‹ ThéaÌ‚tre choisi de RacineChapitre 186 sur 456 · Préface · texte numérisé non relu

Préface

Voici une troisième pièce de ma composition ; elle a causé bien de la rumeur au Parnasse ; mais je n'ai pas à me plaindre de son succès. Il a passé de si loin mon attente que je me sens obligé d'en remercier le public, et mes ennemis même de ce qu'ils ont fait contre moi. A l'arri- ^'ée d'un second Hippolyte à Paris, toute la république des lettres fut émue ; quelques poètes traitèrent cette entreprise de témérité inouïe et de crime de lése-majesté poétique ; surtout

La cabale en pâlit et vit en frémissant Un second Hippobte à sa barbe naissant.

Mais les honnêtes gens applaudirent fort à ce dessein. Ils dirent hautement qu'Euripide, qui est l'original de cet ouvrage, n'avait jamais fait le procès à Sénèque pour avoir traité son sujet, ni Sénèque à Garn-ier, ni Garnier à Gilbert. J'avoue franchement que ce n'a point été un effet du hasard qui m'a fait rencontrer avec M. Racine, mais un pur effet de mon choix. J'ai trouvé le sujet de Phèdre beau dans les anciens ; j'ai tiré mon épisode d'Aricie des Tableaux de Philostrate; et je n'ai point vu Id'arrêt de la coût- qui me défendît d'en faire une pièce de théâtre. On il' a jamais trouvé mauvais, dans la peinture, que deux peintres tirassent diverses copies du même original; et je me suis imaginé que la poésie, et surtout le poème dramatique, qui est une peinture parlante, n'était pas de pire condition. Il serait même à souhaiter, pour le divertissement du public, que plusieurs auteurs se rencontrassent quelquefois dans les mêmes sujets, pour faire naître cette émulation qui est la cause des plus beaux ouvrages. Mais quelques auteurs intéressés n ont pas été de ce sentiment. Ils se sont érigés en régents du Parnasse, ou plutôt en tyrans ; et ils ont établi entre eux (en étouffant les ouvrages des autres, ou plutôt en les empêchant de paraître) cette maxime des femmes savantes de Molièrfî :

Nul n'aura de l'esprit hors nous et nos antls.

En vérité, n'en déplaise à ces grands hommes, ils me permettront de leur dire en passant que leur procédé et leurs manières sont fort éloignés du sublime qu'ils tâchent d'attraper dans leurs ouvrages. Pour moi, j'ai toujours cru qu'on devait avoir ce caractère dans ses mœurs avant que de le faire paraitre dans ses écrits, et que l'on devait être bien moins avide de la qualité de bon auteur que de celle d'honnête homme que l'on me verra toujours préférer à tout le sublime de Longin. Ces anciens Grecs, dont le style est si sublime, et qui nous doivent servir de modèles, n'auraient point empêché dans Athènes les meilleures actrices d'une troupe déjouer un premier rôle, comme nos modernes l'ont fait à Paris, au théâtre de Guénégaud. C'est ce que le public a vu avec indignation et avec mépris. Mais il m'aura assez vengé et je lui ai trop d'obligation pour différer plus longtemps à l'avertir de ce qui se trame contre lui. On le menace d'une satire où l'on l'accuse de méchant goût, peut-être parce qu'il a osé applaudir à mon ouvrage, et l'on me menace aussi de la partager avec lui, pour avoir été assez heureux pour lui plaire. La satire est une bête qui ne me fait point de peur, et que l'on range quelquefois à la raison. Si le succès de Phèdre m'attire quelques traits du sieur D..., je ne m'en vengerai qu'en faisant mon possible de lui fournir tous les ans de nouvelle matière par une bonne pièce de théâtre à ma façon, afin de mériter une satire de la sienne, à l'impression de laquelle je ne m'opposerai jamais, quoiqu'on ait voulu empêcher mon libraire d'imprimer ma pièce. C'est une trop plaisante nouvelle pour n'en pas réjouir mon lecteur. Il ne pourra pas apprendre sans rire que ces messieurs veulent ôter la liberté aux auteurs de faire des pièces de théâtre, aux comédiens de les jouer, aux libraires de les imprimer, et même au public d'en juger.

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