‹ Theodore Parker, sa vie et ses œuvresChapitre 27 sur 29 · LES VIEILLARDS · texte numérisé non relu

LES VIEILLARDS

{A sermon of Œd Age. — Voy. p. 434.)

Telle que la lamière qai brille sot le saint chandelier, est la beauté da ▼isage dans la Tieillesse.

( Ecclésiastique, xxvi, 17.)

On m'a souvent demandé de prêcher un sermon sur la vieillesse , et jusqu'à présent j'ai décliné cette invitation, me fondant sur ce que je ne pouvais en parler d'après ma propre expérience. J'espère être en état de parler sur ce thème dans un certain temps : assurément, si je vis, je pourrai corriger mon défaut actuel. Aujourd'hui pourtant, j'essayerai, me bornant à demander à toutes les personnes âgées de me pardonner les imperfections de ce discours. Elles savent et sentent ce que je ne puis qu'observer du dehors. Mais quand je naquis, le père qui me reçut dans ses bras avait cinquante et un ans, et devait vivre encore un quart de siècle. Je

fus bercé par une grand'mère qui avait plus de quatrevingts ans à ma naissance, et près de cent quand elle cessa d'êtfe mortelle. Mon premier a ministère chrétien » fut donc consacré à des vieillards , et par là je pense connaître quelque chose du caractère des hommes et des femmes que le temps rend vénérables.

Il est une saison où le pommier fleurit en même temps que ses compagnons des bois et des champs. Quelle belle saison î Toute la nature aime et est aimée. Le monde visible chante ses amours végétales, et les corolles des fleurs, touchées par les vents du printemps, annoncent partout le mariage universel de la nature. Le quadrupède , Toiseau, l'insecte, le reptile, le poisson, la plante, la mousse et ses couleurs prophétiques, tout baigne et s^avance dans la marée montante de la vie nouvelle. Puis vient Tété. Plus d'une fleur est tombée à terre sans porter de fruit, tapissant le sol de sa beauté, qui ne sert plus à rien. De larges feuilles protègent ce travail de la nature, qui d'abord s'étalait dans les fleurs purpurines, qui maintenant continue, mais ne se montre plus. C'est ainsi que les heures les plus profondes et les plus fécondes de la vie cherchent la protection du mystère. Les pommes grossissent sur tous les arbres. Elles grossissent pendant tout l'été et au commencement de l'automne. Enfin le fruit est pleinement formé, les feuilles commencent à tomber et permettent au soleil de le réchauffer de plus près. La pomme est encore suspendue à la branche, mais ce n'est plus pour grossir, c'est pour mûrir. Pendant des

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semaines encore elle tient à son arbre, ne gagnant plus rien en poids, ni en grosseur. Mais à sa surface il y a accroissement de beauté. Ayant achevé son œuvre au dedans, la nature ajoute la couleur au dehors. Ce n'est pas une peinture mignarde et plaquée, c'est une beauté interne qui se révèle, c'est un parfum et une fraîcheur qui proviennent de Tintérieur même de la pomme. En même temps les éléments qui la composent se mo • difient. La pomme devient moins âpre, plus savoureuse. Elle s'adoucit, s'attendrit; en un mot, elle mûrit. L'une de ces nuits, la force vitale de l'arbre s'endormira, et l'automne, de son souffle aimable, va secouer la branche qui laissera partir son doux produit, bien coloré et bien mûr, pour qu'il tombe avec un bruit sourd et joyeux dans le giron de la saison des fruits. Le mariage du printemps a tenu ses promesses.

Tel est le cours naturel de la croissance de tous les fruits : fleurir, grandir, mûrir.

La même loi divine est applicable à toute espèce d'animal, depuis le dernier des reptiles jusqu'à l'homme, roi de la terre. C'est bien beau ! Chaque partie de ce développement est parfaite, le tout est achevé. La naissance, c'est la floraison humaine ; la jeunesse , la virilité, c'est notre croissance d'été; la vieillesse, c'est la vraie maturité. Les mains alors se détachent de l'arbre mortel. C'est la mort naturelle. C'est un Dieu doux et bon qui a tout ordonné pour le pommier et pour le genre humain. Que dis-je? son arche universelle protège aussi raraignée et

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le crapaud, le loup et le lézard et le serpent. Car il est Père et Mère pour tout le monde.

Suit alors une description des faits physiques, des goûts, des inclinations, des habitudes qui caractérisent la vieillesse. En particulier elle aime à revenir, soit en littérature, soit en théologie, à ce qui charma sa jeunesse. Elle a, tout aussi bien que rage mûr et la jeunesse, ses défauts et ses dangei*s. Elle court le risque d'être grondeuse, acariâtre, routinière, rétrograde. Ces défauts ne lui sont pas . nécessairement inhérents. On peut voir des vieillards, hommes et femmes, qui ont un véritable (( été indien , » dont l'automne est encore plus beau que le printemps.

Tout dépend de la fidélité plus ou moins grande que Ton a gardée à ce qu'il y a de meilleur dans notre nature. Moralement le vieillard est plus fort que l'homme encore jeune. Il peut aimer plus et mieux. II est plu» pacifique, plus religieux, il espère moins dans ce monde et plus dans Tautre. Tel est du moins le vieillard qui a bien usé de la vie. Mais malheur à l'homme qui a menti aux promesses de son printemps ! Y a-t-il quelque chose de plus triste que la vieillesse du vieux débauché, du vieil avare, du vieil ambitieux, de la vieille coquette ! Après avoir tracé de vigoureux portraits

de chacune de ces déplorables vieillesses, l'orateur passe à celles qui ont couronné de leur beauté sereine une vie chrétienne et dévouée.

Miss Kindly est la tante à tout le monde, et depuis si longtemps que personne ne se souvient de Tavoir connue autrement. Les petits enfants Taiment beaucoup. Il y a quelque soixante ans qu*elle aidait leurs grandemères à faire leurs toilettes de noces. Et c'est à sa bourse que le grand-père de ce jeune garçon doit d'avoir été au collège. Les générations qui lui succèdent la bénissent. C'est son travail patient qui a fourni au père de cet homme le moyen de prendre son essor. C'est elle qui lui a mis dans la main le germe de la grande fortune qu'il possède aujourd'hui. C'est sa bonté qui a rempli la coupe, source de cette renommée brillante qui se. répand aujourd'hui comme un fleuve sur le monde. Aujourd'hui elle est vieille, bien vieille. Les petits enfants qui rôdent autour d'elle, ébahis et roulant de grands yeux, s'émerveillent qu'on puisse être vieux comme cela, et qu'un jour tante Kindly ait eu aussi une maman qui l'embrassait sur la bouche. Pour eux , elle est du même âge que le soleil, et, comme lui, une des' institutions du pays. A Noël , son arrivée est toujours accompagnée de tant de jolis cadeaux, qu'ils la prennent pour madame Saint-Nicolas * en personne. Ce qui ne

1. Saint Nicolas est, dans les pays du nord, le distributeur det cadeaui mérités par les enfants sages.

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Tempôche pas d'avoir préparé la crèche du Messie dans plus d'une pauvre cabane.

Ses mains sont maigres, sa voix faible, son dos courbé. Elle marche en s'appuyant sur une canne, la meilleure de ses trois jambes. Elle porte un chapeau de forme antique, mais de sa façon et luisant de propreté. Elle a de grandes lunettes rondes, et, quand elle lit, elle met son livre de l'autre côté du bougeoir. Voilà plus de soixante ans qu'elle est la providence spéciale de la famille. Combien de fois est-elle sortie, sœur de charité du bon Dieu, pour consoler, guérir et bénir! Que ses mains sont industrieuses! et sa pensée sérieuse et spirituelle! Son cœur a condensé le pouvoir d'aimer pendant les quatre-vingt-six années de sa vie laborieuse. Quand l'ange de la naissance arrivait dans une maison parente, c'est elle qui servait de mère à l'accouchée, et de mère aussi au petit *étre nouveau -né. Et quand les ailes de la mort bruissaient dans la rue et frappaient à quelque porte du voisinage , c'est elle qui relevait l'oreiller sous la tète défaillante, qui apaisait et calmait l'esprit du mourant et qui lui ouvrait les.cieux pour qu'il pût contempler la face bienveillante du , Père infini. Et elle lui prêtait les ailes de sa propre piété, forte et éprouvée, pour l'aider à monter vers Dieu.

Maintenant tout cela est passé. Non , tout cela n'est nullement passé. Tout cela est recueilli dans la mémoire du bon Dieu, et chacune de ses bonnes œuvres a enrichi le trésor de son cœur. La bulbe a renfermé l'été

en elle-même, et quand viendra Thiver, il en sortira une hyacinthe parfumée. Son caractère est comme une roche formée du dépôt consécutif de ses bonnes œuvres, désormais Impérissables.

Il est près de midi. Elle est seule. Tout le matin elle a été pensive , se parlant à elle-même. La famille s'en est aperçue, mais n*en a rien dit. Seule dans sa chambre, elle prend dans un tiroir secret un petit écrin, et dans cet écrin un livre à fermoirs dorés sur tranche. Les fermoirs sont usés, la dorure est rougie , la reliure fanée par un long usage. Sa main tremble en rouvrant. D^abord elle lit son nom écrit sur la feuille blanche, rien que son nom de baptême a Agnès, » et la date. Il y a précisément aujourd'hui soixante-huit ans quMl fut écrit sur cette page, en lettres bien nettes, tracées par une main jeune et forte , avec un léger frisson pourtant, comme si le cœur eût battu trep vite. Elle est bien usée, la chère vieille Bible. Elle s'ouvre d'elle-même au quatorzième chapitre de l'évangile selon saint Jean. Il y a là un carré de papier plié dont les extrémités touchent au premier et au vingt-septième verset de ce chapitre. Elle ne voit ni l'un ni l'autre , elle lit les deux versets dans son âme : Que votre coeur ne se trouble pas ! Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi, — Je vou^ laisse la paix, je vous donne ma paix. Je ne vous la donne pas comtne le monde la donne. Puis elle ouvre le papier. 11 y a dedans un peu de poussière brune. On dirait les restes d'une fleur. Elle prend la précieuse relique dans sa main froide d'émotion. Une larme tombe sur la pous-

sière et la transfigure. C'est une belle ro^ du printemps, à peine éclose, toute fraîche de rosée. Ohl tante Kindly n'est plus vieille à présent. C'est « sa douce Agnès, » telle qu'elle était à dix-huit ans, il y a soixante-huit ans de cela, un jour de mai que la nature entière avait revêtu sa robe de mariée et que chaque fleur était une petite cloche carillonnant les fiançailles de l'année. Son bien - aimé venait de placer cette rose dans sa main, tandis que sur sa joue candide le bon Dieu en faisait naître une autre, à peine éclose, fraîche de rosée comme la première. Le bras du jeune homme l'a entourée. Ses boucles brunes reposent sur l'épaule de son fiancé. Elle sent son soufile sur son visage, leurs lèvres se rapprochent et, comme deux gouttes de rosée s'unissent dans la rose, leurs âmes se confondent dans la communion d'un saint amour. C'est que le jeune homme doit partir pour un pays lointain. Ils penseront l'un à l'autre toutes les fois qu'ils regarderont l'étoile du nord. Elle lui a donné sa Bible. Il a vu l'étoile du nord planer sur les tours de mainte ville étrangère. Mais son âme est remontée vers Dieu. On y va aussi aisément detf Indes que de tout autre terre. Agnès a vu revenir sa Bible, pleine, comme toujours, de l'amour de Dieu, mais sans l'homme qu'elle aimait. Une page était pliée , de manière à indiquer ces mots bénis de saint Jean, premier et vingt-septième verset du chapitre quatorzième. Elle y a mis la rose pour marquer le passage. La marque contient maintenant ce symbole de leurs jeunes amours. Aujourd'hui son âme est avec lui, son âme virginale avec

soD âme d'ange. Un jour les deux âmes, comme les deux gouttes de rosées au sein de la rose printanlëre, se réuniront dans une immortelle alliance, et la vieillesse de la terre deviendra l'éternelle jeunesse du royaume des deux.

Grand-père est vieux. Son dos est courbé. Dans la rue , il voit quantité de gens qui lui paraissent terriblement jeunes et qui marchent avec une rapidité effrayante. Il se demande où sont donc les vieilles gens. Jadis, quand il était jeune garçon, il ne trouvait personne assez jeune pour lui, et se joignait au premier jeune étranger qu'il rencontrait le dimanche, et ne comprenait pas pourquoi Dieu avait fait le monde si vieux. Maintenant il se rend à l'Académie pour voir ses petits-fils prendre leurs degrés, et il s'étonne de la jeunesse de l'auditoire. « Ceci est nouveau, dit-il, on ne faisait pas ainsi il y a cinquante ans. » Au temple , le ministre lui paraît étonnamment jeune , l'auditoire jeune, il regarde autour de lui et il est surpris de voir si peu de têtes vénérables. L'auditoire ne lui paraît pas respectueux. On arrive tard , on sort de bonne heure, on laisse déclaquer la porte en sortant, avec un bruit irrévérent. Grand-père , lui , tient au décorum, il a de bonnes manières , il est de bonne heure à sa place. Coudoyé , il ne riposte pas ; pressé par la foule , il ne pense pas à mal. Il est comme il faut avec le mal-appris, obligeant avec l'homme insolent et vulgaire. Car Grandpère est un gentleman, non pas un homme gonflé de

son argent, mais un homme distingué. L*ftge a fait une vertu de ses bonnes manières.

Manitenant il est nuit Grand-père est assis près de son feu arrangé à Tancienne mode. Toute la famille est au lit. U rapproche du feu son vieux fauteuil. Sur la table quMl tient de sa mère sont des chandeliers, aussi du bon vieux temps. Les bougies sont aux trois-quarts brûlées, le feu s'éteint doucement dans la cheminée. Grand-père a été pensif toute la journée , se parlant à lui-même, chantonnant un bout de psaume, fredonnant un vieux refrain. U a embrassé, plus tendrement que de coutume, Tenfant gâté de la famille, sa dernière petitefille, avant qu'elle gagnât son lit. Il tire de son sein un petit bracelet que personne ne voit jamais. Il y a dedans deux petites mèches de cheveux, cheveux ordinaires, qui pourraient être les vôtres ou les miens. Mais lorsque Grand -père les contemple, ces cheveux deviennent toute une tête couverte de boucles parfumées. Il se rappelle les entrevues secrètes, les rencontres au clair de lune, et comme l'étoile du soir luisait doucement, et comment il pressait sa bienaimée contre son cœur, a C'est vous qui êtes mon étoile du soir, » lui disait-il. Il se rappelle aussi les claires fontaines et les bois silencieux. Il pense à l'heure de ses fiançailles.

La grande ville sommeille paisiblement. La vie ne se manifeste plus que par ce soufile régulier qui entr'ouvre des cent milliers de lèvres , et le silence autour de lui est complet. Mais la cloche de l'église , de son doigt de

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métal , îrvppe gnwement les douze coups de minuit. regarde encore son bracelet. Les autres cheveux sont ceux de son fils premier-né. A cette même heure de minuit, il y a maintenant bien des années de cela, une longue torture avait cessé, et lui, tombant à genoux, priait en disant : « Mon Dieu, je te rends grâces de ce que je suis père et encore époux! Oh! qu*ai-je fait, que suis-je , pour que tu m*aies donné une vie et que ta m*aies conservé celle de la mère ! » Maintenant il a des enfants et des enfants de ses enfants, la joie de sa vieillesse. Mais voilà plusieurs années que sa femme le contemple de plus haut que l'étoile du soir. Oh ! elle est toujours son étoile du soir, plus belle encore, une étoile qui ne s'éteint plus , non plus une mortelle , mais un ange ; et Grand-père dit : « Combien longtemps , Seigneur! quand laisseras-tu ton serviteur s'en aller en paix pour que mes yeux voient ton salut? »

Le dernier tison s'est rompu sur les chenets de fer. Deux charbons fumants sont tombés des deux côtés. Grand-père les rapproche, la flamme reparaît, les deux fumées ne font plus qu'une flamme. « Puisse- t-il en être ainsi dans les cieux, » dit Grand-père.

Le docteur Priestley, encore très-jeune, affirma dans un sermon que la vieillesse était le temps le plus heureux de la vie. Et quand il eut atteint l'âge de quatre-vingts ans, il écrivit: « J'ai vu que c'était vrai I » Mais la vieillesse de l'homme intempérant, ou frivole, ou avare, ou ambitieux, ou bigot, ou celle de la femme acariâtre.

loit-elle être? Songez à la vieillesse d'un kidr/ C'est seulement une vie noble, humaine, proment pieuse, qui peut rendre la vieillesse si belle. nous sommes mûrs pour Téternité. Le bon Dieu regarde des eieux et pose sa main sur la tête vêle : « Viens, mon bien-aimé, entre dans le royaume ré pour toi. »

LE DEVOIR d'obéir A LA LOI DES ESCLAVES FUGITIFS.

(Voy.p. 172.)

Ce fragment est tiré d'un sermon, intitulé Y État dix pays, prêché à Boston le 28 novembre 1850, sur ce texte : La justice élève une nation, mais le pècM est l'opprobre des peuples (Prov. xiv, 34). L'argumentation de ceux qui, comme Daniel Webster, croyaient que le Nord devait se soumettre à la loi des esclaves fugitifs, revenait en résumé à ceci, qu'après tout c'était la loi; que le salut de l'Union dépendait de son acceptation ; que s'il était pénible aux hommes du Nord de l'observer, il n'y avait pas de mérite à n'accomplir que des devoii-s agréables ; qu'il serait beau de « vaincre ses préjugés » et de maintenir ainsi les lois et l'Union en remplissant avec empressement ses obligations consti->

tationnelles. « La loi de Dieu » disait D. Webster, « n'ordonne jamais de désobéir à la loi humaine. I)

Parker, à ce propos, cite plusieurs cas mentionnés dans la Bible où la loi du pays et la conscience se sont trouvés en formel désaccord. Il demande ironiquement si c'était un devoir pour le vieux Daniel d'obéir au roi Darius qui avait défendu de prier le vrai Dieu, pour les apôtres de ne plus prêcher l'Évangile à cause de la défense du sanhédrin, pour les parents de Moïse de jeter leur enfant dans le Nil conformément au décret de Pharaon.

Cependant, continue-t-il, j'avise encore un autre cas, également rapporté par la Bible, et dans lequel la loi ordonnait une chose, et la conscience précisément le contraire. Voici le texte de la loi : « Article unique : Les souverains sacrificateurs et les Pharisiens ordonnent que si quelqu'un sait où se trouve un certain Jésus de Nazareth, il ait à le leur faire savoir, pour qu'on puisse l'arrêter. » — Dès lors, ce fut la tâche officielle, le devoir légal de tous disciples, sachant où était le Christ, de donner aux autorités du pays rinformation qu'elles réclamaient. Sans doute un Jacques, un Jean, avaient pu tout quitter pour le suivre, d'autres en avaient fait autant , ignorant comme eux la loi de Moïse et maudits comme eux. Des femmes même, une Marthe, une Marie, ravalent aidé de leur petit avoir, avaient lavé ses pieds

avec leurs larmes, et les avaient essuyés avec leurs cheveux. Mais elles avaient fait tout cela joyeusement; c'était, je suppose, leur volonté et leur plaisir ; il n'y a donc pas grand mérite à cela. « Chacun de nous remplit aisément des devoirs agréables. » Mais il se trouva enfin un disciple assez fort pour « accomplir un devoir désagréable. » Il alla, peut-être même avec empressement, dénoncer son Sauveur au marshal du district de Jérusalem (qu'on appelait alors un centurion). N'avait-il donc aucune affection pour Jésus? Certainement, il en avait; mais il sut « vaincre ses préjugés », tandis que ce Jean, cette Marie, ne le surent pas.

Et Judas Iscariote a mauvaise réputation dans le monde chrétien ! On l'appelle a le fils de perdition! » On taxe sa conduite de criminelle, et même le Nouveau Testament prétend que le diable dut entrer en lui pour lui inspirer son hideux forfait I Ah î dans quelle erreur nous sommes ! D'après nos légistes et nos hommes d'État républicains, l'Iscariote n'a fait que remplir ponctuellement ses « obligations constitutionnelles. » C'était uniquement sur le fait de dénoncer la retraite du Seigneur que la loi le sommait de se mêler de cette affaire. Il prit donc ses trente pièces d'argent, environ quinze dollars (un Yankee l'eût fait pour dix, « ayant moins de préjugés à vaincre » ). C'était son honoraire légitime, reçu comptant. A la vérité, les chrétiens ont pensé que c'était « le salaire d'iniquité », et même les Pharisiens, — qui, d'ordinaire, annulaient le commandement de Dieu par leurs traditions, — n'osèrent pas souiller le

temple avec « ce prix du sang. » Pourtant, c'était un honnête argent, honnêtement gagné. C'était un argent aussi honnête que la prime touchée par un commissaire américain pour un service du même genre. Dans quelle erreur sommes-nous donc! Judas Iscariote, un traître! Allons donc! Ce fut un grand patriote! Il sut vaincre ses préjugés! « Il sut accomplir un devoir désagréable», un devoir de a haute moralité! d II a maintenu la loi et la constitution! Il a fait tout ce qu'il pouvait pour « sauver l'Union! » Judas, tu es un saint! « La loi de Dieu n'ordonne jamais de désobéir aux lois humaines!» Sancle Iscariote ^ ora pro nobis !

THÊODOIE PAIKEB.

LES PECBBS CAPITAUX DU PKCPLE.

{Voy. p. 183.}

C'est le titre que Théodore Parker donna à un sermon prononcé le 10 avril 1851, le jour du jeûne public annuellement annoncé, selon une vieille coutume, par les autorités de l'État du Massacbussets. Parker profita de cette accusation pour faire entendre un de ces vigoureux discours où il stigmatisait les vices publics qui déshonorent F Union, ceux surtout qui sont contraires à l'idée mère de la constitution américaine. Après avoir montré les excellents fruits qu'a portés la fidélité k cette idée, il passe aux contradictions qu'elle subit dans la pratique et dans la politique de la nation. La conscience libérale de l'Amérique subit une éclipse dont la cause première est la soif de l'argent. C'est au point qu'une aristocratie se

forme de toutes pièces, appuyée sur une véritable superstition pour le tout- puissant dollar, et que les autorités du pays ferment les yeux sur une foule d'illégalités, parce qu'elles rapportent de l'argent, tandis qu'on promulgue des lois infâmes, vraiment criminelles, parce qu'elles empêcheront d'en perdre ou permettront d'en gagner encore. Preuve en soit l'exécrable loi des esclaves fugitifs qui transforme les magistrats de l'Union en ravisseurs de cette liberté individuelle qu'ils avaient pour mandat de protéger, et qui fait un devoir éventuel à tout homme libre des États-Unis de prêter main-forte à la perpétration de ce meurtre qui s'appelle l'asservissement d'un autre homme. On ne se figure pas la démoralisation que cette loi, effrontément proposée, votée et appliquée, apporte dans le pays tout entier, dont la conscience est odieusement lésée, mais qui ne sait comment se tirer de l'impasse où il s'est laissé acculer. On lui fait, au nom de la légalité, un devoir d'obéir à cette loi. Pourtant l'histoire religieuse et politique est pleine d'exemples qui prouvent combien l'on a eu raison d'obéir à la loi de Dieu plutôt qu'à celle des hommes. On est encore à Boston sous la douloureuse impression causée par la capture et l'extradition de Thomas Sims. On a pu voir par là combien se trompaient ceux qui prétendaient

que le vole de la loi des esclaves fugitifs serait une garantie de paix et de concorde dans TUnion. Depuis les jours des grands deuils qui précédèrent le triomphe de la liberté américaine, Boston n'a pas connu de si tristes heures : ses rues occupées par la force armée, des chaînes tendues autour du tribunal, Texplosion menaçante de l'indignation populaire, le déshonneur de la magistrature violentée, moralement forcée de condamner un innocent à pire que la mort, tout cela ne s'était jamais vu, rien de tout cela ne semblait possible. Tel est le résultat actuel, visible, de cette maudite passion de l'argent qui fait que l'Union s'oublie elle-même et s'avilit devant les hommes et devant Dieu. Voici la fin de cet énergique discours dont nous ne donnons ici qu'un bien pâle résumé.

Vous dirai-je de désespérer de la liberté et des droits de Thumanité ? Je crois que l'argent, pour le moment, triomphe. Nous le voyons à Boston, à Philadelphie, à New- York, à Washington. Nous le voyons dans les chaînes entourant notre cour de justice, sur les fronts inclinés de nos juges, sur les épées des policemen, dans les menaces de notre presse qui déclare que le commerce de Boston se retirera des villes qui protègent les droits inaliénables de Thommel

L'Union subsistera-t-elle ? Je n'en sais rien. Mais si l'on continue d'appliquer la loi des esclaves fugitifs,

j'ignore dans combien peu de temps elle sera dissoute ; je ne me soucie pas de le savoir. Je crois en la justice de Dieu ; donc je crois qu'enfin le droit prévaudra. Le mal peut l'emporter pour un temps et même se concilier l'admiration publique. J'ai vu dans une boutique de mercerie le buste d'une femme de bois, brillamment parée, tournant i^ur un pivot, qui faisait Tébahissement de tous les passants. Peu de temps après, on n'y pensait plus. Il en sera de même de cette passion de l'esclavage qui s'est emparée pour un temps de Boston. Mais la passion du droit durera autant que le granit des montagnes du New-Hampshire. Je ne vous dirai donc pas de désespérer de la liberté, parce que dos hommes politiques la trahissent. Cela leur arrive souvent. Désespérer de la liberté des noirs! Non, jamais, jamais! à moins que les cieux ne secouent loin d'eux les étoiles! à moins que le cœur de l'homme ne cesse de battre pour la liberté! à moins que l'Éternel Dieu ne soit jeté à bas de son trône et que le diable n'ait pris sa place ! Tous les artifices des méchants ne sauraient prévaloir contre le Père et non plus, à la longue, contre son Fils. Les scènes elles-mêmes dont nous avons été témoins, la Cour de justice enchaînée, les lois du Massachussets méprisées, la république déshonorée, tout cela parle au peuple avec une éloquence supérieure à tout ce qu'une parole humaine pourrait dire. Voilà un grand argument pour notre cause. Cette œuvre d'iniquité se crée de nouveaux ennemis à chaque forme de mal qu'elle revôt. Il y a un demain à aujourd'hui, et une

éternité après demain. Soyons courageux et actifs, calmes et tranquilles, pleins d^espérance.

Ceci n'est qu'un commencement de douleurs. Nous en verrons d'autres, et de sévères. La prospérité matérielle continue est ordinairement funeste à un homme; elle l'est toujours à une nation. Je crois que le temps approche où il y aura un terrible duel entre la liberté et l'esclavage. Actuellement, c'est l'heure de répandre des idées, pas encore celle de prendre les armes. Je sais qui triomphera : cette passion momentanée de l'esclavage n'est qu'un remous sur le grand fleuve de notre vie nationale. Peu à peu il descendra avec le courant, et il sera oublié. La liberté se déploiera sur nous comme le printemps sur les collines de la Nouvelle- Angleterre. Un terrain fleurira, puis un autre, jusqu'à ce qu'enfin le printemps ait couvert toute la contrée et que chaque montagne se réjouisse de sa splendide verdure.

Boston ! tu fus un jour la prière et la fierté de tous les citoyens de la Nouvelle-Angleterre. Ce furent des mains saintes qui versèrent l'eau du baptême sur ton jeune front. Tu es avilie aujourd'hui. Tu as accueilli à bras ouverts les ennemis des hommes. Tu as trahi l'esclave. Le sang de ton frère crie de la terre contre toi. Tu es une voleuse d'hommes. Jadis on plaça dans ton enceinte le berceau de la liberté. Le serpent doré du commerce s'est enroulé tout autour, et il a fasciné l'enfant tandis qu'il dormait. Passez doucement, soldats : il pourrait s'éveiller l Oui, il s'éveillera, et Boston flétrira

la mémoire de ceux qui ont foulé ses lois sous leurs pieds, violé les plus précieux instincts de son cœur et profané sa religion. De Boston enflée de sa richesse, ivre de passion et dépitée contre la liberté, — j'en appelle à Boston calme et sobre.

O Massachussets, noble contrée, notre mère à tous, toi qui as enfanté ces belles institutions et ces nobles hommes dont les grandes idées ont été la bénédiction de ce pays, — que tu es à cette heure abaissée, déshonorée, souillée! C'est Tun de tes serviteurs à gages qui fa infligé cette honte, déchirant le sein qui Tavait adopté. En sera-t-il toujours ainsi ? Je t'en conjure par tes champs de bataille, par la mémoire de tes grands hommes, champions de la justice, par ton Franklin, ton Hancock, tes trois Adams, par tes idées et ton amour de Dieu, — défens pour toujours le retour de pareils actes et lave-toi de ta souillure !

Amérique, toi la plus jeune dans la famille divine des nations ! tu es un géant dès ta jeunesse, chacune de tes deux mains touche un océan, tu as les laes derrière toi, et devant toi le golfe du Mexique. As-tu aussi oublié ta mission ici-bas, et n'es- tu fière que de ton immense territoire, de ton bétail, de ton blé, de ton coton et de ta toile? Voudras-tu accueillir le héros de Hongrie, et en même temps garder des esclaves, donner la chasse à de pauvres nègres à travers tes campagnes? 11 n'est pas un roi chrétien qui ne puisse te railler, toi et tes esclaves. Oublies- tu tes grands hommes, ton Washington, ton Jefferson? Est-ce seulement pour protéger ta richesse

que tu t'es faite nation? Et ta richesse consistera-t-elle en esclaves? Non , tu es égarée. Cela ne sera pas. Un jour il te souviendra des leçons du passé, tu te tourneras vers Dieu, et tu arracheras de ton livre la page odieuse où l'esclavage est écrit. Et tes fils qui t'entraînèrent dans cet égarement» comment t'apparaftront-ils alors?

Et toi, notre Dieu, père de nous tous, père et mère aussi, père de l'homme libre, et père aussi de Tesclave, daigne regarder notre pauvre pays. Regarde tes saints et bénis-les ; bénis aussi tes pécheurs et sauve-les de leur mauvais cœur. Bénis cette ville avec ton châtiment, cet État avec tes afflictions , cette nation avec ton sceptre de justice. Enseigne-nous à résister au mal par le bien, jusqu'à ce que nous ayons brisé les derniers fers et mis en liberté le dernier des opprimés. Qu'ainsi ton règne vienne! Qu'ainsi ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel !

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