‹ Théophile GautierChapitre 8 sur 13 · Les Grotesques. — Cf. Georges de Scudéry · texte numérisé non relu

Les Grotesques. — Cf. Georges de Scudéry

LÊ VOYAGEÜIt.

loi

douteuses, assoupissante des salles de spectacle, au lieu du travail dans la chambre étroite, de la flânerie sur les boulevards où Ton est coudoyé par chaque passant, des repas dans les cafés rances où l’on est rassasié , dès l’entrée , par l’odeur des viandes mâchées, au lieu de ces dégoûts, de ces affadissements qui sont inhérents à toutes les grandes villes, la vie en plein air, la montagne abrupte, la gorge profonde, le fleuve à demi desséché où verdissent les herbes folles, le galop des mules bruyantes de grelots, la belle fille brune qui passe portant sur sa tête un vase de cuivre, les larges horizons, les couchers de soleil dorant la neige des cimes dentelées, quelquefois un palmier qui surgit tout à coup comme une évocation de l’Orient rêvé, et les souvenirs qui murmurent des noms légendaires, et les mosquées que le catholicisme a baptisées après les avoir arrachées à l’islam, et la jeunesse pour mieux savourer toutes ces jouissances dont on est pénétré pour la première fois.

Certes les lits de l’auberge sont durs, le vin sent l’outre en peau de chèvre où il a été contenu, les mendiants sont arrogants, les pavés sont pénibles aux pieds, les moustiques sonnent la charge et attaquent avec ardeur, les brigands sont peut-être embusqués à l’angle du chemin, les cahots sont intolérables dans la voiture mal suspendue, sur la route ravinée, qu’importe! On est heureux, on est libre, mieux que libre, libéré, et volontiers on s’écrierait comme Goethe : a Ohé! ohé! J’ai mis mon bien dans les voyages et les migrations ! Ohé ! ohé !

Ceux qui ne sont pas de véritables voyageurs, c’est-à-dire qui n’ont pas voyagé pour voyager, sans autre intérêt que celui de leur culture intellectuelle, sans autre passion que le besoin de voir, ne me comprendront pas; mais, après quarante-six ans, je ne puis me rappeler sans battement de cœur ma première journée de marche en Asie Mineure, lorsque j’allais de Smyrne à Ephèse et que je m’arrêtais à chaque pas, pour contempler les caravanes, les vols de cigognes, les tortues flottant sur le Mêlés et les bois de pins parasols. Ces émotions que le souvenir garde en les embellissant, Théophile Gautier les a ressenties; à certaines heures de sa course en Espagne, il eut des tressaillements et des vibrations qu’il a notés. Malgré le calme qu’il s’efforçait de conserver en toute occurrence, il ne peut s’en tenir. Il ne reste pas maître de son exaltation et il s’écrie : « J’étais réellement enivré de cet air vif et pur; je me sentais si léger, si joyeux et si plein d’enthousiasme, que je poussais des cris et faisais des cabrioles comme un jeune chevreau; j’éprouvais l’envie de me jeter la tête la première dans tous ces charmants précipices si azurés, si vaporeux, si veloutés; j’aurais voulu me faire rouler par les cascades, tremper mes pieds dans toutes les sources, prendre une feuille à chaque pin, me vautrer dans la neige étincelante, me mêler à toute cette nature et me fondre comme un atonie dans cette immensité. »

C’est bien cela, c’est bien cette joie extraordi-

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naire de vivre qui saisit le voyageur, éperdu devant certains spectacles et comme enlevé à sa propre humanité par l’irrésistible besoin de s’anéantir dans l’âme universelle. J’ai chanté à tue-tête, au delà de Koseyr, en voyant les flots de la mer Rouge baigner les pieds de mon dromadaire, et plus tard j’ai eu les larmes aux yeux, lorsque, au soir, le coude de la route de Mar-Sabah m’a caché, au delà du lac Asphaltite, les montagnes que je contemplais depuis le matin. Au mois de janvier 1870, je rencontrai Gautier; il était triste et dolent; il me dit, avec une expression découragée, comme s’il sentait son dernier rêve lui échapper : « Hélas! nous ne voyagerons plus! ))

La vivacité de l’émotion augmente encore chez Gautier la puissance de la vision; ses yeux de myope fouillèrent partout, ne négligèrent aucun détail et gravèrent à jamais dans sa mémoire les images qu’ils avaient recueillies : ce qui lui donna une force singulière de description, lorsqu’il écrivit le récit de son voyage. Avec lui, il n’est plus question de cette phraséologie descriptive qui ne décrivait rien et que le romantisme, trop occupé à costumer de pied en cap les légendes du moyen âge, n’avait pas encore détruite. Les bosquets, les charmilles, les paysages « faits pour le plaisir des yeux verdoyaient toujours parci par-là. Jean-Jacques Rousseau, qui se disait l’amant de la nature, mais qui n’en fut pas le peintre, n’avait point fermé son école de paysagiste; son influence est encore très sensible dans les premiers romans de

George Sand. Rousseau aime à « planer des yeux sur l’horizon de ce beau lac, dont les rives et les montagnes qui le bordent enchantaient sa vue » . Il ne peut se débarrasser d’une certaine philosophie grognonne et « poseuse » qui finit par devenir insupportable, car elle est voulue et fait partie du bagage de la sensibilité qu’il avait mise à la mode : « J’avais pris l’habitude d’aller les soirs m’asseoir sur la grève, surtout quand le lac était agité. Je sentais un plaisir singulier à voir les flots se briser à mes pieds; je m’en faisais l’image du tumulte du monde et de la paix de mon habitation. » Chez Théophile Gautier, rien de semblable; il est bien trop sincère pour ne pas rejeter ce fatras de rhétorique auquel l’auteur ne croit pas et que le lecteur ne croit pas davantage. Toute déclamation lui est inconnue, et l’on n’en peut trouver trace dans ses livres; il ne pleure pas sur les ruines, un arbre brisé par l’orage ne lui rappelle pas la fragilité de la vie humaine et il peut regarder couler une rivière sans la comparer à la fuite des jours. On comprend que le lieu commun lui est odieux et que la platitude l’exaspère; il en paraîtra sans doute paradoxal à quelques lecteurs, mais cuistre, jamais.

« Je m’assure que ceux qui n’ont pas tant voyagé que moi et qui ne savent pas toutes les raretés de la nature, pour les avoir presque toutes vues comme j’ai fait, ne seront point marris que je leur en apprenne quelque particularité. La description des moindres choses est mon apanage particulier; c’est

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oîi j’emploie le plus souvent ma petite industrie. » C’est Saint- Amant, le poète de Rome ridicule et de Moïse sauvée c’est Saint- Amant, gentilhomme verrier et gros buveur, qui a écrit cette phrase; mais elle revient de droit à Gautier; né dirait-on pas qu’elle a été faite par lui, pour lui? Sa « petite industrie » ne fut point de mince valeur, car elle a doté la littérature française d’un mode de description inconnu, ou du moins fort mal pratiqué jusqu’alors. Gautier apporte à l’art de décrire une précision réellement extraordinaire. Son expression ne s’égare jamais; elle n’est ni indécise ni confuse; elle n’est pas spéciale, elle ne veut pas être savante; elle est juste, ce qui n’a l’air de rien et ce qui est le comble du talent; le mot employé est si bien là où il doit être, il est approprié avec tant de sagacité, que nul autre ne le pourrait remplacer. Ce résultat semble obtenu sans effort, naturellement pour ainsi dire : c’est le tour de force des grands écrivains.

Cette netteté de la description, qui transmet au lecteur l’impression reçue par le voyageur, a été poussée, pour la première fois, par Théophile Gautier à un degré supérieur; cette note lui est personnelle, car nul ne l’avait encore donnée si ample, et je dirai si persuasive; on l’a imité, mais non pas égalé; à cet égard il reste sans rival. Cela seul, en dehors de ses autres qualités, en fait un maître, car, par Punique essor de son talent individuel, il a remplacé une forme stérile par une forme féconde qu’il a créée. Quel que soit le talent de ceux qui sont

venus après lui et qui viendront, il reste l’initiateur. Si je ne craignais de paraître prétentieux, je dirais qu’en dédaignant les à peu près et les équivalents douteux, en saisissant l’objet même, en le mettant en relief, en le plaçant avec exactitude, selon la nature qui lui est propre, sous les yeux du lecteur, je dirais qu’il a inventé la probité descriptive. Quelle que soit l’admiration dont il est saisi et qu’il laisse déborder avec une sorte de joie intime, il ne dépasse jamais la mesure, car chez lui — j’insiste sur ce point — l’esprit de justice est très développé; il en résulte que l’équité le domine toujours, lui interdit les écarts auxquels les artistes ne sont que trop enclins, et le maintient en dehors de toute exagération. Aussi je n’hésite pas à dire que les récits de voyage de Théophile Gautier me semblent supérieurs à ceux de Victor Hugo : on dirait que celui-ci ne regarde qu’à travers une loupe; il voit gros; à ses yeux tout devient énorme : les paysages, les monuments subissent des déformations qui parfois les rendeni méconnaissables; descendre ou remonter le cours du Rhin après avoir lu le livre de Victor Hugo, c’est s’exposer à une déception certaine; l’ampleur des images, les magnificences du style ont dénaturé le paysage et diminué le fleuve, les ruines, les cathédrales à force de les vouloir grandir. Avec Théophile Gautier, il n’en est pas ainsi ; la concordance entre la description et l’objet décrit est absolue, ce qui, pour un récit de voyage, est la qualité maîtresse. Aussi je com-

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prends que, dans les Rayons et les Ombres^ Hugo se soit écrié :

... Ohî si Gautier me prêtait son crayon!

Ses idées préconçues, nées de rêveries romantiques sur FEspagne, n’ont point obscurci son jugement et bien souvent se sont évanouies devant la réalité; son enthousiasme est sérieux, mais sa bonne foi est plus sérieuse encore et rien ne la déconcerte. De même qu’il exprime sans scrupule son admiration, c’est sans fausse honte qu’il note ses déceptions; elles sont nombreuses : il ne retrouve pas chez les femmes le type espagnol : la manola de Madrid « n’a plus son costume si hardi et si pittoresque; l’ignoble indienne a remplacé les jupes de couleurs éclatantes brodées de ramages exorbitants » ; la jalousie n’existe guère en amour, quoi qu’en aient chanté les romances, quoi qu’en aient dit les jeunes premiers. « Le Musée d’artillerie de Paris est incomparablement plus riche et plus complet que VArmeria de Madrid » ; il n’est pas jusqu’à Grenade dont « l’aspect général trompe beaucoup les prévisions que l’on avait pu s’en former ». Au cours de son récit, il remet toute chose au point et par la véracité de sa parole détruit plus d’une légende que l’on acceptait, sur la foi des poètes, des dramaturges et des voyageurs sans véracité.

Jamais peut-être, plus que dans ce Voyage en Rspagne^ il n’a laissé voir combien lui pesait la civilisation dans laquelle le hasard l’avait fait naître,

cette civilisation où tout est prévu, où tout homme est étiqueté, où l’initiative individuelle est souvent contrariée par les exigences de la collectivité, où l’on doit naître, vivre, mourir selon la règle, où certain costume même est de rigueur, où l’amour n’est légitime que devant le notaire, où la poussée des foules contraint les âmes délicates à se replier sur elles-mêmes, où les entrepreneurs de journaux gourmandent les poètes et les menacent de les mettre au pain sec ; toutes choses dont il avait souffert. 11 se demande si, au lieu d’être civilisés, comme nous nous en vantons , nous ne serions pas des barbares décrépits. Aux hommes politiques, que la frénésie de leur ambition a entraînés dans les guerres civiles, il dit : « L’avenir ne saura que vous avez été un grand peuple que par quelques merveilleux fragments retrouvés dans les fouilles. » Il regrette le départ des Mores : « L’Espagne n’est pas faite pour les mœurs européennes. Le génie de l’Orient y perce sous toutes les formes et il est fâcheux peut-être qu’elle ne soit pas restée moresque ou mahométane. » A Gordoue, dans la mosquée, qui reste admirable, malgré les mutilations qu’elle a subies, il est plus affirmatif : « J’ai toujours beaucoup regretté, pour ma part, que les Mores ne soient pas restés maîtres de l’Espagne, qui certainement n’a fait que perdre à leur expulsion. »

Lamentations d’un artiste qui aime la couleur, les beaux harnachements, les combats chevaleresques, et qui, parfois, regarde trop l’histoire à travers le

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prisme déformant de la poésie. Si l’Espagne était restée sous la domination arabe, elle n’eût jamais connu les gloires de Gharles-Quint. Puisque Mahomet a été « le sceau » des prophètes et que le Koran est la dernière révélation que Dieu ait daigné faire à l’humanité, les peuples qui se tournent vers la Mecque en invoquant Allah, sont condamnés à l’immobilité, c’est-à-dire à la décadence, à la défaite, à la soumission. Si Charles Martel, Jean Hunyade, Sobieski n’avaient vaincu les musulmans dans les champs de Poitiers, de Choczim et devant les murs de Vienne, l’Europe vivrait probablement aujourd’hui sous la loi du Koran; pour mieux dire, elle dormirait, fataliste, veule, sans souvenir de la veille, sans souci du lendemain et se croirait quitte de tout devoir après avoir égrené son chapelet en énumérant les quatre-vingt-dix-neuf attributs de Dieu. Il est bon d’admirer l’architecture arabe, mais il faut admettre que les nations ne vivent pas que de colonnettes, de stalactites sculptées et d’archivoltes brodées en stuc.

Théophile Gautier, qui alors n’avait visité ni l’Algérie, ni le Caire, se figurait la vie arabe tout autre qu’elle n’est et surtout qu’elle n’était. A défaut de la réalité, il essaya de s’en donner l’illusion et il obtint d’habiter l’Alhambra, d’y dormir, d’y vaguer comme en son propre palais. Son imagination ne se fit faute, sans doute, de le peu|)ler à sa guise et de s’y donner des fêtes où les aimées dansaient l’abeille au son du derbouka et de la flûte à deux branches,

car il a écrit : « Nous y restâmes quatre jours et quatre nuits qui sont les instants les plus délicieux de ma vie. » Je suis persuadé que seul l’amour de l’art a rendu ces moments aussi délicieux qu’il le dit; cependant je me souviens de quelques vers des Emaux et Camées :

Au son des guitares d’Espagne Ma voix longtemps la célébra;

Elle vint, un jour, sans compagne,

Et ma chambre fut l’Alhambra.

Est-il seulement entraîné par une sorte d’amour rétrospectif vers l’époque de la domination more, qu’il se figure plus épique et plus grandiose qu’elle n’a été? Il me semble que, s’il fait un retour vers le passé, c’est par esprit d’opposition, par mauvaise humeur contre les habitudes civilisées, les habitudes parisiennes qu’il a fuies avec empressement, et qui le poursuivent partout où il regarde, dans les villes, sur les routes, jusque dans les villages enfouis au fond des vallées. Chercher la couleur locale, les costumes éclatants, les sombreros, les pasquilles, et trouver les redingotes, les pantalons, les chapeaux gibus, les robes longues et les manches à gigot, c’est dur : il en souffre et ne peut s’en taire. En 1840, « les modes à l’instar de Paris » commençaient déjà â se généraliser et se substituaient aux vêtements de terroir, dont l’originalité était un régal pour les yeux de l’artiste. Qu’est-ce donc aujourd’hui que les grands ma-

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gasins de confection « pour hommes et pour femmes », aidés par les chemins de fer, ont fait de Funiformité de la teinte, de la coupe et de l’étoffe, le principal objet de leur exportation. Toute l’Europe s’habille de la même manière ; est-ce pour cela qu’elle est si laide? « C’est un spectacle douloureux, dit Théophile Gautier, pour le poète, l’artiste et le philosophe, de voir les formes et les couleurs disparaître du monde, les lignes se troubler, les teintes se confondre et l’uniformité la plus désespérante envahir l’univers sous je ne sais quel prétexte de progrès. » Et plus loin : « Il deviendra impossible de distinguer un Russe d’un Espagnol, un Anglais d’un Chinois, un Français d’un Américain. L’on ne pourra même plus se reconnaître entre soi, car tout le monde sera pareil. Alors un immense ennui s’emparera de l’univers et le suicide décimera la population du globe, car le principal mobile de la vie sera éteint : la curiosité. » On n’en est pas encore au suicide, on en est seulement au pessimisme, qui est le bâillement de l’esprit; mais, n’en déplaise aux mânes de Gautier, je crois que le costume n’y est pour rien.

Si, pour plus de commodité dans l’existence quotidienne, par économie peut-être, à coup sûr par esprit d’imitation, l’Espagne s’est peu à peu détachée des mœurs des ancêtres, elle retrouve ces mœurs tout entières, elle les ressuscite farouches, étincelantes, orientales dans les courses de taureaux qui sont comme un besoin du peuple et une gloire de la

nation. En y assistant, Gautier ne se tient pas de joie; il est « empoigné », comme l’on dirait aujourd’hui ; ni la longue attente, ni le soleil torride n’atténuent sa curiosité; il s’associe aux émotions de la foule et, ainsi qu’elle, il s’enivre de carnage. Cet homme dont la douceur était proverbiale, ce poète dont l’intelligente mansuétude respectait toutes les manifestations de la vie, même dans les fleurs qu’il lui répugnait d’arracher de leur tige, ce philosophe, à qui la violence faisait horreur, est saisi d’admiration pour le sanglant spectacle ; il exulte, il bat des mains; lui aussi, il est haletant et, selon les péripéties de la lutte, il crie : Bravo toro! o\x Bravo torero! Contradiction étrange, qui s’explique par l’extrême développement du sens artiste, par l’attrait d’un drame où rien n’est fictif, par l’enthousiasme qu’inspire le courage, même lorsque le courage est inutile et cruel.

Toutes les fois que, pendant son voyage, Théophile Gautier peut assister à une course, il n’y manque pas et il se raille volontiers des moralistes doucereux et sentimentaux — dont je suis — qui blâment le goût de ce divertissement barbare] il a pris soin de souligner ces deux derniers mots, afin de prouver en quel mépris il tient les « bourgeois » qui ne reculent pas devant de si pitoyables lieux communs pour exprimer la niaiserie de leurs j)ensées. Il voyage jour et nuit, il double les étapes, afin d’arriver en temps opportun â Malaga où l’on prépare des courses qui promeltent d’être pleines d’in-

tE VetilGEUR.

térêt. L’intérêt ne fît pas défaut, car, en l’espace de trois jours, vingt-quatre taureaux furent portés bas et quatre-vingt-seize chevaux furent éventrés. La spada — l’épée — la plus célèbre de ce temps-là en Espagne, Montés de Ghiclana, y fut applaudie comme un empereur au jour de son triomphe et sifflée comme un chien qui se sauve. Il paraît que pour ces gens-là, non plus que pour Mirabeau, la roche Tarpéienne n’est loin du Capitole. Montés, se trouvant aux prises avec un animal redoutable, l’avait tué d’une façon peu correcte. « Quand on eut compris le coup, dit Gautier, un ouragan d’injures et de sifflets éclata avec un tumulte et un fracas inouïs : Boucher ! assassin ! brigand ! voleur î galérien ! bourreau ! étaient les termes les plus doux. Aux galères. Montés! au feu, Montés! les chiens à Montés! Jamais je n’ai vu une fureur pareille, et j’avoue, en rougissant, que je la partageais. Les vociférations ne suffirent bientôt plus; l’on commença à jeter sur le pauvre diable des éventails, des chapeaux, des bâtons, des jarres pleines d’eau et des fragments de bancs arrachés. » Après la course. Montés partit « en jurant ses grands dieux qu’il ne remettrait plus les pieds à Malaga ». Juste punition, noble orgueil ! ne dirait-on pas Coriolan s’éloignant de Rome ou Scipion rédigeant son épitaphe : Nec ossa quidem habebis!

Que la vanité de ces tueurs d’animaux soit excessive et, partant, passablement comique, cela n’a rien de surprenant. Leur gloire, c’est-à-dire la rumeur qui s’élève autour d’eux, est d’autant plus retentis-

santé qu’elle est de plus courte durée. L’enthousiasme des foules est comme la foudre qui fait beaucoup de bruit, s’apaise et ne laisse trop souvent que des ruines derrière elle. Montés a été le roi du jour: il était l’idole de l’Espagne, on s’honorait de porter ses couleurs, et des femmes, que la destinée réservait à des trônes, le faisaient asseoir près d’elles, dans leur voiture, après la course. De Santander à Tarifa, de Salamanque à Tortose, pas un cœur qui ne battît pour lui; il a eu tous les enivrements; il a pu se croire le héros national et se comparer à Bernard de Garpio. Gautier, blasé cependant sur les succès de théâtre ou d’arène, dont il a été si souvent le témoin, est profondément ému des ovations faites au torero et il le dit avec sa bonne foi ordinaire : « Pour de pareils applaudissements, je conçois que l’on risque sa vie à chaque minute; ils ne sont pas trop payés. » Soit; je ne chicanerai pas, quoique ce ne soit pas l’envie qui me manque; mais j’estime que Gautier a été trop loin et qu’il a dépassé sa propre pensée, lorsque, parlant de la minute où le torero est face à face avec le taureau, il écrit : « Il est difficile de rendre avec des mots la curiosité pleine d’angoisse, l’attention frénétique qu’excite cette situation, qui vaut tous les drames de Shakespeare. » Est-ce tout? Non pas; il faut que l’impression ait été d’une singulière violence, pour que le poète, ce délicat, cet amoureux des belles images et des rimes précieuses, ait fait l’aveu que voici, en sortant du théâtre de Malaga : « Je son-

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geais à ce contraste si frappant de la foule du cirque et de la solitude du théâtre, de cet empressement de la multitude pour le fait brutal et de son indifférence aux spéculations de l’esprit. Poète, je me suis mis à envier le gladiateur; je regrettai d’avoir quitté l’action pour la rêverie. La veille, l’on avait joué une pièce de Lope de Vega qui n’avait pas attiré de monde : ainsi le génie antique et le talent moderne ne valent pas un coup d’épée de Montés ! » Horace n’a jamais regretté de n’être pas andabate, bestiaire ou mirmillon, et il a écrit : Odi profanum viilgus et arceo.We^X-Q,e donc rien que de se survivre, et Gautier, parlant ainsi, ne voit-il pas qu’il lâche la proie pour l’ombre? Le coup d’épée du torero, « l’âme )) de la chanteuse, Vut de poitrine du ténor, la grimace du pitre, le geste du tragédien, le flicflac de la danseuse, l’intonation des voix d’or, la démarche des Phèdres, la fureur des Camilles, le sourire des Célimènes soulèvent l’admiration du public, qui voudrait porter en triomphe ceux auxquels il doit quelques minutes d’émotion. Gladiateurs et virtuoses, mimes et déclamateurs ont eu leur jour; ce jour passé, tout est fini pour eux. La mort met l’épée au fourreau, éteint la voix, brise le geste, interrompt l’entrechat; rien ne reste, pas même un souvenir certain, car la parole est impuissante à faire comprendre la cause des ovations et de l’éphémère célébrité. Un quatrain, une page de prose, un tableau, une statuette suffisent à immortaliser un homme. La vraie gloire est celle qui subsiste en gardant ses

})reuves en main. Il vaut mieux avoir fait une chanson à boire que d’avoir tué tous les taureaux d’Espagne.

O Gautier, mon vieil ami, si Montés n’est pas encore tout à fait inconnu, c’est peut-être parce que tu en as parlé. Alfred de Vigny a été bien inspiré et a noblement revendiqué son droit lorsque, après avoir compté ses aïeux, ouvert leurs parchemins, visité leurs tombes, il s’est écrié :

C’est en vain que d’eux tous le sang* m’a fait descendre;

Si j’écris leur histoire, ils descendront de moi.

Accordons à Montés ce qui appartient à Montés : le courage et un applaudissement ; gardons au poète ce qui appartient au poète : l’inspiration, la grandeur de l’esprit et la durable renommée.

Pendant les six mois que Théophile Gautier passa en Espagne, il y fut heureux ou tout au moins satisfait, quoique la ci\iiisation moderne y fût quelquefois plus avancée qu’il n’aurait voulu. A cet égard il semble un peu injuste, car il ne lui fallut pas moins de quatre jours et demi pour franchir les trente lieues qui séparent Malaga de Gordoue; en cette circonstance, du moins, la civilisation espagnole, ou ce qui en tenait lieu alors, s’était mise en frais de coquetterie envers lui. Il a toujours aimé ce pays depuis qu il l’a parcouru, d’abord parce que c’était le premier pays étranger qu’il eût visité, ensuite parce qu’il y rencontra des émotions nouvelles qui le charmèrent, enlin parce qu’il était jeune, vigoureux.

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ardent à toutes les curiosités, sans lourdes charges dans sa vie, sans regret du passé, sans inquiétude pour l’avenir et que son talent semblait mûr pour toute espérance. Aussi l’Espagne lui resta chère ; souvent, entre deux feuilletons, il s’échappait, traversait les Pyrénées, humait l’air des sierras, assistait à une coursé de taureau, et, vivifié par cette fugue en contrée amie de son rêve, il reprenait moins péniblement sa tâche de tous les soirs au théâtre, de toutes les semaines au feuilleton.

Lorsque, au mois d’octobre 1840, il débarque à Port-Vendres, il comprend qu’il laisse derrière lui quelque chose qu’il ne retrouvera plus : « Vous le dirai-je? En mettant le pied sur le sol de la patrie, je me sentis les larmes aux yeux, non de joie, mais de regret. Les tours vermeilles, les sommets d’argent de la sierra Nevada, les lauriers-roses du Généralife, les longs regards de velours humides, les lèvres d’œillet en fleur, les petits pieds et les petites mains, tout cela me revint si vivement à l’esprit, qu’il me sembla que cette France était pour moi une terre d’exil. Le rêve était fini. » Regret de poète qui voudrait revoir les horizons et les vestiges des mondes évanouis qu’il a admirés. En notant cette impression de tristesse, bien connue des voyageurs, Gautier oublie que quinze jours auparavant , dans une auberge de Garmona, il s’est attendri à la vue de quelques lithographies coloriées représentant des scènes de la révolution de Juillet : « C’était un petit morceau de France encadré et suspendu au

mur. » Là encore, la note est juste : à l’étranger, et si bien que l’on y soit, tout ce qui rappelle la patrie trouble le cœur et mouille les paupières.

Gautier ne s’était pas trompé; le goût des voyages s’était emparé de lui, goût tyrannique qui est une sorte de nostalgie à l’envers et c|ui devient une souffrance aiguë lorsqu’il n’est point satisfait. Aussi dès qu’il « avait réuni quelque somme », il partait. En 1845 il parcourut l’Algérie ; de cette excursion devait résulter un livre écrit et « illustré » par lui; il y travaillait, lorsque la révolution de Février, mettant son éditeur en faillite et en politique, interrompit l’œuvre qui n’a jamais été reprise et dont il n’a paru que quelques fragments. Si, comme l’a écrit Gautier, son entrée au journal la Presse, en 1836, mit fin à sa vie indépendante, on peut affirmer que la révolution de 1848 a tué la tranquillité de son existence. C’est à partir de cette heure, en effet, que les difficultés s’accumulent autour de lui et l’étreignent si étroitement, que plus d’une fois il y faillit succomber. A force de patience et grâce à un labeur assidu, il avait vaincu la mauvaise fortune; il sortait de la fondrière où il s’était si longtemps débattu, il en était sorti, lorsque la révolution du 4 septembre 1870 l’y replongea de nouveau. Douloureuse ironie du sort cjui frappe j^ar la politique un homme auquel la politique a toujours été si indifférente, qu’il n’a peut-être pas connu le nom des ministres de son temps. Peu de mois avant sa fin, alors qu’il était affaissé sous le poids de sa propre ruine, il s’écria : « Je suis une

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victime des révolutions. » On en a souri, on a eu tort; il n’avait dit que la vérité.

En 1850, accompagné de Louis de Cormenin qu’il aimait tendrement, il partit pour l’Italie, et la visita depuis Domo d’Ossola jusqu’à Naples. Pendant près de deux mois, il prolongea son séjour à Venise, que l’aigle autrichienne venait de ressaisir. C’était bien alors la cité triste et touchante dont a parlé Edgar Quinet : « Venise morte, sur son coussin de soie, qu’un gondolier amenait à Josaphat à travers la tempête. » Grâce au ciel, elle est ressuscitée avant le jugement dernier. Gautier fut conquis par la vieille ville des doges, du conseil des Dix, des gondoles et de la place Saint-Marc . Le livre qu’il lui a consacré — Italia — est entre toutes les mains. Le talent considérable que l’on constate à chaque page du Voyage d’Espagne ^ s’est fortifié encore et concentré. Jamais la réalité — je ne dis pas le réalisme — n’a été poussée plus loin. Plus tard, Gautier a pu faire aussi bien, il n’a pas fait mieux, ni lorsqu’il décrit la Corne-d’Or, ni lorsque du haut du Kremlin il jette un regard d’ensemble sur Moscou. Il lui suffit d’une phrase, parfois d’un mot, et il fait une évocation dont la puissance est pour surprendre. Quel est le voyageur ayant été à Venise qui ne croira pénétrer dans l’église Saint- Marc, en lisant : « La première impression est celle d’une caverne d’or incrustée de pierreries, splendide et sombre, à la fois étincelante et mystérieuse » ? Venise tout entière revit ainsi, palpite et se ranime;

dût-elle disparaître dans un cataclysme, enlevée par la mer Adriatique qui aurait rompu la barrière des Mura^zi, on la retrouverait sous la plume de Gautier. Ce qu’il avait fait pour Venise, il voulait le faire pour Florence, pour Rome , pour Naples , pour Pompéi qu’il eût, une seconde fois, déblayée des cendres du Vésuve. Ceci ne fut qu’un projet qu’il ne réalisa pas. Ce n’est point la bonne volonté qui lui manqua, ce fut le temps.

Il est difficile de comprendre qu’un des gouvernements sous lesquels Théophile Gautier a vécu, n’ait pas eu l’intelligence de tirer parti des facultés exceptionnelles de ce poète voyageur dont la véracité était si scrupuleuse. Pourquoi ne l’a-t-on pas détaché du feuilleton pour le lâcher sur le monde antique, sur l’Orient qui l’attirait et qu’il n’a pu qu’effleurer, car chacune de ses étapes se comptait par les pages de « copie » qu’il envoyait à son journal ; il évaluait les kilomètres par le nombre de lignes qu’ils lui coûtaient. Quels livres il eût rapportés d’Egypte, de Palestine, de Syrie, de Mésopotamie, de l’Hindoustan, de la Chine et du Japon. Nul n’y a pensé sans doute, dans « les hautes régions du pouvoir » ; nul ne s’est soucié d’accroître nos richesses littéraires, et comme Gautier n’était ni savantasse ni ennuyeux, on l’a dédaigné. La première vertu des hommes d’Etat doit être le discernement; ceux qui auraient pu s’occuper de Gautier n’en avaient guère, car aucun d’eux n’a su reconnaître ses qualités éminentes. C’est au détriment des lettres françaises

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qu’on l’a laissé couché sur le lit de Procuste du rendu compte dramatique , où il fut toujours à l’étroit, où jamais il ne put s’étendre.

Je sais bien que Gautier avait de l’esprit, de l’imprévu, une originalité de bon aloi, une façon de dire irréprochable; il n’en faut pas plus, mais il en faut autant, chez « le peuple le plus spirituel de la terre », pour n’être jamais considéré comme un homme sérieux : ah! tu n’es pas un imbécile, eh bien! tu n’es propre à rien! Je dois ajouter, pour ne rien omettre, que le pourpoint rouge et les longs cheveux portés à la première représentation de Hernani ont pesé sur toute son existence, comme la Ballade à la Lune et le Point sur un i ont pesé sur celle d’Alfred de Musset.

En 1852, Gautier alla à Constantinople; en 1858 en Russie; ces deux voyages furent, comme les autres, faits à coups de « copie », au jour le jour, et il y eut parfois de terribles angoisses, quand le caissier du journal ou la poste était en retard. Lors de l’inauguration du canal de Suez, il s’embarqua pour l’Egypte, aux frais, cette fois, du Journal officiel. La malchance poursuivait le pauvre poète, qui se réjouissait d’aller saluer Ahou-Vhoul (le père de l’épouvante), c’est-àdire le sphinx de Gyzeh, de gravir les Pyramides et de remonter le Nil jusqu’à Ibsamboul. A bord du Mœris^ le bateau à vapeur qui le transportait à Alexandrie, il tomba et se brisa l’humérus du bras gauche. Il prit son parti avec une philosophie extérieure qui ne se démentit pas, mais le diable n’y

perdit rien. Au lieu de faire un nouveau volume avec ce voyage, il dut se contenter de quelques articles sommaires qui ont été réunis à d’autres dans

Un de ces derniers voyages exerça sur lui une influence extraordinaire qu’il n’avait point prévue. Après avoir visité Constantinople, qui le dérouta un peu et ne lui plut que médiocrement, sans doute à cause des inquiétudes morales dont il y fut assailli, il s’arrêta à Athènes, y resta quatre jours, reprit sa route vers Venise, sa chère Venise, tant admirée, tant aimée, tant regrettée, et s’y reposa. Dès le surlendemain de son arrivée, il écrivit à Louis de Gormenin une lettre que j’ai sous les yeux et où je copie le passage suivant, qui est le témoignage de la loyauté d’un artiste incapable de tromper les autres en essayant de se tromper lui-même : « Athènes m’a transporté. A côté du Parthénon tout semble barbare et grossier; on se sent Muscogulge, Uscoque et Mohican en face de ces marbres si purs et si radieusement sereins. La peinture moderne n’est qu’un tatouage de cannibales et les statues un pétrissage de magots difformes. Revenant d’Athènes , Venise m’a paru triviale et grotesquement décadente. Voilà mon impression crue. » Cette impression, il en a plus tard adouci la formule, tout en la maintenant, lorsqu’il a dit dans son autobiographie : « J’aimais beaucoup les cathédrales, sür la foi de Notre-Dame de Paris ^ mais la vue du Parthénon m’a

L'Orient^ 2 vol. Charpentier, t. II, de 91 à 228.

LE VOYAGEUR

guéri de la maladie gothique, qui n’a jamais été bien forte chez moi. »

En matière d’admiration , il n’est pas mauvais d’avoir beaucoup de maladies; j’avouerai, pour ma part, que le Parthénon, dont la vue m’a frappé d’une commotion inexprimable, ne m’empêche point d’admirer les temples de Karnac et que même, après avoir séjourné assez longtemps à Athènes, je n’ai jamais pu entrer h Venise sans émotion. Dans l’expansion du génie humain, toute manifestation supérieure trouve sa place et a droit à la vénération. Le Panthéon de l’art contient plus d’une divinité ; il me paraît sage de les révérer, tout en gardant sa dévotion particulière et en faisant dès oblations à celle qui s’identifie le mieux à nos aspirations; il ne convient de dire aux artistes : un seul Dieu tu adoreras. Le paradis de l’art est fait comme l’Olympe d’Homère : les dieux s’y coudoient, s’y aiment, s’y disputent et n’en sont pas moins des dieux.

En regard de l’opinion de Théophile Gautier je mettrai celle d’un ancien élève de l’Ecole normale, professeur apprécié, dignitaire de l’Université, de M. Daveluy. Il était directeur de l’Ecole française lorsque j’arrivai à Athènes vers la fin de l’année 1850. J’allai le voir, et, tout en causant avec lui, j’apercevais, par la fenêtre ouverte, l’Acropole baignée de lumière, qui portait le Parthénon, le temple de la Victoire Aptère, le Pandrosium comme un triple diadème de beauté, de grâce et d’élégance. Je lui dis : « Que vous êtes heureux de pouvoir con-

THÉOPHILE GxVUTIER.

templer cette merveille à toute heure du jour! » J’étais mal tombé. Daveluy leva les bras avec emportement et s’écria : « Fermez les persiennes, tirez les rideaux, ce spectacle me fait mal; le Parthénon est fastidieux, je ne veux, plus que l’on m’en parle; cette Grèce m’est une terre d’exil et d’épreuve; on voit bien que vous n’êtes pas forcé d’y vivre! » Et s’attendrissant, les larmes aux yeux, il continua : (( Ah ! le jardin du Luxembourg, la cour de la Sorbonne, de ma vieille Sorbonne, la rue Saint-Jacques! )) Plusieurs fois il répéta d’une voix émue : « La rue Saint-Jacques; la rue Saint-Jacques ! » Il laissa tomber sa tête entre ses mains et resta silencieux. Le pauvre homme regrettait son pays, et ne se souciait guère d’Ictinus, de Gallicrate et de Phidias. Il était encore, bien malgré lui, à Athènes, lorsque Théophile Gautier y passa; s’ils se sont rencontrés , leur conversation a dû être intéressante.

L’opinion de Gautier, d’un membre du cénacle, du chevalier des grandes batailles livrées au classique, peut paraître étrange; elle ne l’est pas cependant et elle n’a surpris aucun de ceux qui ont vécu dans son intimité. Gomme la jeunesse de son époque, comme les rêveurs et les artistes se sentant « quelque chose là », il avait été séduit, entraîné par le mouvement romantique, que l’on prit pour une révolte et qui était — heureusement — une révolution d’où naquit un nouvel ordre de choses littéraires. Il eut des exagérations, des « flamboiements »,des enthou-

LE VOYAGEUR

siasmes excessifs, il aima les dagues, les morions, les souliers à la poulaine ; cela est bon. Pour avoir quelque valeur dans l’âge mûr, il faut peut-être avoir été un insurgé aux heures de l’adolescence. Malgré les folies de l’école nouvelle auxquelles il s’associait, quand il ne les provoquait pas, Théophile Gautier avait une nature remarquablement pondérée; il avait beau prêcher le paroxysme, il se plaisait à la rectitude, et ses admirations ont toujours été pour les maîtres les plus calmes; la finesse du trait, la subtilité de l’idée, la grâce de la forme le séduisaient. Il ne s’en pouvait défendre, malgré qu’il en eût. Les Pensées de Joubert, qu’il ne cessa jamais de louer, ont été, pendant longtemps, son livre de chevet. Ni l’Espagne, ni l’Italie ne l’avaient satisfait complètement. Lorsqu’il fut à Athènes, qu’il vit « le temple de si radieuse perfection », il fut enivré : « La, en effet, posée sur l’Acropole comme sur un trépied d’or au milieu du chœur sculptural des montagnes de l’Attique, rayonne immortellement la beauté vraie, absolue, parfaite. » Devant les monuments, devant les paysages de l’Hellade, il lui sembla retrouver quelque chose de déjà vu, comme si, après un long exil, il rentrait dans une patrie toujours regrettée. En présence de la plus complète floraison de cet art grec, que Shelley appelait « l’art des dieux », il se sentit transfiguré ; à cette minute qui compta dans sa vie, il put dire :

Je vois, je sais, je crois, je suis désabusé.

C’est qu’en effet Théophile Gautier, que l’on se plaisait à comparer à un Turc, à un Hindou, parce que l’on se méprenait à son indolence apparente qui cachait une rare acuité de rêverie, n’était ni Hindou, ni Turc; il était bien plutôt Grec, Grec de la grande période, de cette époque dont la lumière n’est pas éteinte, car elle éclaire encore l’humanité. Depuis son voyage en Grèce, dans ses causeries intimes, Gautier, lorsqu’il était en humeur de croire à la transmigration des âmes, affirmait parfois avoir vécu à Athènes, au siècle de Périclès; il racontait ses conversations avec Eschyle, avec Aristophane qui, disait-il, était triste comme tous les comiques; il démontrait qu’Aspasie méritait peu sa réputation, et il se souvenait de s’être ennuyé au banquet qu’a immortalisé Platon. Il disait cela avec ce sourire à peine ébauché qui décelait parfois tant de sousentendus. Etait-ce un paradoxe? Je n’cn sais rien; car son imagination était assez puissante pour lui faire illusion.

La vue du Parthénon lui révéla ce qu’il avait en vain cherché dans bien des pays et dans bien des manifestations de l’art : le beau abstrait. Il n’eut pas à se convertir : il reconnut son dieu, et l’adora.

C^IAPITRE IV

LE CONTEUR

Ce n’est ni contre l’art, ni contre la poésie, ni contre le théâtre de la Grèce que le romantisme s’était dressé; c’était contre l’imitation maladroite des chefs-d’œuvre, c’était contre une littérature anémique, contre une architecture décadente, qui, sous prétexte de respect pour la tradition, se répétaient sans cesse, reproduisaient des formes dont elles avaient perdu le secret et semblaient retombées en enfance : ce n’est pas le marbre que l’on repoussait, c’était le carton-pierre. Il était temps que la rénovation se fît, car on arrivait au dernier degré de la sénilité. En opposition aux frontons et aux coupoles on tomba dans l’excès du gothique, on proclama la supériorité de l’arcade sur l’architrave, on se pâma d’aise devant les cathédrales et on tenta une résurrection du moyen âge qui, dans bien des cas, ne fut qu’une mascarade. Des esprits sérieux furent séduits : Michelet lui-même s’y laissa prendre et

n’hésita pas à faire plus tard son mea culpa^ lorsque sa bonne foi s’aperçut qu’elle avait été dupe d’ellemême. Ce que l’on a oublié aujourd’hui, c’est que le clergé, sans épouser ouvertement la querelle qui s’agitait entre les deux camps ennemis, penchait vers le romantisme et le soutenait sans trop de mystère. Gela n’a rien qui doit surprendre.

Le romantisme, logique dans son retour vers le, moyen âge, reconnaissait franchement le Dieu des croisades et de saint Louis, au détriment des divinités païennes dont la poésie avait abusé jusqu’à la nausée. C’était là un motif qui n’était pas sans valeur; mais il en était un autre, de conséquence plus grave et que l’on n’avouait guère, à demi-voix, qu’entre « sages et discrètes personnes ». Le goût du gothique, si longtemps proscrit comme barbare, renaissait avec une vivacité singulière. Les vieilles églises ogivales, en lancette, fleuries, flamboyantes, tombaient en ruines et le dédain public s’en souciait peu. On cria au vandalisme, on s’émut, on protesta, et le clergé appuya des manifestations qui devaient amener la restauration des édifices religieux éprouvés par le temps et le remettre en possession de ceux qui, depuis la Révolution, avaient cessé d’être consacrés au culte. C’est ainsi, sur cette voie détournée, que le mouvement romantique, poussé par un mobile étranger à l’art, sortit des ateliers où il était éclos et pénétra dans la bonne compagnie, qui, à cette époque, exerçait encore une certaine influence sur l’opinion. Le moyen âge fut à la mode; je ne

LË CONTEUË.

citerai point les auteurs qui furent célèbres alors et je ne raconterai pas après eux — corne et tonnerre ! — les truanderies en hoquetons et en hennins dont les belles dames faisaient leurs délices. A quoi bon réveiller les trépassés?

Théophile Gautier reçut le mot d’ordre, et ne s’y conforma pas. Victor Hugo venait d’obtenir un des plus retentissants succès qui furent jamais, en publiant Notre-Dame de Paris. Gautier estima que cela était bien; mais il ne lui convint pas de disputer les restes du maître aux néophytes qui les ramassaient avec plus d’ardeur que d’originalité. Il laissa le moyen âge aux autres et n’y toucha pas; s’il y touche, en passant, dans les Jeune- France., c’est pour lui manquer de respect. Il voulait bien adopter les principes, applaudir aux efforts, se mêler aux lutteurs et les encourager, mais à la condition de se battre en partisan, avec ses armes personnelles, sous sa propre bannière. Comme Alfred de Musset, il entendait garder son indépendance, et il la garda jusqu’à la dernière heure, conservant son individualité intacte et ne se laissant pas entamer, malgré la dévotion qu’il professait pour Victor Hugo.

On a dit que Gautier avait une âme peu énergique qui volontiers se laissait influencer par autrui. Ceci est une erreur. On a pris sa bonté pour de la faiblesse, et si, dans ses feuilletons hebdomadaires, il ne crut pas devoir toujours résister aux sollicitations de la camaraderie, on a eu tort d’en conclure qu’il avait des opinions vacillantes et une conviction indé-

cise. 11 était voyageur, conteur, poète : la nécessite, .je le répète, fit de lui un critique; métier fort honorable assurément, mais qui ne convenait pas à sa nature; il l’a assez dit pour que l’on n’en puisse douter, à cause de cela même, il a exercé ce métier avec une bienveillance que l’on a qualifiée de banalité. On eût mieux fait de dire que l’insignifiance de la plupart des œuvres dont il eut à parler — de combien parle-t-on encore? — était telle, qu’il lui était indifférent de les louer ou de les blâmer. Il penchait vers l’éloge, entraîné par sa mansuétude et aussi par cet esprit de justice que j’ai signalé en lui; il tenait compte de l’effort; il redoutait le préjudice que des observations sévères quoique justifiées eussent pu causer; il émoussait sa plume et n’avait souvent que de l’indulgence quand il eût été en droit de morigéner. Ceux-là mêmes qui ont profité de sa bienveillance s’en sont raillés et l’ont accusé de manquer de caractère; ils étaient ingrats, ce qui leur était naturel, mais ils ont formulé un arrêt dont l’iniquité est flagrante. En ce qui touche ses convictions d’artiste, Gautier était un intransigeant; il ne fit jamais de concessions aux modes littéraires du jour; il admettait, sans réserve, les théories romantiques; il se les appropria, il les mit au service de son originalité, qu’elles développèrent; mais il n’en prit, dans la pratique, que ce qu’il lui convenait d’en prendre. II resta ce qu’il voulut être, le chevalier errant de la littérature nouvelle, sans autre attache que l’admiration pour le général en chef et la sympathie pour

LE CONTEUR

le corps d’armée; mais il marcha isolé, n’accepta aucun joug, pas même celui de Victor Hugo.

Pour s’en convaincre, pour reconnaître combien sa note est personnelle, il suffit de relire ses nouvelles. A travers le tumulte, au milieu de ces criardes fanfares qui se sont épuisées d’elles-mêmes, elles semblent un chant de violoncelle dont la vibration se prolonge encore, harmonieuse et charmante, avec la vigueur et la pureté du son initial, et cependant voilà plus de cinquante ans que le maître a saisi son archet pour la première fois. Hugo demeure en possession d’une gloire incontestée, incontestable, éclairant toute une époque de son rayonnement; mais, sans pécher par ironie, on peut faire remarquer que les deux poètes de son école restés depuis son avènement les plus jeunes et les plus vivants sont ceux-là mêmes qui se sont le plus éloignés de lui : Théophile Gautier et Alfred de Musset.

Les premiers contes que Gautier écrivit, alors qu’il avait vingt-deux ans à peine, à l’heure même de la plus violente éruption du romantisme , ressemblent singulièrement à une satire; il ne se gêne guère pour se railler des excentricités qu’il était le premier à ne se point refuser, et d’un mot il fait le procès à la méthode historique de la nouvelle école. Écoutez ce qu’il dit de ^Vildmanstadius, l’homme mo}^en âge : « Il vous eût raconté de point en point la chronique de tel roitelet breton antérieur à Gralon et à Conan, et vous l’eussiez fort surpris en lui parlant de Napoléon. » Gela prouve que l’admiration

et l’impertinence peuvent faire bonne route ensemble; je sais bien que le poème à' Albertus^ composé sur l’autel même des dieux nouveaux, devait racheter ces peccadilles, mais il était intéressant de constater que, dès le début, Gautier réserve sa prose : c’est un allié et non pas un homme lige.

Les différentes nouvelles dont la réunion forme le volume des Jeune-France ne sont sans doute qu’un de ces accès de gaieté et de bouffonnerie qui éclatent dans la jeunesse comme la floraison du printemps, car c’est l’âge heureux où l’on rit pour rire, de tout, des autres et de soi-même. On peut donc croire que si Gautier traite un sujet, à la fois doux et triste, qui porte en soi une apparence légendaire, il le traitera à la mode romantique, avec quelques grincements de dents et un peu d’épilepsie. Le premier conte qu’il emprunte à sa propre fantaisie date de 1833; c’est la première perle de ce chapelet littéraire qu’il doit égrener d’une main à la fois si sûre et si élégante : le Nid de rossignols; qui ne s’en souvient? Deux sœurs jeunes et belles ont pour la musique un amour exclusif, servi par une voix merveilleuse; elles luttent contre un rossignol qui expire de jalousie, en leur confiant son nid où trois oisillons réclament la becquée. Les rossignolets sont adoptés par les deux chanteuses, qui, elles aussi, meurent épuisées par leur passion, en modulant un chant d’une beauté surhumaine, que les petits rossignols recueillent pour aller le répéter devant le trône éternel. « Le bon Dieu fit i)lus tard, avec ces trois

LU CONTEUR

rossignols, les âmes de Palestrina, de Cimarosa et du chevalier Gluck. » C’est fort simple, sans recherche de poésie superflue, sans rien d’excentrique; la phrase est irréprochable et le style offre déjà ces qualités qui promettent les maîtres écrivains. Je sens bien là le romanesque, mais je n’y vois pas le romantisme, tel. qu’on le concevait en 1833. On dirait une protestation; je suis persuadé qu’elle n’a pas été préméditée, mais elle n’en existe pas moins, d’autant plus nette qu’elle a été spontanée et, pour ainsi dire, inconsciente. A son insu peut-être, Gautier vient de choisir sa voie particulière. Si le Nid de rossignols est un début dans les œuvres d’imagination en prose, ce début ne ressemble guère à celui de Victor Hugo, à ce Han d'Islande qui côtoie de si près le grotesque, qu’il s’y laisse choir plus souvent que l’on ne voudrait.

Cette sagesse, dont Gautier ne se départira jamais, est le résultat de la pondération d’esprit que j’ai constatée et qui fut, quoi qu’on en ait pu dire, un des signes caractéristiques de son talent. C’est par là qu’il se tiendra éloigné naturellement des caricatures et des brutalités, de ce qu’il a nommé luimême les insanités épileptiques du répertoire des Bouffes-Parisiens et les romans charognes. Commç les sculptures du temple d’Apollon Épicurius, qui représentent le combat des Centaures et des Lapir. thés, il reste correct, véridique pour ainsi dire, dans la peinture des actes les plus violents. C’est de la sorte que, dans son Voyage en Espagne^ il a pu

raconter minutieusement les péripéties des courses de taureaux sans jamais tomber dans l’outrance et la trivialité : s’il assiste à un spectacle fait pour lever le cœur de dégoût, il se contente de dire : « Le dernier taureau fut abandonné aux amateurs, qui envahirent l’arène en tumulte, et le dépêchèrent à coups de couteau; car telle est la passion des Andalous pour les courses, qu’il ne leur suffit pas d’en être spectateurs, il faut encore qu’ils y prennent part, sans quoi ils se retireraient inassouvis. » Si un tel fait avait été repro.duit par Lottin de Laval, Alphonse Brot, Pétrus Borel, quelle orgie d’épithètes et quelle débauche de superlatifs ! Gautier, initié à toutes les ressources de l’art d’écrire, savait que l’exagération de l’expression en neutralise l’énergie et en atténue l’effet.

Aujourd’hui que les passions littéraires et les disputes d’écoles sont apaisées jusqu’à l’affaissement, on reste surpris de la modération croissante de Gautier, car elle ne concorde guère avec la renommée que les ultra-classiques de son temps lui ont faite. A l’époque peu regrettée où j’étais encore au collège, un de nos professeurs, helléniste érudit et de quelque notoriété, causait parfois avec nous des « novateurs intempérants j> — c’était son mot — • qui jetaient des ballades dans le jardin de Le Franc de Pompignan. Un jour on lui demanda ce qu’il pensait de Théophile Gautier; il fit la grimace et répondit : « Je n’en pense rien, car je n’ai pas encore eu le loisir d’a[)|)rendre l’iroquois. » Parmi les secta-

LE CONTEUR

leurs de Marmontel, père de Denys le tyran ^ et de La Harpe, fabricant d’un Philoctète qui n’a pas fait oublier celui de Sophocle, cette opinion paraît avoir été générale. On parlait du dévergondage de son style, on l’accusait de mettre la langue française à la torture et de l’écarteler. Il en est ainsi toutes les fois que la passion affole les gens superficiels, qui sont si nombreux, qu’on peut les appeler légion. Tout esprit de justice disparaît alors; on le vit bien, à cette époque, quand on reprocha aux vers de Victor Hugo d’être grossiers, disloqués, rugueux et quand on répéta avec applaudissement cette épigramme, qui fut célèbre et dont le lecteur se souvient peutêtre :

Où donc, Hugo, juchera-t-on ton nom;

Justice enfin que faite ne t’a-t-on?

Quand donc au corps qu’académique on nomme

Grimperas-tu de roc en roc, rare homme ?

Accès de mauvaise humeur, qui sans doute se dissipa promptement? Non pas! Trente ans après la bataille de Hernani^ de Pongerville, auteur d’une traduction en vers de Lucrèce, parlait encore de « la terreur du mauvais goût )) et de « cet interrègne des arts où la démagogie littéraire outrageait, renversait toutes les gloires passées et proscrivait le talent qui tentait de suivre les traces de nos maîtres ^ ».

On conçoit, d’après cela, que Théophile Gautier

1. Voir Nouvelle Biographie générale^ publiée par Firmin Didot frères, t, IV, p. 376.

n’ait pas été ménagé clans celte clameur de haro classique; sa longue chevelure, son caban soutaché, son chapeau de forme hétérodoxe le désignaient à des yeux prévenus; aussi devint-il le bouc émissaire des péchés du romantisme, on lui prêta toute sorte d’énormités dont il ne se rendit jamais coupable, et il fut considéré comme le démolisseur patenté de la langue française, de cette langue qu’il devait honorer par tant de savoir, d’exactitude et d’élégance. A entendre ses détracteurs qui, de bonne foi, se donnaient pour les gens de goût par excellence, c’était un écrivain fougueux, emporté, poussant jusc[u’à l’absurde la recherche de l’étrange, jetant les substantifs par les fenêtres, déshonorant les adverbes et s’ingéniant à créer des mots baroques afin de mieux insulter aux traditions révérées. Cette accusation d’être un néologue incorrigible fut souvent portée contre Théophile Gautier; a-t-elle pris fin aujourd’hui? je n’en répondrais pas, car elle résulte d’une erreur, et, dans certains pays, les erreurs ont la vie dure, En telle matière, on serait imprudent d’être trop affirmatif, cependant je crois qu’il n’a jamais eu besoin d’inventer un mot nouveau; ceux qu’il savait lui suffisaient amplement. Son « dictionnaire » était d’une inconcevable richesse, il n’ignorait aucun vocable; dans ses lectures qui, à peu de choses près, ont embrassé l’ensemble des œuvres littéraires françaises depuis la Renaissance, il avait recueilli des mots expressifs tombés en désuétude, à j)eine connus des savants, ignorés du public; il les avait ressuscités

LE CONTEUR

et leur restitua le droit de cité dans les lettres, en les employant avec justesse et sagacité. Par là il a rendu un iniportant service à la langue, que l’usage des mots exclusivement adoptés par « le monde )), que l’habitude de ne point désigner les choses par leur nom mais par des métaphores, que la convention, en un mot, avait singulièrement appauvrie. Il se soucia peu de heurter « les convenances », mais il se soucia de parler français, et l’on peut reconnaître qu’il y a réussi. Il y a même réussi sans effort, car il écrivait avec une facilité extraordinaire.

Cette facilité se dénonce d’elle-même sur ses manuscrits. L’écriture petite, arrondie, bien formée, court sans hésiter, presque sans rature, depuis le premier jusqu’au dernier feuillet; elle indique un homme sûr de sa pensée et de sa forme. Il sait toujours ce qu’il veut dire, comment il veut le dire; il n’a plus à s’occuper que de la besogne matérielle, car l’œuvre est faite. On disait un jour à Racine : « A quoi travaillez-vous maintenant? — Je viens de terminer une tragédie. — Quand la ferez-vous représenter? — Bientôt; je n’ai plus qu’à l’écrire. » Gautier en aurait pu dire autant. Il considérait la facilité dans la production littéraire comme un indice de talent; dès 1835, dans son étude sur Scudéry, il avait formulé son opinion à cet égard : « Un des premiers dons du génie, c’est l’abondance, la fécondité. Tous les grands écrivains ont produit énormément, et il n’y a jamais eu de mérite à rester fort longtemps à faire peu de chose, quoi qu’en puissent dire

et Malherbe et Balzac, et tous ces littérateurs difficiles à qui les fumées de la lampe nocturne engorgent le cerveau de suie et qui sont malades d’une strangurie de pensée. »

Sa facilité était telle, que rien n’y mettait obstacle, il travaillait partout, au milieu du tapage, chez lui, tout en causant, dans la rue à travers les passants et les voitures. Rien ne le déroutait. C’est dans une imprimerie, secoué par les trépidations des presses à vapeur, malgré le brouhaha des ouvriers en mouvement, qu’il a écrit soir volume à'Italia^ dont un prote coupait le manuscrit, sous sa plume même, dix lignes par dix lignes, afin d’accélérer la composition. L’on pourrait croire que cette faculté — très rare lorsqu’elle est poussée à ce point — est le résultat de l’habitude et qu’elle ne lui fut acquise que progressivement; on se tromperait : il l’a possédée dès les heures de la jeunesse. On se rappelle qu’il a habité dans la rue du Doyenné, ce domaine de la Bohème galante auquel j’ai déjà fait allusion. Ses compagnons de chambrée, et les amis qui fréquentaient chez eux, tous jeunes, tumultueux, ne péchaient point par des habitudes de recueillement propices au travail; c’est cependant là, dans l’atelier turbulent qui servait de salon de réception, de salle d’armes, de salle de boxe, de salle de bal, de salle à manger et d’école de cor de chasse, qu’il a écrit, en six semaines, le second volume de Mademoiselle de Maupin. C’était en 1835; il venait d’avoir vingtquatre ans.

LE CONTEUR

Le livre parut; quel tintamarre! quel scandale! on se voilait la face; on disait : hélas! se peut-il? et on en appelait au bras séculier; on criait à l’immoralité, à l’obscénité; on n’osait guère avouer que l’on avait tenu en main ce volume de perdition, mais l’on s’en régalait sous le manteau et personne n’en mourut L Aujourd’hui on en sourirait à peine, car le public des lecteurs ressemble actuellement à Mithridate : il a dégusté tant de poisons, il s’y est si bien accoutumé, que ïassa fœtida saupoudrée de strychnine lui semble fade. En somme, de quoi s’agissait-il? d’une histoire quelque peu décevante, entrecoupée d’incidences où l’auteur exprime ses opinions, qu’il éclaire parfois de quelques fusées paradoxales. Une jeune fille fort belle s’habille en cavalier et choisit ses aventures; elle sait reprendre son sexe à l’occasion et en faire bon usage; sous son double costume alterné, elle trouble les cœurs et disparaît un beau jour, en oubliant quelques perles de son collier près d’un oreiller où elle aur^iit mieux fait de ne point aller dormir. Ce sujet, Gautier l’a développé avec cet amour de la forme littéraire et ce respect de la langue qui, en toute son œuvre, se reconnaissent. Ce que l’on peut y relever d’incongru est excusé par la

1. Longtemps aprè§, la critique férue de bons principes en est encore suffoquée ; « L’immoralité du détail, l’extravagance du plan, la verve et l’éclat du style appelèrent sur cet étrange roman l’attention de la critique. Rarement, même en ces années de délire, on avait été plus fou, plus impertinent, plus bravache. » [Dictionnaire de la Conversation, 1859, t. X, p. 173, col. 2.3

recherche passionnée de la beauté abstraite; car Gautier a singulièrement idéalisé la virago qui lui a servi de modèle. Mademoiselle de Maupin n’est point une personne imaginaire; elle fut célèbre à la fin du XVII® siècle et le souvenir n’en était pas encore effacé au temps de mon enfance. Elle était fille d’un secrétaire du comte d’ Armagnac, s'appelait d’Aubigny, épousa un commis aux aides, nommé Maupin, qu’elle quitta promptement pour courir la pretentaine avec un maître d’armes qui en fit une bretteuse de première qualité. Tantôt vêtue en homme, tantôt vêtue en femme, très jolie, hardie, ayant toute sorte de goûts baroques, elle mit le feu à un couvent et y enleva une religieuse pour laquelle elle ressentait quelque amitié. De grand air, douée d’une voix charmante, elle débuta à l’Opéra, où elle eut des succès en chantant la musique de Lulli. Elle avait l’épée dangereuse, car à la suite d’une querelle de bal masqué elle accepta trois duels immédiats, et tua, dit-on, ses trois adversaires. De Paris elle se rendit à Bruxelles, où elle fut la maîtresse du comte Albert de Bavière. Quelque scandale la fit expulser de Belgique, elle alla en Espagne, revint en France, se vit dédaignée par le public qui naguère l’avait acclamée, et entra dans un couvent, où elle finit ses jours en 1707, à l’age de quarante-quatre ans.

Si les Jeune-France sont une protestation contre les sottises extérieures de romantisme, on peut dire que Mademoiselle de Maupin est un essai de réaction contre la manie qui régnait alors de faire jouer à l’ame

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un rôle dont elle devait être surprise et de mentir à l’amour en le réduisant à n’être — sans plus — que l’union des cœurs. Les esprits s’efforçaient de planer dans une sorte d’éther à la fois très pur et satanique, qui ne fut pas sans laisser quelque trace de ridicule sur bien des romans et bien des vers de ce temps-là. Il semblerait que Gautier eût voulu ramener vers les splendeurs de la terre une littérature qui s’égarait dans les images d’une fausse sentimentalité et d’un délire platonique, où elle ne trouvait que le vide et la boursouflure. Le livre n’en fut pas moins accusé d’être d’un sensualisme dévergondé et l’on n’en parla qu’en baissant les yeux. Il y a beaucoup d’hypocrisie dans les jugements du monde; on y loue, avec des mines extatiques, des œuvres que, par bon ton, on a épelées en bâillant, et l’on détourne la tête, avec un geste réprobatif, en entendant prononcer le titre d’un roman que l’on a dévoré en cachette avec une curiosité surexcitée, sinon avec dépravation. Les femmes excellent à ce manège; ce sont elles, en général, qui font le succès de ce que l’on nomme la littérature légère; le livre qu’elles lisent n’est jamais sur leur table; il est dans le tiroir, à moins qu’il ne soit sous l’oreiller.

Fortunio^ publié dans le Figaro de 1837, que dirigeait Alphonse Karr, n’apaisa point la rumeur qui s’était élevé^e autour de Mademoiselle de Maupui\ aii contraire, et l’accusation d’immoralité retentit de plus belle. Fortunio est une espèce de maharadjah hindou, fabuleusement riche, qui vient à Paris expéri-

menter ce que Ton y peut faire avec trop d’argent les élégances de la vie parisienne lui semblent médiocres; une fille entretenue se tue de désespoir en se voyant abandonnée par lui lorsqu’il retourne vers les bords du Gange, après avoir dit son fait à la civilisation moderne : « Adieu, vieille Europe qui te crois jeune; tâche d’inventer une machine à vapeur pour confectionner de belles femmes, et trouver un nouveau gaz pour remplacer le soleil — je vais en Orient, c’est plus simple. » Il me semble que si Fortunio est si sévère, c’est qu’il a mal choisi son monde. Les impressions qu’il reçoit sont mauvaises, car elles ressortent naturellement de la compagnie qu’il a fréquentée, la pire de toutes, celle des désœuvrés qui gaspillent une force sociale énorme, l’argent, sans même savoir à quoi on pourrait l’utiliser; celle des belles filles qui trafiquent d’elles-mêmes et vendent au plus offrant ce que nul ne peut acheter : l’amour.

Fortunio s’en va, mécontent de son expérience et déçu des illusions qu’il s’était faites. Aussi ne se gêne-t-il pas et lâche-t-il de temps en temps quelques aphorismes qui sonnent singulièrement â nos oreilles européennes. Il émet des « opinions subversives » et il « sape les bases », comme disaient les journaux ministériels de l’époque, lorsque l’on n’était pas de leur avis. — « Il ne hait que ses amis et se sentirait assez porté vers la philanthropie si les hommes étaient des singes; il a de la peine â se retenir de couper la tête des bourgeois qui l’ennuient; il maudit la civi-

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lisation qui n’a d’autre but que de jucher sur un piédestal l’aristocratie des savetiers et des fabricants de chandelles; le bon Dieu sera obligé, un de ces matins, de venir repétrir la boule du monde, aplatie par ces populations de cuistres envieux de toute splendeur et de toute beauté qui forment les nations modernes; les journaux contiennent des considérations sür l’état des cabinets de l’Europe, écrites par des gens qui n’ont jamais su lire et dont on ne voudrait pas pour valets de chambre. »

c( Démagogie littéraire », s’écrierait M. de Pongerville; non pas; mais boutades d’écrivain, fantaisie d’artiste, cri de l’homme ennuyé qui s’imagine qu’il serait mieux là où il n’est pas. « Fortunio est un hymne à la beauté, à la richesse, au bonheur, les trois seules divinités que nous reconnaissons; » c’est Gautier qui le dit dans sa préface, et l’on peut le croire; mais il ne s’aperçoit pas que l’hymne chanté ressemble à un de profundis. Dans son roman, la beauté ne suffit pas pour être aimée; la richesse reste impuissante, parce qu’elle ne vise que des satisfactions matérielles; le bonheur ne se rencontre point, parce qu’on le demande à des jouissances éphémères. Derrière les divinités qu’il évoque et auxquelles il sacrifie, une quatrième s’est glissée, hostile aux autres, toujours près de venir et invincible : la satiété. Considéré sous cet aspect, le livre est moral; mais on n’y vit que les théories exprimées, sans se rendre compte du rôle lugubre joué par les personnages, de l’ennui qui les dévore et du dénoue-

ment qui les renvoie inassouvis, l’un à la mort, l’autre, à « l’abrutissement voluptueux si cher aux Orientaux ».

En vérité l’Europe, si vieille qu’elle soit, avait mieux à offrir à leur richesse, à leur curiosité, à leur intelligence. Le lecteur perspicace n’en doute point, quoique l’auteur ne l’ait pas dit. Derrière Fortunio on aperçut Gautier, et dans les paroles de cet Hindou désorienté à Paris on voulut voir l’expression des pensées de l’écrivain. Là où il n’y avait que l’œuvre d’une imagination exubérante, parce qu’elle était très jeune, on se plut à signaler une attaque en règle contre la société, et le pauvre Gautier fut traité de Turc à More par des gens qui volontiers eussent proclamé le chevalier de Lamorlière grand maître des élégances. La clameur ne fut point inutile au succès du livre, mais il serait possible que Théophile Gautier en eût été affecté, car, écrivant en 1863 à Sainte- Beuve pour lui donner quelques renseignements demandés, il lui disait : « Fortunio est le dernier ouvrage où j’aie librement exprimé ma pensée véritable ; à partir de là, l’invasion du cant et la nécessité de me soumettre aux convenances des journaux m’a jeté dans la description purement physique; je n’ai plus énoncé de doctrine et j’ai gardé mon idée secrète L »

Dès 1836, la couverture des livres édités par Renduel annonce : le Capitaine Fracasse, Commencé,

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