‹ Theodore Parker, sa vie et ses œuvresChapitre 17 sur 29 · Voir les fragments de ce discours à la liu du volume · texte numérisé non relu

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à l'opinion publique de Boston. L'année d'après, le jour anniversaire de l'extradition de Thomas Sims, Parker prononça, dans une séance publique du Comité de vigilance, un autre discours plein de faits et d'éloquence qui fit une impression profonde. C'est là que se trouve cette accablante application de l'un des passages les plus connus du Nouveau Testament :

De la dure maison de servitude un homme s'était réfugié au sein du peuple du Massachussets. On n'avait d'autre crime à lui reprocher que l'amour de la liberté. Il vint à nous comme un étranger qui compte sur Thospitalité sacrée : Boston le prit et le jeta Illégalement en prison. Il avait faim : Boston lui donna à manger la ration de ses criminels. Il avait soif : Boston lui donna à boire le fiel et le vinaigre des esclaves. Il était nu : Boston le couvrit de chaînes. Malade et en prison, il demandait un consolateur : Boston lui envoya un marshal et un commissaire , Boston le remit à des voleurs d'hommes, rebut de l'humanité, pour qu'ils en fissent leur esclave. Pauvre, enchaîné, voyant le gouvernement de la nation contre lui, il demanda des prières à nos églises * : nos églises mercantiles lui répondirent par des imprécations. Il nous demandait, au nom de notre

1. C'est, en effet, ce qu'avait fait le pauvre nègre. Mais la coterie politico-commerciale, qui avait la haute main dans les consistoires, ferma la bouche aux ministres officiants, dans la craiute d'une émotion populaire.

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Dieu, le sacrement de la liberté : au nom de leur trlnité, la trinité d'argent, au nom de leur Dieu de métal, elles Font baptisé Esclave! Boston était la marraine. L'église mercantile de la Nouvelle-Angleterre lui a dit : « Ton nom est Esclave : je te baptise au nom de l'aigle « d'or, du dollar d'argent et du centime de cuivre I »

Cet événement avait forcé le Comité de vigilance à redoubler d' efforts et de fidélité à son titre. Sa meilleure tactique était évidemment de faire partir les fugitifs menacés d'être repris, avant que les limiers du Sud fussent sur leur piste ou qu'ils eussent pris les mesures légales nécessaires pour se faire délivrer leur proie, ce qui lui réussit plus d'une fois. C'est ainsi qu'il put, dans l'espace d'une seule année, faire passer au Canada quatre cents personnes de couleur. De plus, les Comités de vigilance des difi'érentes villes étaient entrés en correspondance pour s'entr'aider dans leur œuvre commune. Ailleurs qu'à Boston, à Syracuse (New- York) entr'autres, des esclaves capturés par la ruse avaient été délivrés de force par la population mise sur pied aux sons du tocsin. Parker écrivit aux Syracusains une lettre de congratulation, dans laquelle on lisait, parmi d'autres passages pleins d'ironie et de passion :

Le bîll des esclaves fugitifs est une des lois les plus

iniques qui aient été décrétées dans notre siècle. Elle n'est bonne qu'à être violée. Au nom de la justice, j'adjure quiconque' aime la loi de violer cette loi -là, pacifiquement s'il le peut, à force ouverte s'il le doit. Nous devons la traiter comme nos pères traitèrent le Slamp'Acl au dernier siècle. Toute la puissance britannique ne put l'imposer aux Américains récalcitrants. Je ne suppose pas que cela puisse toujours se faire sans souffrance individuelle, perte d'argent, emprisonnement, etc. On n'achète pas la liberté avec de la poussière. Je crois que le christianisme a coûté aussi quelque chose, j'entends le christianisme de Jésus-Christ. Il est un autre genre de christianisme qui ne coûte rien, — et qui, même à ce prix, est encore trop cher.

Ces occupations fatigantes venaient encore s'ajouter à toutes celles que nous avons énumérées. Parker souffrait beaucoup de Timpossibilité de continuer des travaux scientifiques au milieu du fracas de xiet orage permanent; mais il se résignait à faire son devoir du jour et de l'heure, remettant à une période moins agitée la composition de plusieurs ouvrages de longue haleine qu'il méditait depuis longtemps. Cependant, le parti esclavagiste poursuivait au congrès le cours de ses triomphes et présentait le bill du Kansas-Nébraska, qui portait une nouvelle atteinte aux principes de la liberté et aux droits des, États libres.

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Malheureusement, il arrivait ce qui arrive si souvent lorsque la lutte se prolonge entre une population animée de sentiments généreux, mais ne voulant pas faire de révolution, et un pouvoir organisé, maître des influences, des forces matérielles et des intérêts : si seulement ce pouvoir prend soin de ne pas trop exaspérer les sentiments qui lui sont contraires, il peut, presque à coup sûr, spéculer sur la lassitude des esprits et l'apaisement graduel des premières colères.

Ainsi marchaient les choses en Amérique pendant les années 1852-1854. La première ardeur, déployée contre la loi des esclaves fugitifs, avait diminué, particulièrement à Boston. Depuis le rapt de Thomas Sims, les esclavagistes avaient prudemment laissé dormir leur loi d'iniquité, trouvant le Comité de vigilance toujours prêt à leur faire échec. D'autre part, Pascendant que le Sud devait à sa cohésion, à son audace, i\ son effronterie même, avait fini par imposer h l)eaucoup de gens du Nord. Aussi, dès que le bill du Nébraska eut été adopté par la législation fédérale, le pouvoir esclavagiste voulut-il profiter de sa nouvelle victoire pour consolider les anciennes. Un autre pauvre diable de nègre fut arrêté le 24 mai 1854 sous une fausse prévention de vol et chargé de fers, en attendant la comédie de jugement qui

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devait |p midre à soo andeo maître, le colonel Suttktr dTJIleiaiMirie (Virgime).

Théodore Parkn- mît immédiatement le Comité de Tigilance en moorement. U alla Ini-méme voir le malheoreox endiainé, et fit tant qu'on loi ôta ses fers; mais on ne lui rendit pas la liberté. En même temps, un c meeting d'indignation » fut convoqué à Faneuil^all, le forum ordinaire des dtoyens de Roston, qu'ils doivent au legs généreux d'un de nos compatriotes mort dans cette Tille au siède dernier. La situation était des plus graves. On savait qu'en prévision de ce qui pouvait arriver, des soldats fédéraux gardaient les abords de la prison ; et l'ordre, disait-on, leur avait été donné de tirer sur le prisonnier plutôt que de le laisser enlever. L'autorité fédérale avait aussi donné ordre de diriger sur Boston des forces imposantes. Enfin, la milice elle-même de la ville était sur pied. Tout cela pour forcer un malheureux nègre à redevenir esclave! La foule indignée remplissait Faneuil-Hall. La parole brûlante de Parker surexcitait encore les sentiments dont elle était animée :

Daniel Webster a dit un jour, s'écriait-il, qu'il n'y avait pas de Nord. Non, il n'y en a pas. Le Sud s'étend désormais jusqu'aux frontières du Canada. Non, mes-

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sieurs, il n'y a plus de Boston aujourd'hui. Il y eut une fois une ville qui s*appelait Boston. Maintenant il y a un faubourg-nord de la ville d'Alexandrie. Voilà ce qu'est Boston. Et vous et moi, humbles sujets de l'État d^ Virginie... (Cris de : non* non* retirez ce mot!)

Je le retirerai quand vous m'aurez montré que cela n'est pas. Hommes et frères, je ne suis plus un jeune homme, j'ai entendu bien des fois des hourrahs et des applaudissements pour la liberté; mais je n'ai pas vu beaucoup agir pour elle. Je vous demande donc : Agirez- vous aussi bien que vous parlez?

Puis il leur dit que les autorités municipales connivaient avec le parti esclavagiste; que, dès le lendemain, leur concitoyen Anthony Burns (ainsi s'appelait le nègre arrêté) allait être renvoyé au pays de servitude, qu'il dépendait d'eux d'empêcher ce nouvel affront et ce nouveau crime.

Messieurs, ajoutait-il, je suis un ministre et un homme de paix. J'aime la paix. Mais il y a les moyens et il y a la fin. La fin, c'est la liberté, et quelquefois la paix n'est pas le moyen de l'obtenir. Maintenant je dois vous demander ce que vous comptez faire (Une voix : charger nos funlsî). Non, 11 y a moyen de mener à bien cette affaire sans tirer un coup de fusil. Soyez sûrs que ces gens qui ont kidnappé un homme dans Boston, sont

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des couards, — oui, tous, tous autant de fils de ïeurs mères quMls sont! Et je vous affirme que si nous nous levons résolument, si nous leur déclarons catégoriquement que « cet homme ne sortira pas de la cité de Bos- « ton, » hé bien, sans tirer le moindre coup de fusil (Cris de c'est cela! c'est cela! et applaudissements prolongés), — hé bien, il n'en sortira pas. A présent, je vous propose de nous ajourner et de nous réunir demain matin devant le tribunal à 9 heifffes (Beaucoup de mains se lèvent en signe d'assentiment; mais plusieurs voix crient : Allons-y dès cette nuit! Allons rendre visite aux traqueurs d'esclaves! Mettez cette proposition aiix voix!). — Proposez-vous donc d'y aller dès cette nuit? Levez donc les mains! (Quelques mains se lèvent] — Ce n'est pas un vote. Donc à demain matin, sur la place du Tribunal, à 9 heures.

L*idée de Parker était de provoquer une démonstration paciflq[ue, mais tellement imposante par le nombre et la résolution, que la remise d'Anthony Burns aux mains des sbires du Sud devînt chose impossible. Malheureusement , quelques tètes chaudes ne voulurent pas attendre; et, même avant que le meeting de Faneuil-Hall se fût dispersé, une attaque à main armée sur la prison était déjà commencée. Les soldats furent d'abord repoussés, la porte de là prison enfoncée, et l'un des hommes du marshal fut tué. Mais, voyant

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qu'ils n'avaient affaire qu'à un pelit nonibi-o d'adyersaires, les soldats tirèrent à tout hasard. Sur quoi, les attaquants, saisis d'une vraie panique, s'enfuirent dans toutes les directions. Dès le lendemain, la ville était remplie de troupes: l'occasion était manquée, et le plan pacifique de Parker désormais inexécutable.

Cet insuccès des abolitionnistes enhardit le parti opposé; et, comme d'habitude, une foule d'indécis se rangèrent du côté que les faits accomplis favorisaient. Anthony Burns fut rendu à son maître, bien que Parker et ses amis eussent offert une forte somme d'argent pour son rachat. Des propositions d'émeute et même d'insurrection déclarée contre l'autorité fédérale furent faites au Comité, mais celui-ci recula devant la perspective d'une plus grande effusion de sang; et d'ailleurs il ne fallait pas dissoudre, il fallait sauver l'Union, et on ne pouvait la sauver qu'à la condition d'y rester. Des événements de, ce genre, si regrettables qu'ils fussent en eux-mêmes, avaient toujours le grand avantage, de réveiller l'opinion et de fortifier la réaction contre la prépondérance du parti sudiste». Le maître de Burns comprit-il la portée morale du rapt qu'on avait commis en son nom? Ou bien, Burns étant un nègre intelligent et doué d'une certaine éloquence native, quoique dépourvu do loulc

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éducation, M. Suttle jugea-t-il à propos de ne pas laisser sur les plantations un fugitif beau parleur qui pouvait raconter ce qu'il avait vu et entendu dans un pays de liberté? Ce qui est certain, c'est que, à peine Burns remis entre ses mains, il prêta l'oreille aux offres de rachat qu'il avait d'abord repoussées. Les protecteurs de Burns pensèrent qu'il pourrait devenir un bon prédicateur pour les hommes de sa race, et le placèrent au collège Oberlin, dans l'Ohio. Il récompensa les sacrifices qu'on avait faits pour lui par son zèle à apprendre tout ce qui lui fut enseigné. Il existe, dans les lettres laissées par Théodore Parker, quelques lignes de lui témoignant de sa gratitude et de l'espérance qu'il nourrit de contribuer au relèvement de ses malheureux congénères. Nommé pasteur d'une communauté d'hommes de couleur à Sainte- Catherine, il s'acquitta de ces fonctions avec un admirable dévouement, et mourut à la tâche en 1862. S'il était resté esclave, dira-t-on, peut-être vivrait-il encore ! Très-probablement, en effet, vu qu'un maître intelligent aurait compris qu'il ne devait pas l'excéder de travail plus que son bœuf et son cheval. La seule question qui reste à résoudre est celle de savoir si une vie honteuse est préférable à une belle mort. Les esclavagistes la résoudront à leur guise; pour nous, idéologues

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peut-être, nous redirons avec le Vieux seromt du poëte populaire :

Ce n'est pas tout de naître :

Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas!

C'est quand Burns était encore en prison à Boston, que Théodore Parker fit, à la place d'un sermon ordinaire, ce qu'il appela Un texte du jour [a lesson for the day) \ dans lequel il donna un libre cours à sa douleur indignée, et stigmatisa, comme elle le méritait, la conduite des magistrats de Boston. Ceux-ci, en effet, n'avait pas seulement obéi comme malgré eux à la lettre de la loi, ils avaient déployé un véritable empressement à faciliter l'œuvre des kidnappers. Selon l'expression de M. Sumner, il leur dressa un immortel pilori, où les générations futures viendront les contempler.

Ce fut une raison de plus pour comprendre l'orateur dans les poursuites que l'on dirigea contre les instigateurs et les auteurs du coup de main tenté pour délivrer Burns. On regarda son discours de Faneuil-Hall comme une provocation à l'émeute. C'était, comme on a pu s'en assurer, en fausser la signification. M. Wendell Phillipps, l'éloquent abo-

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