IV RECOMMANDATION DE MONSEIGNEUR
les philosophes chrétiens ont accueilli avec tant de faveur. La Thebdicee vous intéressera surtout, Messieurs, comme étant un antidote précieux contre les systèmes socialiste , éclectique, et conti*e toutes les théories antichrétiennes du rationalisme moderne.
Les rationalistes , au lieu de prendre pour point de dépai*t des vérités évidentes , des axiomes consacrés par le bon sens de tous les peuples, posent pour fondements de leurs systèmes quelques propositions vagues, telles, par exemple, que celle-ci : il n'y a qu'une substance dans le monde. Ces assertions, loin d'être des principes, c'est-à-dire des vérités premières, sont, au contraire , le résultat des vues les plus fausses de l'esprit et d'un égarement qui, avant toute discussion, est aperçu par l'intelligence la moins exercée. Les déductions ne peuvent être plus vraies que les principes sur lesquels on les appuie. £st«il même possible de donner le nom de déductions à cette foule d'observations très- contestables , à ces analogies historiques si incertaines, produites par des esprits présomptueux ^ dont les idées sont continuellement brisées , en sorte qu'au lieu de marcher à leur suite dans une route facile, on j^erd sans cesse leurs traces de vue ? On ne peut posséder une doctrine avec certitude qu'autant que l'esprit peut y adhérer avec fermeté. Mais comment adhérer à ce qui fuit ou s'évapore quand on veut le saisir ? Image vraie et sensible de ces trompeuses théories , dont les auteurs eux-mêmes sont si peu satisfaits, qu'ils les modifient ou les abandonnent avec une mobilité qui suppose une absence complète de conviction. A l'aide d'une semblable méthode, il n'est point d'erreur que le rationalisme ne soit capable de soutenir ; mais il lui suffirait d'avoir produit la plus fondamentale des erreurs , celle qui altère la notion de Dieu , pour assurer le triomphe de toutes les autres. Tout , comme le dit avec raison M. l'abbé Maret, découle de cette notion : « Le droit et le devoir , le bien et le mal , les espèce ranccs et les craintes, la consolation et le désespoir, la «force et la faiblesse de l'homme, la religion, la morale.
l'archevêque de paris. V
« la philosophie , tout en un mot dérive de l'idée plus ou, « moins vraie que Ton se forme de la Divinité. »
Peut-êti^e , Messieurs , qu'absorbés par les fonctions de votre ministère, et accoutumés à rencontrer des erreurs bien. différentes parmi ceux qui viennent vous révéler les secrets de leur conscience , vous serez tentés de ne pas attribuer à de faux systèmes métaphysiques une action morale aussi effrayante. Ne nous y laissons pas tromper, Messieurs ; c'est sans doute dans les mauvaises passions du cœur humain que prennent leur source la plupart des égarements qui troublent l'existence de l'homme et portent le désordre dans la société ; mais trop souvent aussi ces mêmes passions , après avoir obscurei l'intelligence, lui font produire des erreurs purement métaphysiques ; et celles-ci, une fois adoptées, justifient, fécondent, multiplient à rinûni les erreurs morales.
Il faudrait être bien étranger à l'histoire de la philosophie pour ignorer l'influence exercée sur tout un siècle par une erreur ou une vérité philosophique, protégée par des génies assez puissants pour dominer leur siècle.
Descartes n'a donné au sien une si heureuse impulsion, que parce qu'il a resi)eclé les dogmes chrétiens, pendant qu'il appelait l'esprit humain à poursuivre avec une ardeur et une indépendance encore inconnues la solution de tous les preblèmes placés en dehors des vérités révélées.
Au contraire, Locke a jeté plus d'un philosophe dans le matérialisme, en hésitant à affirmer si Dieu pouvait ou ne pouvait pas communiquer à la matière la faculté de penser. Ses disciples, à leur tour, ont produit des théories qui ont eu, sans doute, quelques résultats favorables ]X»ur les sciences physiques et l'amélioration matérielle de l'homme , mais qui ont produit aussi , sous le rapport religieux et moral , des maux incalculables pour la France et pour l'Europe.
L'erreur des matérialistes est une erreur prodigieusement destructive, puisqu'elle anéantit la liberté de riionimc, fait disparaître toute sanction de la loi naturelle et rend cette loi
VJ RBCOMMAimATION DE M0NSBI6NEUR
elle-même impossible. Mais une erreur plus fondamentale encore, est celle qui remonte jusqu'à Dieu, nie son existence, le confond avec la nature, ou le fait évanouir dans d'insaisissables abstractions.
' L'athéisme exhumé de l'oubli par le juif Spinosa, et si victo-» rieusement réfuté par l'immortel Féneloo, n'avait trouvé au zvii* siècle que de rares prosélytes inconnus au peuple , et méprisés par tous les grands penseurs de cette époque. Il reparut dans le siècle suivant au sein de l'Allemagne pro* testante sous des formes nouvelles. Quelque habiles qu'aient été les disciples de Spinosa, ils n'ont pu surpasser leur maître, qui avait puisé l'idée mère de son système dans les ténébreuses traditions de la cabale, conforme sur ce point à plusieurs cultes et à plusieurs écoles de l'antiquité. Fichte, Schellinget Uégel , sans être plus logiciens que ce mauvais sophiste , sont plus opposés, s'il est possible, à ces vérités premières qui forment le sens commun du genre humain.
Cependant, que ne peut une déplorable prévention ! Il s'est formé parmi nous plusieurs écoles qui voyant le discrédit dans lequel commençaient à tomber le matérialisme et le sensualisme du xviii* siècle , ont préféré les systèmes nébuleux d'un pays voisin à la philosophie chrétienne, que tant de beaux génies avaient illustrée. Leurs chefs, accusés de confondre Dieu avec la nature, ont protesté contre l'accusation , mais ils n'ont pu en démontrer la fausseté. Pour séparer leurs doctrines du panthéisme, les uns , après avoir posé les principes de cette erreur monstrueuse, ont repoussé arbitrairament les conséquences ' ; les autres, préconisaut tour à tour Spinosa, Hegel, Descartes et Leibnitz, ont suivi les directions les plus contraires •, tout en persistant à soutenir qu'ils sont chrétiens et catholiques. Ces divers écrivains ont cela de dangereux qu'en adoptant beaucoup d'expressions consacrées par le christia-
' Voyez la leçon XIX* sur les écoles socialiste et htimaniraire. > Voyez h le^on XX*.
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nisme , ils lai sont i^llement plus opposés qae le déisme da xviii* siècle. Ils n'ont pn , et ils ne peuvent conserver, comme celui-ci , les dogmes fondamentaux de toute morale ; les dogmes d'un Dieu créateur du monde, qu'il gouverne par sa providence; le dogme des peines et des récompenses d'une autre vie. Pour professer ces grandes vérités, ils sont contraint! de renoncer à toutes les règles de la logique.
Mais voici un danger plus sérieux encore : une de ces écoles, l'éclectisme , puisqu'il faut l'appeler païf son nom , après avoir produit l'anarchie intellectuelle la plus déplorable, aspire à dominer toutes les chaires de philosophie , et prétend , pour justifier cette domination, que son enseignement est l'enseignement même de l'État. Nous ne discuterons point une telle prétention , nous nous bornerons à remarquer avec effroi que si elle était jamais admise, un jour viendrait, et il ne serait pas éloigné , où la France serait sans morale publique. H y a un lien nécessaire entre la notion de Dieu et les règles de la morale. Or, l'éclectisme n'a pas encore déterminé, et il est impuissant à le faire jamais , une notion sur laquelle tons ses partisans sont en lutte , et que son fondateur a déjà présentée sous plusieurs formes contradictoires '.
Mais en attendant que l'expérience vienne rendre tous les jours plus sensibles ces funestes résultats , ne voit-on pas combien est absurde la prétention de ces docteurs qui , n'ayant aucun principe arrêté, aucune doctrine fondamentale, réclament néanmoins un droit exclusif d'exposer un enseignement qu'ils ont déjà tant changé, et qu'ils changeront probablement encore plus d'une fois, si Dieu leur accorde une longue vie.
Cette absurdité a de plus un caractère tyrannique auquel on a fait trop peu d'attention. Ceux qui la professent nous accusent d'être des méntLùens obstinés, des ennemis de la raison.
Or, tout le monde sait que le clergé de France avait repoussé le système de M. de La M. précisément à cause de son opposi-
» Voyez la leçon XX«.