‹ Théophile GautierChapitre 5 sur 13 · Spoelberch dç Lovenjoul, toc. cit,^ numéros 93 à · texte numérisé non relu

Spoelberch dç Lovenjoul, toc. cit,^ numéros 93 à

THÉOt»HILE GAUTIER.

critiques « autorisés » soutenaient encore au temps de la jeunesse de Gautier, alors qu’il était de mauvaise compagnie de ne pas mettre au rancart les poètes antérieurs à Malherbe, que VArt poétique de Boileau avait vilipendés. Gautier a sans doute subi l’influence des idées ambiantes, qui pourtant n’étaient pas les siennes. Si, malgré leur verve, Georges de Scudéry et Cyrano de Bergerac sont désagréables par leur attitude de matamores de plume et d’épée, si Chapelain est lourd et rocailleux, si Guillaume Colletet est fadasse, si Saint -Amant force trop la note comique, François Villon, Théophile de Viau sont des poètes avec lesquels l’histoire littéraire doit compter, et Scarron pousse parfois la scurrilité jusqu’à une vigueur de burlesque inconnue avant lui; je ne vois que Scalion de Virbluneau et Pierre de Saint-Louis qui soient absolument grotesques et dignes de l’épithète qui aurait dû être épargnée aux autres. Le choix de ce titre étonne de la part de Gautier, qui plus d’une fois a dit : « Il faut déjà bien du talent pour écrire un livre médiocre ou peindre un mauvais tableau. »

Au début de l’étude consacrée à François Villon, il ne dissimule cependant pas ses préférences, tout en semblant s’excuser d’y obéir : « Ce n’est guère, dit-il, que dans le fumier que se trouvent les perles, témoin Ennius. Pour moi, je préférerais les perles du vieux Romain à tout l’or de Virgile; il faut un bien gros tas d’or pour valoir une petite j)oignée de perles. Je trouve un singulier plaisir à déterrer un

LE CRITIQUE

bèaü vers dans un poète méconnu; il me semble que sa pauvre ombre doit être consolée et se réjouir de voir sa pensée enfin comprise; c’est une réhabilitation que je fais, c’est une justice que je rends; et si quelquefois mes éloges pour quelques poètes obscurs peuvent paraître exagérés à certains de mes lecteurs, qu’ils se souviennent que je les loue pour tous ceux qui les ont injuriés outre mesure, et que les mépris immérités provoquent et justifient les panégyriques excessifs. » Les éloges que Gautier distribue au cours de ses études sur les Grotesques, n^ont rien qui nous choque; ce qui prouve peut-être que les poètes étudiés par lui sont plus connus de nos jours qu’aux environs de 1834, où bruissait encore l’écho des applaudissements prodigués à Mme Dufresnoy, à Luce de Lancival et où Béranger — le Tyrtée moderne , comme l’on disait — passait pour le plus grand poète qui eût jamais honoré une nation.

Ce qui frappe dans ce livre, c’est sa modération, qui paraît presque extraordinaire lorsque l’on se reporte à ces années de luttes où les romantiques et les classiques s’injuriaient à plume que veux-tu, en se prenant à la perruque et à la barbiche. On dirait que Gautier est déjà en possession d’une sorte de sérénité supérieure qui lui permet de s’abstraire des passions transitoires pour mieux comprendre et signaler le beau, d’où qu’il vienne et là où il le découvre. Le style est net, d’une correction déjà irréprochable, sans rien d’alambiqué, comme celui

OÙ Sainte-Beuve devait se complaire plus tard, sans aucun de ces sous-entendus, de ces pensées à demi exprimées dont les écrivains, qui font œuvre habituelle de critique, aiment à envelopper et souvent à obscurcir leurs jugements. Pas un instant sa franchise n’est en défaut, il ne trompe personne, ni lui ni )es autres; il est absolument sincère, aussi bien quand il se raille des balourdises du sieur de Virbluneau, que lorsqu’il met en lumière les hautes qualités de Théophile de Viau et qu’à propos de la PucelLe de Chapelain, il s’étonne qu’un tel sujet, si complet et si prodigieux, n’ait produit que des œuvres d’une déplorable infériorité, ou une polissonnerie indigne d’un auteur et d’une langue respectables. (( Que de merveilles, dit-il, dans cette vie si courte et si pleine ; on croirait plutôt lire une légende qu’une chronique. Il y a là dedans la matière d’un romancero. Eh bien ! avec un si magnifique sujet, une héroïne véritable qui laisse de bien loin derrière elle la Camille de Virgile, les Bradamante, les Marphise, les Clorinde et toutes les belles guerrières des épopées italiennes. Chapelain n’a pu faire qu’une lourde gazette rimée, ennuyeuse comme la vie; Voltaire qu’une infâme priapée , abominable comme intention et d’une médiocrité singulière, même dans ce misérable genre. Pauvre Jeanne d’Arc ! Les Anglais t’ont fait brûler seulement et ne t’ont pas violée. » Un mot est à retenir dans le passage que je viens de citer, car il renferme un conseil, un conseil précieux, que feront bien de méditer les futurs

LE CRITIQUE

poètes de Jeanne d’Arc : « il y a là dedans la matière d’un romancero ».

Cette étude sur des poètes dédaignés et trop longtemps laissés en oubli offre cette particularité qu’elle est faite d’une façon impersonnelle et avec une très sereine intelligence historique. Certes, Théophile Gautier est de son temps, il n’a ni coupé sa chevelure, ni dépouillé le fameux gilet rouge; à certaines allusions, à quelques ironies, on reconnaît l’adepte convaincu des théories nouvelles; mais ce n’est pas en vertu de ces théories qu’il juge les auteurs dont il parle, car elles n’existaient point au jour de leur célébrité. Dans Molière il ne vojt pas un prédécesseur de la Révolution française, et Malherbe ne lui apparaît point comme un défenseur du « trône et de i’autel ». Il apprécie leurs œuvres selon les idées — erreurs ou vérités — qui avaient cours à leur époque; il est sobre de commentaires, il bafoue la sottise, fait valoir le talent et ne s’ingénie pas, comme tant de critiques l’ont fait, à découvrir sous ce que le poète a dit ce que le poète n’a pas voulu dire. En un mot, il ne tombe jamais dans cette absurdité de juger des ancêtres d’après les tendances et les aptitudes de leurs arrière-petits-neveux. En revanche, il tient grand compte du milieu social, de l’histoire et même de l’historiette; il sait que l’écrivain et le public agissent l’un sur l’autre, il ne nie pas la puissance souvent tyrannique de la mode et constate, avec sa sagacité ordinaire, l’influence exercée par les littératures étrangères sur la littérature fran-

THÉOPHILE GAÜTIER.

çaise, qui devient espagnole ou italienne, selon les jours, avant d’entrer dans la fausse tradition grecque et latine dont le romantisme Ta enfin délivrée.

Non seulement il fait une analyse, rapide quoique complète, des oeuvres principales de ses poètes, mais il dessine ceux-ci de pied en cap, et d’un trait si net qu’on le croirait tracé d’après nature : François Villon, avec ses allures d’un truand de la petite flambe, sans souci pourvu que son verre soit plein et pensant parfois avec mélancolie à la corde qui saura ce qu’il pèse 5 Cyrano, la moustache en croc, sous son énorme nez, et la flamberge au vent; Chapelain montrant « sa tête austère, sobre, avec quelques grandes rides scientifiques pleines de grec et de latin, des rides qui ressemblent à des feuillets de livre » ; Scarron ratatiné, replié sur lui-même, riant quand la souffrance ne lui arrache pas des gémissements, soigné par sa femme, la belle Françoise d’Aubigné, qui sera reine de France et regrettera c( sa bourbe » au milieu des splendeurs de Versailles ; tous ânonnant leurs poèmes, récitant leurs bouquets à Chloris,déclamantleurs tirades, grimaçant leurs parodies, défilent devant le lecteur, qui est étonné de leur ressemblance, quoiqu’il ne les ait jamais vus, tant ils sont vivants sous la plume dont l’art les a ressuscités.

Sa probité littéraire est égale à son exactitude; malgré sa déférence pour les maîtres, pour ceux mêmes dont le génie s’est imposé a l’admiration des siècles, il n’hésite pas à les dépouiller de certains larcins auxquels ils se sont laissés entraîner et qu’il

LE CRITIQUE

restitue à ceux qui en ont été les victimes. A ce sujet il fait une sorte de profession de foi qu’il est bon de rappeler. Gomme s’il eût voulu lui donner plus de force, il s’adresse directement à ses lecteurs : a Vous avez sans doute entendu dire que la scène de la galère, dans les Fourberies de Sçapin, était imitée de Cyrano de Bergerac, mais il est peu probable que vous l’ayez été déterrer où elle est, dans le Pédant joué; lisez ceci, et, malgré tout le respect que l’on doit au grand Molière, dites si ce n’est pas le plus effronté plagiat qu’il se puisse voir; ce plagiat, d’ailleurs, n’est pas le seul que Molière ait à se reprocher; si l’on consultait les anciens canevas et les nouvellistes italiens, tels que, par exemple, les Nuits facé-^ tieuses du seigneur Straparole, il resterait au maître de la langue française bien peu de chose du côté de l’invention; il n’en resterait pas davantage à Shakespeare. Une chose très singulière et qui devient plus notoire de jour en jour par les investigations de la science, c’est que les hommes que l’on est convenu d’appeler des génies n’ont rien inventé à propre-' ment parler, et que toutes leurs imaginations et leurs données se trouvent le plus souvent dans des auteurs ou médiocres, ou obscurs, ou détestables. Qui en fait donc la différence? Le style et le caractère, qui, au bout du compte, sont les seules choses qui constituent le grand artiste, tout le monde pouvant trouver un incident ou une idée poétique, mais bien peu étant en état de la réaliser et de la rendre de façon à se faire comprendre des autres. »

Ceci dit, il cite la scène du Pédant joué dont il est incontestable que Molière s’est inspiré pour écrire la scène des Fourberies de Scapin. En les comparant l’une à l’autre , on peut constater ce qu’une idée comique trouvée par un homme d’esprit devient sous la plume d’un homme de génie. Donc Théophile Gautier a raison : la scène est immortelle, non point parce qu’elle est inventée par Cyrano de Bergerac, mais parce qu’elle a été arrangée, développée et mise en vraie place par Molière. La donnée est la même, la phrase essentielle, si souvent répétée : « Qu’allait-il faire dans cette galère?» est la même; mais, en vérité, les deux scènes ne se ressemblent pas plus que le Pédant joué ne ressemble aux Fourberies de Scapin.

Molière ramasse une idée dans le fatras de Cyrano de Bergerac et en tire un chef-d’œuvre; Scarron prend une légende passée à l’état de fable, et en fait une farce. Le vague souvenir d’une sorte de Jacquerie préhistorique, transmis de génération en génération, demeure une tradition orale, jusqu’au jour où Hésiode le recueille et lui donne l’immortalité dans sa Théo^ gonie, dont Evhémère a dû sourire. Plus tard, lorsque la langue latine est déjà décadente, Claudien sera tenté par ce sujet et lui consacrera son poème de la Gigantomachie y dont il ne reste que quelques frag* ments. A son tour Paul Scarron s’empare de la guerre des géants, et avec son esprit aussi biscornu que sa personne, en compose, sous le titre de Typhon, une pantalonnade digne des tréteaux de la foire, d’où

LE CRITIQUE

elle est tombée pour ne se relever jamais. Théophile Gautier a fait l’analyse de cette bouffonnerie, et cette analyse est un modèle de sans façon, de verve et d’enjouement. On peut être surpris que Scarron, dont les souffrances étaient telles,

Qu’il pleurait comme un veau, bien souvent comme deux, Quelquefois comme quatre,

ait pu s’oublier assez pour abonder ainsi « en vers plaisants, en manières de dire originales, en idiotismes qui sentent bien leur terroir »; mais, tout en étant assez amoureux de son poème, il eût envié la prose alerte, la belle humeur, la gaieté de bon aloi avec lesquelles Gautier a traité les « fils de la terre » que ses vers ont ridiculisés. Les chapitres des Grotesques sont, du reste, pleins d’aperçus ingénieux, de morceaux lestement enlevés et de petits tableaux historiques peints de main de maître. La bonhomie est parfois un peu narquoise, mais on y trouve toujours le témoignage du respect dû aux tentatives élevées de l’esprit. Plus d’un de « ces placards », comme eût dit Estienne Pasquier, devraient être donnés, dans un cours de littérature, comme exemple de critique intelligente, faite en connaissance de cause, courtoise par façon d’être, juste sans morgue et savante sans cuistrerie.

Quelques années après avoir publié les Grotesques en librairie, il eut l’intention de leur donner une suite en faisant une série d’études détachées sur les prédécesseurs de Corneille, sur Desmazures, Grévin,

Jean de La Taille, sur Robert Garnier, dont il aimait à citer un vers emprunté à la Bradamante :

Roulant mes libres jours en libre pauvreté,

et principalement sur Montchrétien, qu’il admirait en le plaignant de l’oubli immérité où ses œuvres sont ensevelies. La vie de Fhomme le stimulait; il eût voulu l’écrire, car il y eût trouvé matière à la reconstitution de ces mœurs hardies du xvi® siècle qui lui plaisaient entre toutes.

Il avait apprécié le poète tragique; les vers des Lécènes ne l’avaient point laissé indifférent; VEcos-saise l’étonnait par la hardiesse de l’auteur, qui dix-huit ans après l’exécution du 18 février 1587 ose mettre au théâtre la mort de Marie Stuart; Aman l’intéressait, peut-être à cause des emprunts que Racine y avait faits pour Esther, avec peu de discrétion et jusqu’à y copier textuellement un vers :

L’insolent devant moi ne se courba janaais.

Cependant ce qui l’attirait le plus vivement vers Montchrétien, c’était l’aventurier, l’assassin, le fugitif, le chef de bande qui devait mourir, au bourg des Tourailles, à l’âge de quarante-six ans, tué à, coups de hallebarde et de mousquet par le seigneup Claude Turgot, un des ancêtres du ministre trop éphémère de Louis XVI. Gautier se promettait quelque plaisir et éprouvait quelque fierté à démontrer, pièces en main, que le sieur Antoine Mont-

LE CRITIQUE

chrétien de Vatteville était le premier auteur qui eût écrit un Traicté de V œconomie politique^ créant ainsi ce mot, dont on devait tant abuser plus tard. C’était un point de départ qui eût permis de faire des incursions parmi les nouvelles théories sociales : Gautier n’y eût pas manqué, car, par curiosité, il avait non pas étudié, mais feuilleté les œuvres de ceux que l’on avait appelés : les dieux modernes. Bien souvent nous dissertâmes ensemble de cette série de sujets qui, traités par lui, eussent été d’un haut intérêt et qui devaient former une suite d’articles destinés â la nouvelle Revue de Paris (1851). Ce projet ne fut point mis à exécution. En 1852, Théophile Gautier partit pour Constantinople, et les prédécesseurs de Corneille s’en allèrent rejoindre tant de rêves qui jamais ne furent réalisés.

C’eût été une œuvre magistrale, écrite avec un soin particulier, comme s’il eût voulu se consoler des tristesses de son feuilleton hebdomadaire. Autant il se sentait énervé, comme diminué, par cette besogne que la médiocrité des thèmes sur lesquels il était contraint de broder rendait insipide, autant il lui eût été doux de saisir toute une époque littéraire, de l’expliquer dans l’ensemble aussi bien que dans les détails et d’en faire une de ces études vigoureuses auxquelles il excellait. La tâche eût été digne de son talent, comme celle qu’on lui offrit en 1867 et qu’il accepta avec joie, quoiqu’elle fût plus restreinte qu’il ne l’aurait désiré. C’était au début de l’Exposition universelle; chacune des sections dont elle était compo-

sée, et où resplendissaient les œuvres de l’art et de l’industrie, devait adresser au ministre compétent un rapport faisant connaître les progrès accomplis depuis un nombre d’années déterminé. On estima qu’il était équitable de ne point tenir les belles-lettres hors de toute manifestation attestant leur vitalité, et Théophile Gautier fut chargé par le Ministre de l’inslruction publique de rédiger un mémoire sur la poésie en France depuis 1848

En deux mots, le gouvernement voulait avoir un rapport sur la poésie française depuis l’élection du prince Louis-Napoléon Bonaparte à la première magistrature de la république. On n’eût pas été fâché de pouvoir démontrer que les lettres françaises s’étaient glorieusement développées sous la présidence de Louis Bonaparte et pendant les quinze premières années du règne de Napoléon III. Si tel fut l’espoir des maîtres du jour, cet espoir fut déçu; car Théophile Gautier, tout en usant de sa bienveillance habituelle, fut très loyal et très net. Il ne transigea ni avec ses convictions littéraires, ni contre les renommées acquises, ni au profit de ses propres intérêts. Peut-être n’était-ce pas sans péril pour lui. Il avait en quelque sorte une situation de critique patenté au Journal officiel ; cette situation pouvait lui être enlevée

1. Ce mémoire est intitulé : les Progrès de la poésie française depuis 1830, mais il ne détermine que le rôle joué par la poésie dans la littérature française depuis ia révolution de 18k8. Il contient cent six pages d’impression, qui ont été jointes à VHistoire du romantisme, 1 vol. in-16. Charpentier, Paris, 1854.

tE CRITIQUE.

par un acte de bon plaisir ou de mauva vouloir; il n’en tint compte et parla avec autant de sincérité que si son rapport eût été destiné à ne paraître qu’après sa mort.

Ce mémoire, qui fut joint à la collection des rapports sur l’Exposition universelle de 1867, est un résumé des tentatives poétiques faites en France depuis que le trône du roi Louis-Phjlippe a été déclaré vacant par la seconde république. Nomenclature des auteurs et des oeuvres^ analyse succincte, courte appréciation et parfois con’seils excellents. La mansuétude ne se dément pas, elle est constante; elle a quelque chose de paternel, comme il convient à un maître qui parle. Il ne faudrait cependant pas. s’y tromper et y voir une preuve de banalité ou d’indifférence; sous la forme toujours courtoise, volontairement adoucie par la crainte de blesser, l’opinion reste entière ; elle apparaît entre les lignes , se montre assez pour se faire reconnaître et laisser intacte l’impartialité du critique, qui n’hésite pas à blâmer lorsqu’il croit devoir le faire, mais avec tant de délicatesse, tant de prudence habile et de si touchantes précautions, que ses restrictions n’en sont que plus éloquentes. Il connaissait, de longue expérience, le genus irritahile vatum^ et il le traitait, par intelligence autant que par bonté, comme un malade à qui toute secousse est douloureuse.

1867 ! Il me semble que c’est hier, et que je vois encore défiler ce cortège impérial qui maintenant s’est évanoui dans le royaume des ombres! En lisant

le rapport de Théophile Gautier, j’ai cru assister à une revue funèbre; à l’appel de bien des noms, l’écho répond : mort! La vieille Mob n’a pas chômé de besogne depuis cette époque; elle a fait des choix d’élite, elle n’a respecté personne, ni ceux qui avaient la gloire, ni ceux qui n’avaient que l’espérance, personne, pas même le poète qui avait accepté de parler des poètes de son temps. Passons! sans oublier, sans récuser les regrets, mais passons! ce n’est pas un de profundis qu’il convient de psalmodier ici.

Pour apprécier le mérite des œuvres qui ont paru pendant quinze ans, nées de tendances diverses et de tempéraments souvent opposés, Théophile Gautier ne fait appel à aucune esthétique, à aucune théorie; il laisse de côté toute idée préconçue, rejette ce qui serait a priori et reste abstrait, c’est-à-dire dégagé de toute influence d’école; il est toujours romantique, mais il juge la poésie d’après le poète, s’en pénètre, l’explique et lui assigne son caractère particulier. En un mot, et pour me servir d’une expression de l’argot des coulisses de théâtre, il entre dans la peau du bonhomme. Il fait pour ses contemporains ce qu’il a fait pour ses grotesques, il se garde de les affubler de ses idées et les respecte jusque dans ce qui lui semble des erreurs. Si parfois il pèche un peu par indulgence, c’est en faveur de quelque compagnon de sa jeunesse, d’un combattant des luttes oubliées, auquel il accorde un éloge qui n’est qu’un souvenir du « bon temps ». Sainte-Beuve, dont l’in-

LE CRITIQUE

fëriorité, en tant que poète, est peu contestable, a profité de cet attendrissement naturel entre anciens amis qui se retrouvent après une longue absence. Si Théophile Gautier a répandu quelques fleurs de trop sur la tombe où dorment les Poésies de Joseph Delorme^ les Consolations, les Pensées d'août, il ne faut pas l’en blâmer, car elles étaient dues à l’auteur des Portraits littéraires, des Causeries du Lundi et à l’historien de Port-Roy aL

C’est à André Chénier que Théophile Gautier fait remonter le point de départ de la poésie moderne en France. Sans discuter cette opinion qui pourrait être sujette à controverse, il est certain que les œuvres posthumes de celui qui a dit :

Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques,

eurent un retentissement considérable lorsque en 1819 elles furent publiées par H. de la Touche : « Toute la fausse poésie se décolora et tomba en poussière. L’ombre se fit rapidement sur des noms rayonnants naguère et les yeux se tournèrent vers l’aurore qui se levait. De Vigny faisait paraître les Poèmes antiques et modernes \ Lamartine, les Méditations', Victor Hugo, les Odes et Ballades, et bientôt venaient se joindre au groupe Sainte-Beuve avec les Poésies de Joseph Delorme, Alfred de Musset avec les Contes d’Espagne et dLtalie. » J’ai cité ce passage parce qu’il est explicite et renferme tout le système de Gautier sur la rénovation de la poésie française.

Je me permettrai néanmoins une seule observation : Lamartine a composé le Lac en 1817, à Aix-les-Bains, deux années avant la mise au jour du volume contenant les vers d’André Chénier, par conséquent en dehors de toute l’influence qu’ils auraient pu exercer sur son inspiration et sur son talent.

Après un rapide coup d’œil jeté sur les origines de la poésie dont la floraison s’épanouit après la convulsion de février 1848, Théophile Gautier aborde l’époque spéciale où il doit se limiter, et cite, avec juste appréciation, les auteurs qui l’ont honorée. Constatant leur mérite individuel, il en fait remonter la source aux grands fleuves dont leurs ascendants du romantisme ont fécondé les champs épuisés où la poésie française ne trouvait plus à récolter que des fruits sans saveur et des fleurs sans parfum. Ce n’est pas un reproche qu’il leur adresse, car, dit-il, c( l’originalité n’est que la note personnelle ajoutée au fonds commun préparé par les contemporains ou les prédécesseurs immédiats Ces poètes, presque tous de la génération à laquelle j’appartiens et qui étaient encore dans la première jeunesse, au moment où la monarchie de Juillet s’écroula, ces derniers venus de l’école de 1830 déjà tenue en échec par l’école dite du bon sens, ces adorateurs de la Muse moderne qui ne juraient que par Hugo, par Byron, par Goethe, par Alfred de Musset, je les ai connus pour la plupart, aimés, admirés, lorsqu’ils débutaient dans la vie, pleins d’illusions et brillants d’espoirs qui n’ont pas toujours été réalisés. Plus d’un s’en

LE CRITIQUE

est allé ayant d’avoir donné ce qu’il avait promis, d’autres se cachent derrière les plis d’un voile qui ressemble à un linceul; au-dessus de quelques-uns je vois encore l’auréole dont ils étaient environnés aux premiers jours de leur renommée. Le trait dont Gautier les marque fait saillir leur effigie et dégage, avec une rare sagacité, le caractère propre de leur talent. Je les reconnais; ils sont bien tels que je les ai vus jadis : voilà Théodore de Banville, dont « les idées, comme les princesses des féeries, se promènent dans des prairies d’émeraude, avec des robes couleur du temps, couleur du [soleil et couleur de la lune )) ; voilà le marquis de Belloy, de forme élégante, mais quelque peu nuageuse, comme si sa pensée s’amincissait sous le tissu des mots choisis ; et son frère de lettres, le comte de Gramont, qui dans ses Chants du passé allie la tenue correcte du gentilhomme à la hauteur des convictions inébranlées, et Pierre Dupont, dont les couplets furent célèbres lorsqu’il chantait les Bœufs et dont les refrains furent insupportables lorsque les voix avinées braillaient : Les peuples sont pour nous des frères. Il fut applaudi, il fut illustre, il put se croire, comme on le lui disait, « le Béranger de son temps )) ; hélas !

Je n’ai (ait que passer, il n’était déjà plus.

c( L’ombre, dit Théophile Gautier, descendit sur le front où la popularité semblait avoir posé un laurier éterneL »

En parlant de Leconte de Lisle et en louant, ainsi qu’il convient, ces vers coulés dans le plus pur métal, en le considérant « comme une des plus fortes individualités poétiques qui se soient produites dans cette dernière période », il approuve ceux qui s’ingénient à l’imiter, « car, dit-il, celui qui n’a pas été disciple ne sera jamais maître et , quoi qu’on en puisse dire, la poésie est un art qui s’apprend, qui a ses méthodes, ses formules, ses arcanes, son contrepoint et son travail harmonique ». C’est, en d’autres termes , l’opinion que Gautier a souvent exprimée en ma présence : « Quiconque n’a pas commencé par imiter ne sera jamais original. » Cette opinion absolument sincère, émise par un homme dont l’originalité n’est pas discutable, m’a toujours étonné.

Les Poèmes antiques de Leconte de Lisle appellent, par une transition naturelle, la pensée de Théophile Gautier sur Melænis^ poème dont le sujet est emprunté à la Rome des Césars et qui est digne des éloges qu’il lui décerne. Louis Bouilhet fut un poète, en effet, un poète dans la forte acception du mot, à ce point que la prose lui répugnait et que le vers était pour lui une sorte de contrainte à laquelle il ne pouvait se soustraire. Toute sa vie, il fut tiraillé entre deux penchants qui se contredisaient en lui et que jamais il ne parvint à mettre dhiccord. Son goût, je dirai même sa passion, l’entraînait vers l’école romantique et l’y maintenait, tandis que son instruction était essentiellement classique. J’ai été inti-

LE CRITIQUE

mement lié avec lui et bien souvent je fus témoin du combat que les deux Muses adverses se livraient dans son esprit. C’est l’humaniste le plus fort que j’aie connu ; je ne fais même pas exception de ceux qui apprennent pour enseigner. Les belles-lettres grecques et latines ne lui avaient rien caché de leur grandeur; il les comprenait avec une intelligence que je n’ai jamais rencontrée à un degré si profond. C’est toujours vers Homère, vers Aristophane, vers Plaute, vers Horace, qu’il était ramené par ses aptitudes, et lorsqu’il se mettait au travail, — poème, poésies détachées, pièces de théâtre, — c’est toujours vers l’imitation d’Hugo qu’il se sentait attiré. Parfois il en est résulté quelque dissonance que la beauté du vers et l’ampleur des images font promptement oublier. Il a fait un chef-d’œuvre, Melænis^ qui date de sa vingt-sixième année et qui seul suffirait à glorifier sa mémoire. Malheureusement le poème est écrit c( dans cette stance de six vers à rime triplée qu’a employée souvent l’auteur de Namouna^ et nous le regrettons, dit Gautier, car cette ressemblance purement métrique a fait supposer chez Bouilhet l’imitation volontaire ou involontaire d’Alfred de Musset, et jamais poètes ne se ressemblèrent moins. La manière de Bouilhet est robuste et imagée, pittoresque, amoureuse de couleur locale; elle abonde en vers pleins, drus, spacieux, soufflés d’un seul jet. » Louis Bouilhet est mort à l’âge de quarante-sept ans, à l’heure où la maturité de son talent et le repos de son existence le conviaient à des œuvres

nouvelles; il est parti comme une étoile qui disparaît avant d’avoir épanoui tous ses rayons.

C’est ainsi que tous les poètes défilent devant nous, l’un après l’autre, plutôt selon la fantaisie de l’écrivain que par ordre chronologique, tous désignés par leur œuvre maîtresse et marqués d’un mot juste qui a la valeur d’un signalement : les satiriques, comme Amédée Pommier, qui fut un versificateur singulièrement vigoureux; les macabres, comme Baudelaire, qui anticipe sur le pessimisme à la mode aujourd’hui et qui forge d’admirables vers pour célébrer les laideurs morales de l’humanité; les précieux, comme Joséphin Soulary, qui sculpte ses sonnets dans la transparence des sardoines; les nostalgiques, comme Lacaussade, qui regrette le pays créole où s’est écoulée son enfance, et tant d’autres qui ont essayé d’oublier les choses de la terre en écoutant, en répétant les voix d’en haut. Il n’oublie personne, pas même l’auteur des Chants modernes^ à qui sa bienveillance et son amitié donnent, avec douceur, une leçon méritée.

Au cours de cette rapide histoire de la poésie moderne, la justesse de son esprit se double de perspicacité : il devient prophète. Que l’on n’oublie pas que ce qui suit a été écrit en 1867, c’est-à-dire il y a vingt-trois ans ; « Quoique Sully Prudhomme, dit-il, restreigne habituellement ses sujets en des cadres assez étroits, son pinceau est assez large pour entreprendre de grandes fresques. Les Etables d'Augias^ qu’on peut lire dans le Parnasse contemporain ^ sont

LE CRITIQUE

faites avec la certitude de trait, la simplicité de ton et l’ampleur de style d’une peinture murale. Ce poème pourrait s’appliquer parmi les autres travaux d’Hercule sur la cella ou le pronaos d’ün temple grec. S’il persiste encore quelques années et n’abandonne pas, pour la prose ou toute autre occupation fructueuse, un art que délaisse l’attention publique, Sully Prudhomme nous semble destiné à prendre le premier rang parmi ces poètes de la dernière heure, et son salaire lui sera compté comme s’il s’était mis à l’œuvre dès l’aurore ^ »

Parvenu presque à la lin de ce Rapport sur les progrès de la poésie française^ le lecteur est saisi d’inquiétude; il se demande si, de parti pris, certaines œuvres parues depuis 1848 vont être passées sous silence, et si l’un des plus grands noms modernes ne sera pas prononcé. L’inquiétude est légitime : nous sommes en 1867; l’Empire, il est vrai, s’est déjà modifié par l’usure de ses propres rouages ; à défaut de liberté on a la tolérance ; l’administration est moins brutale, la justice est plus indulgente; mais Napoléon ÏII est sur le trône; en ses entours on n’a pas oublié les Châtiments et on se souvient de Napoléon le Petit. Dans le monde officiel on sourit dédaigneusement en parlant de Victor Hugo et l’on dit : Ce n’est qu’un poète de décadence; dans le monde de « la cour » on baisse les yeux avec pudeur lorsque l’on entend prononcer son nom.

Page 1