SCENE PREMIERE
LES CHEVALIERS ET leurs ÉGCYERS, l'épée à la maio ; DES SOLDATS, portant des trophées; LE PEUPLE, dans le fond.
f LORÉDAN.
Allez, et préparez les chants de la victoire;
Peuple, au Dieu des combats prodiguez votre encens :
C'est lui qui nous fait vaincre, à lui seul est la gloire;
S'il ne conduit nos coups , nos bras sont impuissants.
Il a brisé les traits, il a rompu les pièges
Dont nous environnaient ces brigands sacrilèges ,
De centpeuples vaincus dominateurs cruels.
Sur leurs corps tout sanglants érigez vos trophées;
Et, foulant à vos pieds leurs fureurs étouffées ,
Des trésors du croissant ornez nos saints autels.
Que l'Espagne opprimée , et l'Itahe en cendre ,
L'Egypte terrassée , et la Syrie aux fers ,
Apprennent aujourd'hui comme on peut se défendre
Contre ces fiers tyrans , l'effroi de l'univers.
C'est à nous maintenant de consoler Argire;
Que le bonheur public apaise ses douleurs:
Puissions-nous voir en lui , malgré tous ses malheurs ,
L'homme d'État heureux , quand le père soupire!
Mais pourquoi ce guerrier, ce héros inconnu ,
A qui l'on doit , dit-on , le succès de nos armes ,
Avec nos chevahers n'est-il point revenu ?
Ce triomphe à ses yeux a-til si i)eu de charmes ?
Croit-il de ses exploits que nous soyons jdoux?
Nous sommes assez grands pour être sans envie.
Veut-il fuir Syracus:.' , après l'avoir servie.^
( à Catauc. ) Seigneur, il a longtemps combattu près de vous : D'où vient qu'ayant voulu courir notre fortune, Il ne partage point l'allégresse commune?
648 TANCRÈDE
CATANE
Apprenez-en la cause, et daignez m'écouter.
Quand du chemin d'Etna vous fermiez le passage,
Placé loin de vos yeux , j'étais vers le rivage
Où nos fiers ennemis osaient nous résister :
Je l'ai vu courir seul et se précipiter.
Nous étions étonnés qu'il n'eût point ce courage
Inaltérable et calme au milieu du carnage,
Cette vertu d'un chef, et ce don d'un grand cœur :
Un désespoir affreux égarait sa valeur ;
Sa voix entrecoupée et son regard farouche
Annonçaient la douleur qui troublait ses esprits.
Il appelait souvent Solamir à grands cris; *
Le nom d'Aménaïde échappait de sa bouche;
Il la nommait parjure , et , malgré ses fureurs ,
De ses yeux enflammés j'ai vu tomber des pleurs.
H cherchait à mourir; et, toujours invincible ,
Plus il s'abandonnait , plus il était terrible ;
Tout cédait à nos coups , et surtout à son bras.
Nous revenions vers vous, conduits par la victoire ;
Mais lui , les yeux baissés , insensible à sa gloire ,
Morne , triste , abattu , regrettant le trépas ,
Il appelle en pleurant Aldamon qui s'avance ;
Il l'embrasse, il lui parle, et loin de nous s'élance
Aussi rapidement qu'il avait combattu.
« C'est pour jamais, » dit-il. Ces mots nous laissent croiri
Que ce grand chevalier , si digne de mémoire ,
Veut être à Syracuse à jamais inconnu.
Nul ne peut soupçonner le dessein qui le guide.
Mais dans le même instant je vois Aménaïde :
Je la vois éperdue au milieu des soldats,
La mort dans les regards , pâle , défigurée ;
Elle appelle Tancrède , elle vole égarée :
Son père , en gémissant , suit à peine ses pas ;
Il ramène avec nous Aménaïde en larmes.
♦t C'est Tancrède , dit-il , ce héros dont les armes
« Ont étonné nos yeux par de si grands exploits,
« Ce vengeur de l'État, vengeur d'Aménaïde ;
« C'est lui que ce matin , d'une commune voix ,
« Nous déclarions rebelle et nous nommions perfide ;
« C'est ce même Tancrède exilé par nos lois. »