IV. UN RÉGIT DE QUINAULT
Ouinauh a fait aussi son récit de' Théramène. Dans son Bellérophon dont il sera parlé dans les notes de la tragédie, il raconte le combat du héros contre la Chimère : il est impossible qu'il ne se soit pas souvenu d'Euripide et de Sénèque, les deu? modèles de Racine. Delà sans doute les surprenantes rencontrei de Racine avec Quinault.
rSûus marchions à grands pas dans un profond silence, Quand à côté de nous, au fond du bois prochain,
D'horribles hurlements ont retenti soudain.
A ce bruit qui pénètre et transit jusqu'à l'âme,
A travers des bouillons de fumée et de flamme,
Paroit ce Monstre affreux que le Ciel en courroux
A tiré des enfers pour s'armer contre nous.
Il se fait reconnoitre à la confuse forme
D'un corps prodigieux d'une grandeur énorme.
Lion, Chèvre, Dragon, composé de tous trois.
C'est en un Monstre seul trois monstres à la fois.
Il n'est sur son passage endroit qu'il ne désole,
Il rugit, crie et siffle, il court, bondit et vole;
Des yeux il nous dévore, il ouvre avec fureur
De sa gueule béante un gouffre plein d'horreur,
Et pour fondre sur nous s'excitant au carnage,
Sur des rochers qu'il brise il aiguise sa rage.
A l'entendre, à le voir, tout tremble, tout frémit :
Le jour même est troublé de noirs feux qu'il vomit.
A ce terrible objet de mortelles alarmes
Font fuir tous nos soldats, leur font jeter les armes.
Le seul Bellérophon, ferme dans ce danger,
D'un regard intrépide ose l'envisager.
Je fais tourner son char pour regagner la Ville,
Mais il rend malgré moi tout mon soin inutile ;
Il s'élance, et saisit, en se jetant à bas.
Des armes que la peur fait jeter aux soldats,
Non par un vain espoir de faire résistance
Contre un monstre au-dessus de l'humaine puissance,
Mais pour chercher encor dans un trépas certain
L'honneur d'être immolé les armes à la main. (V, 5.)
Mais Belléroplion ne doit pas succomber: il tue le monstre. 1 lui crève un œil, il lui perce le flanc.
Le coup en est mortel : le Monstre qui se roule S'efforce d'avaler tout son sang qui s'écoule, [ Épuise à se débattre un reste de vigueur
Et tombe enfin sans vie aux pieds de son vainqueur. (V, i.)
Le peuple admire le cadavre du monstre, et crée la légende.
Il assure avoir vu des Dieux le secourir,
Et venir assister ses forces inégales.
L'un d'un cheval volant, l'autre d'armes fatales.
Tant en des cœurs surpris d'un grand événement
La superstition s'insinue aisément. (Jbid.)