièces dont je vous parle, il n'y en a aucune qui ne soit chargée d'un petit épisode d'amour, ou plutôt de galanterie ; car il faut que tout se plie au goût dominant. Et ne croyez pas , monsieur, que cette malheureuse coutume d'accabler nos tragédies d'un épisode inutile de galanterie soit due à Racine , comme on le lui reproche en Italie; c'est lui, au contraire, qui a fait ce qu'il a pu pour réformer en cela le goût de la nation. Jamais chez lui la passion de l'amour n'est épisodique : elle est le fondement de toutes ses pièces; elle en forme le principal intérêt. C'est la passion la plus théâtrale de toutes, la plus fertile en sentiments , la plus variée : elle doit être l'àme d'un ouvrage de théâtre , ou en être entièrement bannie. Si l'amour n'est pas tragique, il est insipide; et s'il est tragique, il doit régner seul : il n'est pas fait pour la seconde place. C'est Rotrou, c'est le grand Corneille même, il le faut avouer, qui, en créant notre théâtre, l'ont presque toujours déliguré par ces amours de commande , par ces intrigues galantes qui, n'étant point de vraies passions, ne sont point dignes du théâtre : et si vous demandez pourquoi on joue si peu de pièces de Pierre Corneille , n'en cherchez point ailleurs la raison ; c'est que dans) la tragédie d'Oi/«o?i (II, I), '

Othon à la princesse a fait un compliment

J'ius en homme de cour qu'en véritable amant...

Il suivait pas à pas un effort de mémoire ,

Qu'il était plus aisé d'admirer que de croire. j|

Camille semblait même assez de cet avis ;

Elle aurait mieux goiité des discours moins suivis...

Dis-moi donc, lorsqu'Othon s'est offert à Caiiiille,

A-t-ilparu contraint? a-t-elle été facile? C'est que, dans Pompée {U, 0, l'inuliîe Cléopàlre dit qu (^ésar

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1 ui trace des soupirs, et, d'un style plaintif, l)ans son champ de victoire il se dit son captif.

V i <t que César demande à Antoine (II, 3)

S'il a vu cette reine adorable?

l qu'Antoine répond :

Oui, Seigneur, je l'ai vue ; elle est incomparable.

C'est que, dans Scrtoi-ius, le vieux Sertorius même est amotirou)! à la fois par politique et par goût, et dit ,

J'aime ailleurs : à mon âge il sied si mal d'aimer,

Que je le cache même à qui m'a su charmer.. . (1 , 2.)

Et que d'un front ridé les replis jaunissants

Ne sont pas un grand charme à captiver les sens. (II, i.)

C'est que , dans Œdipe (i , i) , Thésée débute par dire à Dircé :

Quelque ravage affreux qu'étale ici la peste. L'absence aux vrais amants est encorplus funeste.

Enfin , c'est que jamais un tel amour ne fait verser de larmes ; et quand l'amour n'émeut pas, il refroidit.

Je ne vous dis ici, monsieur, que tout ce que les connaisseurs, les véritables gens de goût , se disent tous les jours en conversation ; ce que vous avez entendu plusieurs fois chez moi ; enfin ce qu'on pense , et ce que personne n'ose encore imprimer. Car vous savez comment les hommes sont faits ; ils écrivent presque tous contre leur propre sentiment , de peur de choquer le préjugé reçu. Pour moi , qui n'ai jamais mis dans la littérature aucune politique, je vous dis hardiment la vérité , et j'ajoute que je respecte plus Corneille, et que je connais mieux le grand mérite de ce père du théâtre, que ceux qui le louent au hasard de ses défauts.

On a donné une Méropp sur le théâtre de Londres en 173 1. Qui croirait qu'une intrigue d'amour y entrât encore? Mais depuis le règne de Charles II l'amour s'était emparé du théâtre d'Angleterre , et il faut avouer qu'il n'y a point de nation au monde qui ait peint si mal celte passion. L'amour ridiculement amené, et traité de même, est encore le défaut le moins monsllrucux de la Mérope anglaise. Le jeune Égisthe , tiré de sa pri- [ion par une fille d'honneur, amoureuse de lui , est conduit ilevant la reine, qui lui présente une coupe de poison et un poi- ;nard, et lui dit: « Si tu n'avales le poison, ce poignard va

servir à tuer ta maîtresse. » Le jeune homme boit , et on l'emporte mourant. Il revient , au cinquième acte , annoncer [roidement à Mérope qu'il est son fils, et qu'il a tué le tyran, jlérope lui demande comment ce miracle s'est opéré : « Une

amie de la fille d'honneur, répond-il, avait mis du jus de pavot,

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« au lieu de poison, dans la coupe. Je n'étais qu'endormi quand « on m'a cru mort; j'ai appris en m'éveillant que j'étais votre « fils , et sur-le-champ j'ai lue le tyran. » Ainsi liait la tragédie.

Elle fut sans doute mal reçue : mais n'est-il pas bien étranire qu'oi) l'ait représentée? N'est-ce pas une preuve queie théâtre anglais n'est pas encore épuré? Il semble que la môme cause qui prive les Anglais du génie de la peinture et de la musique leur ôte aussi celui de la tragédie. Cette ile, qui a produit les plus grands philosophes de la terre, n'est pas aussi fertile pour les beaux-arls; et si les Anglais ne s'appliquent sérieusement à suivre les préceptes de leurs excellents citoyens Addison et Pope, ils n'approcheront pas des autres peuples en fait de goût et de littérature.

Mais , tandis que le sujet de Mérope était ainsi défiguré dans une partie de l'Europe, il y avait longtemps qu'il était traité en Italie selon le goût des anciens. Dans ce seizième siècle , qui sera fameux dans tous les siècles , le comte de Torelli avait donné sa Mérope avec des choeurs. Il parait que si M. de la Chapelle a oulré tous les défauts du théâtre français , qui sont i'air romanesque, l'amour inutile, et les épisodes , et que si l'auteur anglais a poussé à l'excès la barbarie , l'indécence et l'absurdité, l'auteur italien avait outré les défauts des Grecs, qui sont le vide d'action et la déclamation. Enfin, monsieur, vous avez évité tous ces écueils; vous qui avez donné à vos compatriotes des modèles en plus d'un genre , vous leur avez donné dans votre Mérope l'exemple d'une tragédie simple et intéressante.

J'en fus saisi dès que je la lus : mon amour pour ma patrie ne m'a jamais fermé les yeux sur le mérite des étrangers ; au contraire, plus je suis bon citoyen , plus je cherche à enrichir mon pays des trésors qui ne sont point nés dans son sein. Mon envie de traduire votre Mérope redoubla lorsque j'eus l'honneur de vous connaître à Paris en 1733 ; je m'aperçus qu*en aimant l'auteur, je me sentais encore plus d'inclination pour l'ouA'rage : mais quand je voulus y travailler , je vis qu'il était absolument impossible de la faire passer sur notre théâtre français. Notre délicatesse est devenue excessive : nous sommes peut-être des sybarites plongésdans le luxe, qui ne pouvons supporter cet air j naïf et rustique , ces détails de la vie champêtre, que vous a^•ez imités du théâtre grec. 1

Je craindrais qu'on ne souffrît pas chez nous le jeune Égisthe faisant présent de son anneau à celui qui l'arrête , et qui s'empare de cette bague. Je n'oserais hasarder de faire prendre -un héros pour un voleur, quoique la circonstance où il se trouve autorise cette méprise.

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Nos usages , qui probablement permettent tant de choses que les vôtres n'admettent point , nous empêcheraient de représenter le tyran de Mérope , l'assassin de son époux et de ses fils , feignant d'avoir, après quinze ans, de l'amour pour cette reine ; et même je n'oserais pas faire dire par ^Mérope au tyran : « Pourquoi donc ne m'avez-vous pas parlé d'amour auparavant, « dans le temps que la fleur de la jeunesse ornait encore mon visa- « ge? " Cesentretienssontnaturels; mais notre parterre, quelquefois si indulgent , et d'autres fois si délicat , pourrait les trouver trop familiers, et voir même de la coquetterie où il n'y a au fond que de la raison.

Notre théâtre français ne souffrirait pas non plus que Mérope fit lier son lils sur la scène à une colonne, ni qu'elle courut sur lui deux fois, le javelot et la hache à la main, ni que le jeune homme s'enfuit deux fois devant elle, en demandant la vie à son tyran.

Nos usages permettraient encore moins que la confidente de Mérope engageât le jeune Êgisthe à dormir sur la scène , afin de dormer le temps à la reine de venir l'y assassiner. Ce n'est pas , encore une fois, que tout cela ne soit dans la nature; mais il faut que vous pardonniez à notre nation, qui exige que la nature soit toujours présentée avec certains traits de l'art, et ces traits sont bien différents à Paris et à Vérone.

Pour donner une idée sensible de ces différences que le génie des nations cultivées met entre les mêmes arts , permettez-moi , monsieur, de vous rappeler ici quelques traits de votre célèbre ouvrage qui me paraissent dictés par la pure nature. Celui qui arrête le jeune Cresphonte, et qui lui prend sa bague, lui dit (l, 4):

« ....Or dunque in tuo paese 1 servi

« Han di coteste gemrae? Un bel paese

« Fia qucsto tuo ; nel noslro una tal gemma

« Ad un dito rcgal non sconverrcbbe.»

Je vais prendre la liberté de traduire cet endroit en vers blancs, comme votre pièce est écrite, parce que le temps qui me presse ne me permet pas le long travail qu'exige la rime.

Les esclaves, chez vous , portent de tris joyaux ! Votre pays doit être un beau pays, sans doute; Chez nous de tels anneaux ornent la main des rois.

Le confident du tyran lui dit , en parlant de la reine , qui refuse d'épouser, après vingt ans, l'assassin reconnu de sa famille :

« La donna , come sai, ricusa e brama.» (U, 5.) La femme , comme on .sait , nous refuse et désire.

La suivante de la reine répond au tyran , qui la presse de disposer sa maîtresse au mariage (II, 4) :

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