ACTE lîï, SCÈNE V
HÏPPOLYTE.
Je ne la cherchois pas •.
C'est vous qui sur ces bords conduisîtes ses pas.
Vous daignâtes, Seigneur, aux rives de Trézène
Confier en partant Aricie et* la Reine.
Je fus même chargé du soin de les garder.
Mais quels soins désormais peuvent me retarder/ .
Assez dans les forêts mon oisive jeunesse
Sur de vils ennemis a montré son adresse.
Ne pourrai-je, en fuyant un indigne repos.
D'un sang plus glorieux teindre mes javelots?
Vous n'aviez pas encore atteint l'âge où je touche,
Déjà plus d'un tyran, plus d'un monstre farouche
Avoit de votre bras senti la pesanteur ;
Déjà, de l'insolence heureux persécuteur.
Vous aviez des deux mers assuré les rivages. Le libre voyageur ne craignoit plus d'outrages; Hercule, respirant sur le bruit de vos coups, D^'jà de son travail se reposoit sur vous. Et moi, fils inconnu d'un si glorieux père. Je suis même encor loin des traces de ma mère. Souffrez que mon courage ose enfin s'occuper. Souffrez, si quelque monstre a pu vous échapper, Que j'apporte à vos pieds sa dépouille honorable, Ou que d'un beau trépas la mémoire durable. Éternisant des jours si noblement finis. Prouve à tout l'univers ffue j'étois votre fils.
THÉSÉE
Que vois-je? Quelle horreur dans ces lieux répandu Fait fuir devant mes yeux ma famille éperdue? Si jfe reviens si craint et si peu désiré, ^ 0 ciel, de ma prison pourquoi m'as-tu tiré? . Je n'avois qu'un ami. Son imprudente flai'nme
PHÈDRE
Du tyran de l'Épire alJoit ra^ir la femme;
Je servois à regret ses desseins amoureux;
Mais le sort irrité nous aveugloit tous deux. 960
Le tyran m"a surpris sans défense et sans armes.
J'ai yu Pirithoùs, triste objet de mes larmes.
Livré par ce barbare à des monstres cruels
Qu'il nourrissoit du sang des malheureux mortels*.
Moi-même, il m'enferma dans des cavernes somb»res. 965
Lieux profonds, et voisins de l'empire des ombres.
Les Dieux, après six mois, m'ont entin regardé :
J'ai su tromper les yeux de qui j'étois gardé.
D'un perfide ennemi j'ai purgé la nature:
A ses monstres lui-même a servi de pâture; 970
Et lorsque avec transport je pense m'approcher
De tout ce que les Dieux m'ont laissé de plus cher:
Que dis-je? Quand mon âme, à soi-même rendue.
'Vient se rassasier d'une si chère vue,
Je n'ai pour tout accueil que des frémissements : 975
Tout fuit, tout se refuse à mes embrassements.
Et moi-même, éprouvant la terreur que j'inspire,
Je voudrois être encor dans les prisons d'Épire.
Parlez. Phèdre se plaint que je suis outragé.
Qui m'a trahi? Pourquoi ne suis pas vengé? 980
La Grèce, à qui mon bras fut tant de fois utile,
A-t-elle au criminel accordé quelque asile?
Vous ne répondez point. Mon fils, mon propre fils
Est-il d'intelligence avec mes ennemis*?
Entrons. C'est trop garder un doute qui m'accable. 985
Connoissons à la fois le crime et le coupable.
Que Phèdre explique enfin le trouble où je la voi.
1. A ses chiens. Selon Plutarqne ' Thésée. 51 1. Pirithoùs fut dévoré par le chien du roi des Molosses, Cerbère.