INTRODUCTION
La Famille et la Jeunesse de Banville
Moulins décrit par Banville. — Origines normandes. — « Le vieux pont de granit bâti
par mon aïeul. » — ■ Un épisode de la Terreur à Moulins. — Le père de Banville. —
Garde nationale et réfugiés polonais.
Les Denozier : une famille prospère. — Etienne Denozier et ses farces. — J.-B. Huet
raconté par son petit-fils. — Légende et réalité. — Autre épisode de la Révolution dans
le Bourbonnais. — L'éducation de Zélie Huet. Le grand jardin de la rue de Bourgogne et la pension Sabatier. — Banville démenti par
lui-même. — Pourquoi n'a-t-il parlé qu'avec amertume de ses années de collège ? —
Banville étudiant en droit. — Premières poésies. Les jeunes poètes de 1840. — Déclin du romantisme. — Renaissance des classiques et de la
Pléiade. — Haine du bourgeois. — Le peuple, le socialisme et les artistes. — Fantaisie
et amour de la mystification.
Proprette et gaie, un peu morte, mais aimable et plaisante à l'œil avec ses jardins, ses beaux arbres, ses vieilles maisons de bois, ses hôtels aux ferrures délicates, aux massives portes sculptées, telle apparaît encore au voyageur la petite ville où naquit, le 14 mars 1823, « Etienne, Claude, Jean-Baptiste, Théodore Faullain de Banville, second enfant de Claude Théodore, officier de marine en retraite, et de Zélie Thibaut Denozier-Huet ».
Bien qu'il fût devenu Parisien dans l'àme, et qu'il se montrât cruel, parfois, pour la province, il gardait au fond du cœur une tendresse pour sa ville natale, il en parlait avec émotion :
Moulins, disait-il, aux vieilles maisons bâties de briques bleues et roses, aux maisons neuves bâties de pierre rouge, entouré d'une ceinture de promenades où pleuvent des rieurs de tilleul, arrosé par une rivière d'argent ; Moulins où de blanches figures de marbre ornent la tombe d'un héros1 et où Jacquemart et sa famille sonnent les heures
I. Allusion au tombeau du duc Henri II de Montmorency, dans la chapelle de l'ancien couvent de la Visitation, aujourd'hui chapelle du lycée Banville.
avec une tranquillité sereine, est une petite ville qu'on adore passionnément. Elle est gaie, rêveuse et pittoresque, et, lorsqu'on a vu, sur son marché plein de causeries et de murmures, les paysannes coiffées du chapeau en batelet, brodé de paille et de velours, doublé de soie bleue ou rose, et vêtues de la cape bleue à antiques fermoirs d'argent, on désire toujours les revoir ; car en elles revivent ces types élégants, fins, un peu pâles, du moyen âge, dont les images sont restées vaguement souriantes dans la lumière, sur les vitraux des églises du Bourbonnais. Cependant, sur les cours, flâne et cause un peuple de gentlemen et de dames parées, qui ne serait pas dépaysé autour de la cascade du bois de Boulogne ; mais si ces élégants promeneurs ne sont provinciaux ni par le costume ni par les manières, ils le sont du moins par l'insouciance, parla certitude du bien-être. On sent qu'ils ne sont pas consumés par cette fièvre d'inquiétude qui dévore tout le monde à Paris, où, depuis le financier qui cherche un million jusqu'au bohème qui cherche cent sous, tous sont brûlés par le mal de l'argent et tâchent d'arriver à nouer les deux bouts d'une chaîne toujours trop courte ! L'âpre nécessité, inspiratrice des arts et nourrice des chefs-d'œuvre, semble n'être pas connue à Moulins ; aussi n'y fait-on pas grand'chose et aussi voit-on encore, sur les cours fermés par des chaînes de fer, de vieux mendiants aux nobles visages et qui ont l'air de seigneurs, et qui, aussi bien que les seigneurs, peuvent compter sur leur pain quotidien et donner leurs heures aux délices de la contemplation et de la rêverie '.
Le portrait, au demeurant, n'est pas trop flatté ; c'est Moulins vu par un poète lyrique, mais c'est Moulins tout de même. Et c'est aussi l'œuvre de Banville, sans hauts reliefs, sans véhémence, mais aimable et délicate : même sur le boulevard, il était resté du Bourbonnais en lui.
Non pas sans mélange toutefois : l'enfant de Moulins avait dans les veines plus d'une goutte de sang normand. Les Banville n'étaient établis à Moulins que depuis une quarantaine d'années ; ils venaient du Cotentin où ils possédaient encore le domaine du Vindis, à Sainte-Mère-Eglise, au Sud-Est de la presqu'île2. S'il faut en
i. Th. de Banville : préface des Légendes et nouvelles bourbonnaises, de Bonneton Paris, Lemerre, 1877), p. 3 ; — sur le Bourbonnais, cf. A. Rayeur, l'Allier (Moulins, 1891) ; — Ardouin-Dumazet, Voyage en France, 27e série (Paris, Berger- Levrault, 1903) ; — E. Guillaumin, En Bourbonnais (Paris, « Pages libres », s. d.ï.
2. Il fut vendu en 1852 par Claude de Banville. (D'après une affiche d'adjudication conservée et communiquée par M. Georges Rochegrosse, beau-fils du poète.)
croire leurs lettres de noblesse, ils étaient établis dans cette région depuis le début du xvi° siècle, lorsque Olivier Gohier, sieur de Banville, fut anobli par Louis XIV en récompense de ses bons et loyaux services. Sous Louis XIII, il avait combattu à Saint-Jeand'Angely, à la Rochelle et en Italie ; plus tard, comme receveur général du taillon en l'élection de Bayeux, il avait, pendant les troubles de la Fronde, escorté à ses frais jusqu'à Saint-Germain les deniers du roi. Lorsqu'il mourut, sans héritier direct probablement, son titre passa à Germain Faullain, dont le fils, Claude-Baltazar Faullain, fut nommé, en 1691, porte-enseigne de la compagnie de Turqueville ' ; celui-ci eut trois fils ; le dernier, qui mourut en 1 794, eut deux filles qui ne se marièrent pas et restèrent au Vindis, et deux fils : Charles-Bernardin et Jean-Louis, ingénieur des ponts et chaussées.
Jean-Louis Faullain de Banville vint s'établir à Moulins en 1 780. C'était au temps qu'on bâtissait la caserne de la Madeleine, sur la rive gauche de l'Allier, et que l'ingénieur Régemortes parvenait à construire un pont capable de résister aux crues de la rivière. Théodore de Banville a dit que le pont avait été bâti par son aïeul 2 ; ce n'est pas tout à fait exact : son grand-père paternel et le père de sa grand'mère furent seulement les collaborateurs — ou plutôt les fournisseurs — de Régemortes : en 1783, Jean-Louis de Banville, l'ingénieur, épousa la tille de l'architecte Jean Trésaguet de l'Isle, auquel avait été adjugée l'entreprise du pavage du pont. Trésaguet était riche et bien apparenté : l'un de ses deux frères était ingénieur en chef de la généralité du Berry, l'autre était inspecteur général des ponts et chaussées ; c'est peut-être grâce à cela que Jean Trésaguet prit une part importante aux travaux de Moulins et de la région : pavage du pont, construction des casernes de la Madeleine et du port de Mornay, balisage de la rivière, alors navigable, entretien des turcies et levées depuis Vichy jusqu'au bec d'Allier. Lorsqu'il mourut, en 178^, son gendre lui fut subrogé dans presque toutes ses entreprises ; au début de la Révolution, les marchés
1. « Brevet de porte-enseigne de la compagnie de Turqueville délivré à Claude- Baltazar Faullain par François Radot, capitaine garde des côtes du Cotentin pour la capitainerie de Sainte- Marie-du-Mont. » (Communiqué par M. Rochegrosse.
2. « Ce vieux pont de granit bâti par mon aïeul. » [1, 149.] — « Depuis lors, il a passé bien de l'eau sous le pont que mon bisaïeul a jeté sur l'Allier. »
N., 50 juin 1875.]
conclus ou repris par Jean-Louis de Banville atteignaient 33^.000
livres '.
Cependant ses affaires n'étaient pas fort brillantes: dès 1786, l'ingénieur en chef du Bourbonnais avait dû intervenir pour lui faire payer 1^.000 livres d'arriéré et le sauver de la faillite; au printemps de 1789, la débâcle de la Loire lui avait fait subir des pertes considérables, dont il ne fut, semble-t-il, jamais indemnisé; en 1 791 , un conflit éclate entre l'administration etson entrepreneur; on l'accuse de malfaçons, on échange des notes aigres-douces ; puis viennent les mauvais jours : l'affaire reste en suspens. Elle ne fut réglée qu'en 1796, on verra plus loin de quelle désastreuse manière. Cependant Banville avait repris du service comme ingénieur des ponts et chaussées ; mais ses fonctions étaient extrêmement pénibles : sur sept districts que comprenait le département, le « citoyen Faullain » devait en surveiller quatre et demi ; il fut bientôt à bout de forces. Il demanda un congé et les administrateurs du département reconnurent que « deux hommes pouvaient à peine suffire à la multiplicité des travaux qu'il fallait diriger et surveiller»2; le congé fut accordé, mais, au lieu d'un suppléant, on envoya seulement un élève, que Faullain dut « surveiller et diriger ».
Ce n'étaient que petits tracas au prix de ce qui devait suivre. Lorsque, le 8 février 1793, notre ingénieur obtint sans aucune difficulté son certificat de civisme, on l'eût peut-être bien surpris en lui disant que, huit mois plus tard, il serait traité en suspect; pourtant, le 9 octobre, le comité de surveillance refusait de viser son certificat; le 18, il était arrêté et restait trois mois sous les verrous. L'histoire vaut qu'on la rapporte en détail : Théodore de Banville ayant, à maintes reprises, jugé et glorifié la Révolution, il est utile de savoir quel souvenir pouvaient en garder les siens.
Le 30 septembre 1793, Fouché, qui se rendait à Lyon pour combattre la contre-révolution, ordonnait « aux républicains de Moulins et du département de l'Allier » de se faire remettre tout l'or et tout l'argent monnayé des « riches égoïstes » ; le 3 octobre, nouvelle lettre au comité de surveillance de Moulins, ordonnant de réquisitionner les farines, les blés, les logements, les lits; le $,
1. Archives départementales de l'Allier, série C, nos t8, }8, 42, ^o et 52.
2. Archives nationales. Versement du ministère des Travaux publics, F.1" 755, série P., liasse 71, dossier Fauliain. Voir également « Procès-verbaux du conseil du département de l'Allier », a« reg., f° 25 v°. (Arch. ilép. Allier, L. $$.)
LES ORIGINES *i
Fouché passe à Moulins et prononce un discours étrange sur les devoirs du soldat, le mépris de l'or et de l'argent, les cérémonies fanatiques du culte et la morale de Jésus. Il termine en ordonnant
...que son arrêté relatif à l'argenterie, l'or et l'argent monnayé soit exécuté avec la plus grande activité, qu'à cet effet les autorités constituées et les comités de surveillance de tout le département demeurent responsables de son inexécution ».
Le même jour, le comité central de surveillance de Moulins dressait la liste « des citoyens désignés pour la contribution provisoire et nécessaire à la solde de l'armée révolutionnaire et au secours des malheureux citoyens »2. Dans cette liste de « riches égoïstes » figure, sous le numéro 7J, « Foulen Banville, ingénieur, taxé à 4.000 livres ».
On ne manquait pas de griefs contre lui : c'était un « ci-devant » allié de « ci-devant » ; on avait pu voir ses lettres scellées d'un cachet armorié, portant « d'azur au chevron d'argent » 5 ; un oncle de sa femme était commandeur de Malte, deux religieuses étaient réfugiées chez lui. Pour comble d'audace, cet aristocrate osait rappeler de bons sans-culotte au respect de la loi et du bon sens : le 18 juin précédent, il s'était permis de protester contre certains actes illégaux de la municipalité ; on trouve en effet sa signature au bas de la pétition suivante :
Aux citoyens administrateurs du conseil du département.
Les citoyens soussignés ont recours à votre autorité et à votre justice contre un arrêté de la municipalité de cette ville, qui, contre le vœu de la presque totalité des citoyens, a ordonné l'arrestation d'un grand nombre de citoyens qui avaient le suffrage unanime de leurs sections et qui les avaient aussi réunis dans les autres, excepté dans une seule ; par conséquent la loi du 2 de ce mois a été violée, puisqu'elle
1. Séance publique du représentant du peuple Fouché, à Moulins ; de l'imprimerie nationale de G. Boutonnet, imprimeur du département de l'Allier, 1793. Arch. dép. Allier, « Pièces concernant le comité de surveillance >>, L. 79}.]
2. Registre des séances du comité de surveillance du département de l'Allier. iArch. dép. Allier, L. 779, f° 9 v°.)
5. M. Rochegrosse a bien voulu me communiquer deux lettres cachetées de la sorte ; ce sont les armes qui sont figurées sur les lettres de noblesse de la famille ; je les ai vues également à la villa de Lucenay, près Moulins, sur les exlibris du poète. Les armes attribuées aux Faullain de Banville par les armoriaux sont toutes fantaisistes.
ne porte que contre les personnes notoirement suspectes ; l'arrêté dégénère donc en un acte arbitraire ou despotique.
Nous demandons que les sections soient à l'instant convoquées et cependant qu'il soit sursis à l'exécution de l'arrêté de la municipalité.
La municipalité avait refusé de convoquer les sections et s'était bien promis de faire un jour payer aux pétitionnaires leur intervention. L'arrêté de Fouché fournit un prétexte suffisant. D'ailleurs les instructions venues de « Commune-Affranchie » poussaient le comité de surveillance aux mesures extrêmes :
Cette taxe doit être proportionnée aux grands besoins de la patrie ; ainsi vous devez commencer par déterminer d'une manière grande et vraiment révolutionnaire la somme que chaque individu doit mettre en commun pour la chose publique; il ne s'agit pas ici d'exactitude mathématique et de ce scrupule timoré avec lequel on doit travailler dans la répartition des contributions publiques... prenez tout ce qu'un citoyen a d'inutile...
Et plus loin :
Celui qui a dix mille livres de rente, par exemple, doit payer au moins trente mille livres r.
La taxe était donc fort lourde et l'on peut supposer que Banville, taxé à 4.000 livres, n'avait guère que 1.200 à i.$oo livres de revenu.
Le 10 octobre, il n'avait rien payé, objectant, sans doute, que cette somme dépassait de beaucoup ses ressources ; mais le comité de surveillance n'admet point d'excuse et refuse le visa au certificat de civisme du récalcitrant :
On fait le rapport des certificats de civisme présentés par une infinité de fonctionnaires publics ; ils sont successivement discutés et adoptés, à l'exception de ceux de Lucenay, dessinateur, et Banville, ingénieur ordinaire des ponts et chaussées, qui sont rejetés 2.
1. Instruction adressée aux autorites constituées des départements du Rhône et de Lcire et principalement aux municipalités des campagnes et aux comités révolutionnaires par la commission temporaire de surveillance républicaine établie à Ville-Affranchie par les représentants du peuple. — A Ville-Affranchie, de l'imprimerie républicaine de Tournachon-Molin, rue Mercière, 51. Broch. impr. de 22 p. in- 16. ;Arch. dép. Allier. Pièces relatives au comité de surveillance, provenant du tribunal criminel, L. 814