‹ ThéaÌ‚tre choisi de RacineChapitre 116 sur 456 · ACTE IL SCÈNE · texte numérisé non relu

ACTE IL SCÈNE

Je vois ce que jamais je n'ai voulu penser : Achille.... Vous brûlez que je ne sois parlie.

ÉRIPHILE

Moi? VOUS me soupçonnez de celte perfidie?

Moi, j'aimerois, Madame, un vainqueur furieux, 676

Qui toujours tout sanglant se présente à mes yeux,

Qui la flamme à la main, et de meurtres avide,

Mit en cendres Lesbos....

IPHIGÉNIE

Oui, vous l'aimez, perfide*.

Et ces mêmes fureurs 2 que vous me dépeignez. Ces bras que dans le sang vous avez vus baignés, 680 Ces morts, cette Lesbos, ces cendres, cette flamme, Sont les traits dont l'amour l'a gravé dans votre âme; Et loin d'en détester le cruel souvenir. Vous vous plaisez encore à m'en entretenir. Déjà plus d'une fois dans vos plaintes forcées 685 J'ai dû voir et j'ai vu le fond de vos pensées. Mais toujours sur mes yeux ma facile bonté A remis le bandeau que j'avois écarté.

Yous l'aimez. Que faisois-je ? et quelle erreur fatale M'a fait entre mes bras recevoir ma rivale? ^ 690 Crédule, je l'aimois. Mon cœi^r même aujourd'hui De son parjure amant lui promettoit l'appui. Voilà donc le triomphe où j'étois amenée.

1 « La jalousie d'Iphigénie, causée par- le faux rapport d'Arcas, et qui occupe la moitié du second acte, paraît trop étrangère au sujet et trop peu tragique. » (Voltaire, Dict. pUL, Art dram., éd. de Kehl, note des éditeurs Condorcet et Decroix.) H faut remarquer que cette jalousie lie plus étroitement Ériphile à l'action; Racine ne néglige rien de ce qui peut l'y mêler continuellement, tant il a peur de laisser apercevoir qu'elle n'a été inventée que pour le -dénouement.

2. Ces mêmes fureurs, ces fureurs elles-mêmes. « La même année du siège de Dôle. » (Racine, t. V, p. 96.)

IPHIGENIE.

Moi-même à votre char je me suis enchaînée. Je vous pardonne, hélas ! des vœux intéressés, Et la perte d'un cœur que vous me ravissez. Mais que sans m'avertir du piège qu'on me dresse, Vous me laissiez chercher jusqu'au fond de la Grèce L'ingrat qui ne m'attend que' pour m'abandonner, Perfide, cet affront se peut-il pardonner?

ÉRIPHILE

Vous me donnez des noms qui doivent me surprendre, Madame : on ne m'a pas instruite à les entendre ; Et les Dieux, contre moi dés longtemps indignés, A mon oreille encor les avoient épargnés. Mais il faut des amants excuser l'injustice. Et de quoi vouliez-vous que je vous avertisse? Avez-vous pu penser qu'au sang d'Agamemnon Achille préférât une fille sans nom.

Qui de tout son destin ce qu'elle a pu comprendre. C'est qu'elle sort d'un sang qu'il brûle de répandre?

IPHIGENIE.

Vous triomphez, cruelle, et bravez ma douleur. Je n'avois pas encor senti tout mon malheur; Et vous ne comparez votre exil et ma gloire Que pour mieux relever votre injuste victoire. Toutefois vos transports sont trop précipités. Ce même Agamemnon à qui vous insultez.

Il commande à la Grèce, il est mon père, il m'aime. Il ressent mes douleurs beaucoup plus que moi-même. Mes larmes par avance avoient su le toucher ; J'ai surpris ses soupirs qu'il me vouloit cacher. Hélas î de son accueil condamnant la tristesse, J'osois me plaindre à lui de son peu de tendresse!

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