ACTE I, SCÈNE III. JG
Ce bras qui vous servit m'ouvre au trône une voie;
Et les chefs de l'État , tout prêts de prononcer,
Me font entre nous deu.x. l'honneur de balancer.
Des partis opposés qui désolaient Messènes ,
Qui versaient tant de sang, qui formaient tant de haines,
11 ne reste aujourd'hui que le vôtre et le mien.
Nous devons l'un à l'autre un mutuel soutien :
Nos ennemis communs , l'amour de la patrie,
Le devoir, l'intérêt, la raison , tout nous lie ;
Tout vous dit qu'un guerrier, vengeur de votre époux,
S'il aspire à régner, peut aspirer à vous.
Je me connais ; je sais que , blanchi sous les armes ,
Ce front triste et sévère a pour vous ])ea de charmes ;
Je sais que vos appas, encor dans leur printemps ,
Pourraient s'effaroucher de l'hiver de mes ans ;
Mais la raison d'État connaît peu ces caprices ;
Et de ce front guerrier les nobles cicatrices
Ne peuvent se couvrir que du bandeau des rois.
Je veux le sceptre et vous pour. prix de mes exploits.
N'en croyez pas, madame, un orgueil téméraire :
Vous êtes de nos rois et la fille et la mère ;
Mais l'État veut un maître, et vous devez songer
Que pour garder vos droits il les faut partager.
MÉROPE
Le ciel , qui m'accabla du poids de sa disgrâce. Ne m'a point préparée à ce comble d'audace. Sujet de mon époux , vous m'osez proposer De trahir sa mémoire et de vous épouser.' Moi, j'irais de mon fils, du seul bien qui me reste, Déchirer avec vous l'héritage funeste.' Je mettrais en vos mains sa mère et son État, Et le bandeau des rois sur le front d'un soldat? -
POLVPHONTE.
Un soldat tel que moi peut justement prétendre A gouverner l'État , quand il l'a su défendre. Le premier qui fut roi fut un soldat heureux : Qui sert bien son pays n'a pas besoin d'aïeux. Je n'ai plus rien du sang qui m'a donné la vie ; Ce sang s'est épuisé, versé pour la patrie; Ce sang coula pour vous ; et , malgré vos refus , Je crois valoir au moins les rois (jue j'ai vaincus :
36f. MÈROPE.
Et je n'offre, en un mot, à votre âme rebelle Que la moitié d'un trône où mon parti m'appelle.
MÉROPE
Un parti ! vous , barbare , au mépris de nos lois !
Est-il d'autre parti que celui de vos rois?
Est-ce là cette foi si pure et si sacrée
Qu'à mon époux , à moi , votre bouche a jurée ;
La foi que vous devez à ses mânes trahis,
A sa veuve éperdue, à son malheureux fils ,
A ces dieux dont il sort , et dont il tient l'empire ?
POLYPHONTE
Il est encor douteux si votre fils respire.
Mais quand du sein des morts il viendrait en ces lieux
Redemander son trône à la face des dieux ,
Ne vous y trompez pas , Messène veut un maître
Éprouvé par le temps, digne en effet de -l'être ;
Un roi qui la défende; et j'ose me flatter
Que le vengeur du trône a seul droit d'y monter.
Égisthe , jeune encore , et sans expérience ,
Étalerait en vain l'orgueil de sa naissance;
N'ayant rien fait pour nous , il n'a rien mérité.
D'un prix bien différent ce trône est acheté.
Le droit de commander n'est plus un avantage
Transmis par la nature , ainsi qu'un héritage :
C'est le fruit des travaux et du sang répandu ,
C'est le prix du courage ; et je crois qu'il m*est dû.
Souvenez-vous du jour où vous fûtes surprise
Par ces lâches brigands de Pylos et d'Amphryse;
Revoyez votre époux et vos tih mallieureux,
Presque en votre présence , assassinés par eux ;
Revoyez-moi, madame , arrêtant leur furie.
Chassant vos ennemis , défendant la patrie;
Voyez ces murs en tin par mon bras déhvrés;
Songez que j'ai vengé l'époux que vous pleurez :
Voilà mes droits, madame, et mon rang, et mon titre.
La valeur fît ces droits ; le ciel en est l'arbitre.
Que votre fils revienne, il apprendra sous moi
Les leçons de la gloire , et l'art de vivre en roi :
11 verra si mon front soutiendra la couronne.
Le sang d'Alcide est beau, mais n'a rien qui m'étonne.
Je recherche un honneur et plus noble et plus grand :