CHAPITRE II
La religion de la famille Parker. — L'unitarisme. — Ses avanlages.— Ses défauts. — Rupture définitive de Parker avec le calvinisme. — Timidités et hardiesses. — Ce qu'il fit à l'université. — Old Paulus. — De la grande condition du progrès religieux. — Ce que disaient de la Bible la tradition et la critique. —L'histoire des dogmes. — Les religions comparées. — Les miracles. — Le Christianisme essentiel. — La paroisse de West-Roxbury.
Il nous faut revenir sur nos pas pour nous rendre compte des principes et du développement religieux de Théodore Parker.
Ses parents, avons-nous dit, étaient de pieux unitaires. Leur unitarisme n'avait rien d'étroit ni de dogmatique. De tout ce que Ton sait de l'enfance de Parker il ressort que le dogme proprement dit tenait fort peu de place dans les conversations et dans les lectures de la famille. Le caractère froid et pratique du père, la disposition plus sentimentale Q{ rêveuse de la mère, contribuaient également à
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\ éloiguer de ThorizoD domestique ce qui est ou purement théorique ou resserré dans d*étroites et infranchissables formules. Oit lisait donc la Bible, on se rendait exactement à Tëgiise, mais on cherchait avant tout dans le livre sacré et dans la prédication hebdomadaire ce qui allait au cœur, ce qui éclairait la conscience, ce qui parlait de Dieu à rânie, sans se. préoccuper beaucoup du reste. Admirablement conseillé et dirigé sous le rapport moral, le jeune Théodore fut donc à peu pi-ès abandonné à lui-même quant aux doctrines religieuses; mais sa réflexion enfantine ne taixia pas à se porter sur ce domaine qui excitait son désir de savoir plus encore que tout le reste. Il en résulta que ses croyances religieuses se formèrent en même temps que lui, non pas sans doute sans subir Tinfluencc de la tradition environnante, ce qui eût été impossible, mais sans que jamais il vit en elles un joug pénible, sous lequel il faut se courber sans mot dire. « Ma tête, » a-t-il dit quelque part, « n'est pas plus naturelle à mon corps que ma religion à mon âme. M Dès qu'il commençai réfléchir, il ressentit une indicible horreur à l'idée des peines éternelles qu'il avait vues formulées dans un vieux catéchisme, et ce fut un délicieux soulagement pour lui quand il sut qu'il y avait d'excellents chrétiens ([ui n'y croyaient pat*. 11 écoutait avec ravissement
îi THÉODORE FAlEEl.
ce qae sa mère lui disait da beaa caractère de Jésus. Ses bonnes amies, les fleurs et les étoiles, lui racontèrent de très4ionne heure la gloire de Dieu. H était sortouf saisi par le sentiment de Tinfinité de Dieu, et de tout temps il trouTa une joie intense dans la pei^sée de cette omni-présence, de cette activité sans limites, qui pénètrent toutes choses et se réyèlent à Pesprit religieux dans tous les phénomènes de Tunivers. Du reste, ses idées d'adolescent sur la Bible, son inspiration, les miracles, n'avaient rien encore de bien défini et ne dépassaient pas le niveau moyen des croyances unitaires au sein desquelles il était élevé.
Il est vrai que cette éducation unitaire était pour le jeune homme un privilège immense. De combien de préjugés et d'étroitesses n'était-il pas préseiTé par cela même! L'unitarisme aspirait à donner à Thomme une religion éclairée, moralisante, d'accord avec les institutions, les libertés, les besoins nouveaux de la société moderne. Il se rattachait par son culte, sa morale, son esprit général, à la grande Église réformée; mais, tout en fondant comme elle ses doctrines sur la Bible, H lAchait d'interpréter les livres saints de façon i\w les vieux dogmes irrationnels et contradicto1n»s fussent éliminés de l'enseignement religieux. Rien dans l'unitarisme ne contrariait^ tout
favorisait au contraire le progrès social et politique. 11 répandait une atmosphère bienfaisante de libéralisme progressif et de tolérance religieuse. Il n*avait aucune complaisance pour cette dévotion austère, monacale, supportable peut-être au sein des populations qui n'ont pas le travail productif en honneur; mais il maintenait avec fermeté les grands principes de la morale chrétienne qui doivent diriger une vie laborieuse, inspii-er les vertus domestiques et sociales. Aussi était-ce dans ces rangs que se recrutaient les patrons les plus courageux et les plus influents des grandes améliorations publiques et des institutions philanthropiques. Tandis que, sur la question de l'esclavage fMir exemple, l'orthodoxie du Sud de rtnion, et en grande partie celle du Nord, devenaient de plus en plus les humbles servantes des intérêts égoïsti.'s» inféodés au maintien de cette horrible institution; tandis que, dans une superstitieuse adoration de la lettre biblique, oubliant que si la lettre de VtAHit* gile n'a rien de formel contre l'esclavage, »o« i*^ prit le condamne péremptoirement, elles ne wngissaient pas de mettre ce régime \mrlmtv mm U protection des livres saints, — c'était wïtUmi do vîo de l'unitarisme que naissait le Wnimui HinpWiUmniste, longtemps dédaigné, aujourd'hui lé |/iv< mière puissance de l'Lnion* O^tt^f tj^im nmimri*»
tl TUÉODOME PAKKER.
lar^e el progiY!Ssîve, libéraie et sérieuse, voyait donc ses adhérents augmeoier chaque joui* en uouibre dans la Nouvelle-Angleterre, et là où elle ne se substituait pas par voie de conquête aux autres églises, elle entretenait un foyer permanent de libéralisme et de réforme qui rayonnait sur les autres sociétés religieuses. C'est par là, par cette voie indirr^cte, que l'unitarisme a le plus agi sur l'état i-eligieux en Amérique, et l'on se tromperait fort si Ton prenait le chiffre officiel de ses partisans pour la mesure exacte de ses progrès réels. Peu à peu un grand nombre d'églises univei'salistes, baptistes, presbytériennes, se laissaient pénétrer par le levain du libéralisme unitaire et se transformaient graduellement. Des prédicateurs d'un giand mérite, tels que Henri Ware et l'illustre Channing, accéléraient encore ce mouvement pacifique et compensaient, le second surtout, les défauts de in t(»n(larice unitaire par la chaleur communicative <ie leur talent et de leur cœur.
Nous parlons de défauts : en efi'et, à côté de l'exrellrnt esprit philanthropique et libéral qui distinguait le parli unilaire, il y avait des lacunes graves qui devaicMit se faire d'autant plus sentir que son Influence grandissait. Sous le rapport théologique surtout, runilarisme était plus riche de bonnes intentions que de résultats. Beaucoup
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d*homines éclairés, qui éprouvaient le besoin d'une religion simple et pratique et ne pouvaient plus supporter le joug de la vieille orthodoxie, respiraient à leur aise dans cette atmosphère plus douce et plus large. Reste à savoir si, en s'adoucissant, la religion ne s'était pas quelque peu affadie. Une certaine sécheresse, un rationalisme vulgaire et bourgeois laissaient parfois regretter les dogmes, irrationnels sans doute, mais imposants, grandioses, de l'orthodoxie traditionnelle. Le déisme, avec sa froide religiosité, perçait h chaque instant. Le mysticisme, cet élément inséparable de toute religion vivante, et parfaitement légitime tant que, se bornant à la sphère du sentiment, il ne pnHend pas régenter arbitrairement la conscience et la raison, se trouvait quelque peu réduit dans Tunitarisme à l'état d'un ange dont on aurait coupé les ailes. La philosophie et la critique biblique lui faisaient absolument défaut comme à tout le protestantisme anglo-saxon de ce temps-là. C'était enœix» le sensualisme de Locke qui trônait dans les écoles théologiques de l'ancienne et de la nouvelle Angh»teri-e. Comme un tel système réduit Tâme humaine à la plus complète passivité, comme il alK)utit logiquement au matérialisme ou au scepticisme, (ft que pourtant il no peut ui ne veut détruire les voix intérieures de Tàme qui réclament éncrgi-
quement des croyances, des devoirs, des espérances, ses partisans se réfugient ordinairement dans l'idée d'une révélation extérieure, miraculeuse, et s'imposant à l'homme avec l'arbitraire de l'autorité absolue. Aussi l'unitarisme , si libéral en matière de dogme, était-il resté très-attaché au point de vue surnaturel et aux anciennes idées concernant l'origine et l'autorité miraculeuse des livres de la Bible. Il était tout aussi habile que l'orthodoxie à plier au gré de ses désirs les textes concordant mal avec ses doctrines particulières, et si le malheur eût voulu que le symbole d'Athanase se fût trouvé dans l'Écriture, ses théologiens eussent certainement entrepris de démontrer qu'il n'enseigne pas la Trinité.
Telle était, avec ses avantages et ses inconvénients, la situation théologique dont Parker allait ' trouver à Cambridge les représentants les plus éminents. Au surplus, il avait pu étudier de près la vieille orthodoxie calviniste, qui était encore la croyance de la majorité et qui, chaque année, grâce à l'émigration d'Europe, aux Anglais surtout, recevait des renforts considérables, compensant amplement ses pertes. Dans son enfance et autour de la maison paternelle, il avait connu d'honorables partisans de la vieille foi des phres pèlerins. Pendant son séjour à Boston comme sous-maltre.
il suivit assidûment les pi*édications orthodoxes du fameux Lyman Beecher, alors dans tout rëclal de son talent. « Une année de cette prédication, dit-il, acheva de tuer en moi tout le pi*estige que la théologie calviniste pouvait encore exercer sur mon esprit. » Les côtés sombi'es de cette doctrine, qui enseigne un Dieu prédestinant arbitrairement quelques hommes au salut et Timmense majorité du genre humain à l'étemelle damnation , lui furent toujours profondément antipathiques.
Cependant il ne soupçonnait pas encore luimême les conséquences de la détermination qu'il avait prise de chercher la vérité religieuse on toute indépendance. En s* initiant chez le docteur Francis à la littérature et à la théologie allemandes, il avait été surpris et même souvent choqué de la liberté de parole et de pensée qui régnait en matière biblique dans ces parages inconnus, et qui contrastait si fortement avec le respect profond, méticuleux, facilement superstitieux, que TÉgliso unitaire, comme toutes les Églises protestantes américaines, professait pour la Bible et son contenu tout entier. Lorsqu'il se mit à lire Vlntroduction à l'Ancien Testament d'Eichhorn, c'est à genoux qu'il demanda à Dieu de ne pas être égaré, dans sa recherche de la vérité, par les i-aisonnements des incrédules. Nous avons, de ses croyances
religieuses à cette époque , un résumé adressé par lui-même à Tun de ses neveux.
Cambridge, 2 avril 1834.
. . . Vous désirez savoir ce que je crois. Je crois en la Bible. Cela vous satisfait-il? Non, direz-vous; tous les chrétiens professent la même croyance , et comme ils diffèrent entre euxl
Je commence donc. Je crois qu'il y a un seul Dieu, existant de toute éternité, pour qui le passé, le présent et l'avenir sont également présents. Je crois qu'il est toutpuissant, bon, miséricordieux, récompensant les bons et punissant les méchants dans cette vie et dans l'autre. Cette punition peut être éternelle ^ Par conséquent je ne crois pas que les joies et les peines de la vie future soient corporelles. Des plaisirs matériels fatigueraient bientôt, et Dieu nous préserve de châtiments pires que ceux de la conscience.
Je crois que les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament ont été écrits par des hommes inspirés de Dieu, en vue de certains desseins ; mais je ne crois pas qu'ils aient été toujours inspirés. Je crois que le Christ est le Fils de Dieu, conçu et né d'une manière miraculeuse,
1. Dans cette confession de foi, évidemment inspirée par la crainte de froisser une àme en heurtant trop brusquement ses croyances, Parker entend par la possibilité des peines éternelles celle qui résulterait d'une persévérance volontaire et éternelle dans le péché.
et qu'il est venu prêcher une meilleure religion par laquelle rhomme pût être sauvé.
Cette religion, je le crois, procure à Thomme le bonheur suprême dans cette vie et lui promet rêternolle félicité dans un autre monde. Je ne pense pas que nos péchés nous soient pardonnes parce que le Christ est mort. Je ne puis concevoir pourquoi ils le seraient pour cette raison, bien que nombre de grands et excellents hommes aient partagé cette croyance. Je crois que Dieu sait tout ce que nous ferons, mais ne nous détermine pas à faire quoi que ce soit.
Gomme on le voit, dans cette exposition de ses croyances, les doctrines orthodoxes sont adoucies, ou réduites à leur 7ninimum, ou même complètement éliminées. La Trinité n'est plus i-eprésentée là que par la naissance miraculeusede Jésus. L'inspiration de la Bible n'est pas constante, donc elle n'est pas absolue, d'où il suit que c'est à la conscience de Thomme qu'il appartient de décider, en lisant le volume sacré, quels sont les enseignements vraiment divins, quels sont ceux qui ne sauraient prétendre à cette prérogative. L'autorité dictatoriale de la Bible est donc virtuellement ruinée. •Mais Parker ne s'avouait pas encore cela. On aura remarqué aussi le point de vue utilitaire, oplimiste, de cette confession de foi : cmcà est un Irait queParkerdevaità touleson éducation, à sii franche
et forte nature : il le conservera, mais rennobllra toujours plus par un spiritualisme des plus élevés. Il faut suivre maintenant les transformations que subit sa foi religieuse à mesure que le champ de ses études s'élargit.
A l'université, comme à Boston, comme à Watertown, il fut le plus infatigable travailleur qu'on eût jamais vu. C'est au point qu'au bout de quelques mois il avait dépassé la plupart de ses professeurs eux-mêmes. Il excellait dans les exercices de discussion, mais ne promettait pas encore d'être le brillant orateur qu'il a été depuis, ce qui n'a rien d'étonnant. La prédication comme exercice, devant un auditoire imaginaire, est pour l'étudiant en théologie protestant ce que la messe blanche avec l'hostie non consacrée est pour le jeune lévite catholique. Parker a été un grand et puissant orateur à partir du jour où la prédication fut devenue pour lui une lutte, un combat à outrance. Le côté sarcastique de son caractère se déployait à Taise dans ces exercices juvéniles. Un jour qu'il lui était échappé de dire sans façon le vieux Paul, old Paulus, en parlant de l'apôtre des Gentils, il répondit au professeur qui le blâmait de cette expression irrévérente qu'il avait bien raison, et continua de développer son thème en faisant allusion à plusieurs reprises au « gentleman de Tarse, »
Mais il ne faudrait pas juger de ses dispositions réelles par cette boutade momentané qui se rattaohait chez lui à une antipathie croissante pour tout ce qui sentait le factice et le convenu. Il est telle manière de citer old Paulus qui dénote une étude plus approfondie, partant plus respectueuse des écrits du premier des réformateurs de FÉglise, que bien des prosopopées en l'honneur du saint canonisé. On se familiarise aisément avec les grandeurs qu'on examine de près et beaucoup. Or, Parker examinait beaucoup, et de toujours plus près. Il lisait les pères, savourait avec délices la grande littérature mystique, s'initiait à l'histoire des dogmes et des religions antiques, s'entourait des meilleurs exégètes allemands, et avide d'élargir toujours plus le cercle de ses études, voyant le monde grandir à mesure qu'il le connaissait mieux, il parvenait à mener de front avec l'étude de la théologie celle d'une dizaine de langues mortes ou vivantes*. Sa santé souffrait de nouveau des excès de travail
1. On peut voir par les échantillons que son journal et sa correspondance contiennent de sa manière de parler les langues étrangères, qu'il avait voulu les connaître afln de pouvoir lire les grands auteurs dans Toriginal, et aussi de se faire une idée du problème, dont il comprenait déjà l'immense importance et qui fait l'intérêt de cette belle science moderne qu'on appelle la philologie comparée. Il se soucia peu de les parler correctement, pourvu qu'il pût se faire comprendre. C'est ainsi qqe racontant.
qu'il s*împosait. Quelquefois une main chérie, on devine laquelle, lui adressait de Watertown de ces prières qui, en pareil cas, sont des ordres bien doux à recevoir, pour qu'il ne compromît pas son avenir par un labeur exagéré. Pendant quelques jours on était obéissant; mais la passion de s'instruire, de voir clair, le go ahead du Yankee reprenait le dessus. Tout en explorant ainsi l'histoire et la carte du monde, il apprenait bien des choses.
il est impossible qu'en s' élargissant, l'idéal ne s'élève pas. Il serait facile de montrer que tous les grands progrès religieux du genre humain ont coïncidé avec un élargissement notable de l'horizon intellectuel. La philosophie grecque la plus élevée est née après que les événements eurent mis en contact les Giecs et l'Orient. Le judaïsme des temps qui précédèrent le Christ s'est formé, non sous la dictée, mais au milieu et sous l'impulsion plus ou moins directe des influences persanes et grecques. Le christianisme arrive au moment où le monde ancien, jusqu'alors parqué en nationa-
lont de Aon premier voyage à travers la France, comment il dut prendre la diligence d'Avignon à Arles, en compagnie d*une énorme matrone qu*il appelle Madame Fumeau^ il décrit en termes moitié anglais, moitié français, Taccident qui arriva à son parnpluii; laissé dans la voiture pendant qu'on passait le Rhône : Madame* Fumrau se mit sur la (s'assit dessus) therefore, voilà ma parapluie cassée*
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lifés indiflférentesi si ce n'est hostiles, les unes aux autres, prend connaissance de lui-même, et où les étroitesses nationales doivent disparaître dans la communauté des souffrances et do; la sujétion h Rome. La Réforme a eu pour générateur l'esprit nouveau, plein d'indépendance et de hardiesse, que l'antiquité retrouvée, de grandes découvertes, la connaissance du monde plus que triplée avaient inspiré à l'Europe moderne. Et de nos jours où les découvertes géographiques, scientifiques, industrielles, changent de nouveau la face du monde, n'assistons-nous pas à une évolution nouvelle de l'impérissable idée chrétienne? La raison de ces coïncidences est simple. Tout progrès religieux ne s'accomplit que moyennant un certain affaiblissement du prestige de la tradition. Tant qu'elle parle seule, la tradition donne à tous ses enseignemenis le cachet de l'éternel et de l'univereel, l'apparence de l'absolu : de là sa puissance religieuse, car le cachet de l'absolu, c'est un caractère divin. Rien donc ne ruine plus sûrement son autorité que de découvrir qu'il n'y a là qu'une apparence. Je suis bien loin de penser que l'étude des langues et des religions comparées, les belles investigations de l'astronomie et de la géologie, les modernes Iravaux de la critique historique et biblique doivent nous détacher de l'Évangile et nous faire désirer
une religion aiisolument nouvelle. Testime au contraire que si quelque chose plaide en faveur de la religion de Jésus, c'est qu'elle demeure intacte, du moins qi^nt à ses principes essentiels, au milieu de la transformation des idées et des esprits. Mais je dis qu'à la vue de tout ce qu'on sait aujourd'hui sur le monde et son histoire, toute la vieille théologie est à réformer, toutes les vieilles méthodes de présenter ou de défendi*e la divinité de l'Évangile sont convaincues d'impuissance, tous les vieux dogmes sont menacés de mort, et que ceux-là seulement sont les amis intelligents du christianisme qui, discernant les signes des temps, travaillent selon leurs forces à le renouveler d'accord avec l'esprit de son fondateur et avec les impérieux besoins de l'esprit moderne.
Tel fui à peu près le cours que suivii-ent les idées <le Parker, à mesui-e que les choses divines et humaines se révélèi^ent à son àme passionnée de vérité. Nous avons dit que l'unitarisme américain, fort en avant des autres églises au point de vue des dogmes pwpi-ement dits, se mouvait encore sur le même terrain qu'elles quant à Fidée d'une révélation exlérieni-e, miraculeuse, imposant son autorité A In fonsfience et à la raison, et exclusivement tMMHntnit» d«n8 la Bihle. Celait |)ar des interpréta- Wm^x IftnIAI fort légitimes, tanlùt fort arhitraiivs.
qu*il se flattait de faille taire les réclamations du sens moral et de T intelligence éclairée. £n fait la critique biblique, déjà complètement émancipée en Allemagne, était encoi^e chez lui dans renfonce. Parker, qui lisait les Allemands, ne taixla pas à se sentir à l'étroit dans les théories de ses professeurs qui prenaient toujours la Bible en bloc, comme un tout irréductible, sans se préoccuper auti*ement des circonstances qui avaient présidé à la itkiaction, aux remaniements, à la réunion des livres qui la composent.
La tradition lui disait : « La Bible est une , elle est la révélation de Dieu à l'humanité, c'est un livre surnaturel qui, de sa première à sa dernièi-e ligne, est parole de Dieu. » — Mais voici ce que la critique lui apprenait. D'abord, quand il en serait ainsi, encore faudrait-il, pour que la Bible que le peuple lit actuellement fût un livre infaillible, que les traductions elles-mêmes le fussent, et quant aux savants qui peuvent la lire dans l'original , qu'ils ne fassent pas eux-mêmes très^indécis et très-partages sur le sens qu'il fout donner à nombre de passages importants. — Puis nous devrions possé^ der ce texte miraculeux dans son intégralité, sans rracilire ffnne variante, et c'est par dizaines de milliers .que Ton compte aujourd'hui les variantes ^ biblique» — Mais surtout la tradition
a-t-elle donc oublié que la Bible n'est, dans Téconomie chrétienne, ni un fait primitif, ni un fait simple et irréductible? Telle que nous la possédons aujourd'hui, elle se compose de deux parties bien distinctes, l'Ancien et le Nouveau Testament : le premier, source régulatrice de la religion juive; le second, document de la religion chrétienne originelle. Mais le premier se compose de trente-neuf livres écrits par des auteurs différents espacés sur plusieurs siècles ; le second, de vingt-sept livres, divers aussi par leur origine et leur but. Qui a réuni à deux reprises ces deux collections? On n'en sait rien pour l'Ancien Testament, qui n'était pas même rigoureusement clos quand Jésus vint au monde. On ne le sait pas davantage quant au Nouveau, dont le canon ne fut arrêté avec précision qu'au v« siècle, après bien des variations et des tâtonnements, après que tel des écrits qui le composent actuellement eut été longtemps ignoré ou rejeté, et que tel autre, exclu aujourd-'hui du canon, eut longtemps été en possession d'une autorité égale à celle des livres canoniques. Sur quelle inspiration miraculeuse les collecteurs du canon se sont-ils donc appuyés pour faire leur triage? Ils étaient faillibles comme nous. Comment donc soutenir l'infaillibililé d'un livre sorti d'une opération faite par des hommes sujets à Terreur?
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Si du moins un examen attentif des livres canoniques justifiait complètement leur œuvre! Mais tant s'en faut qu'il en soit ainsi. Le canon traditionnel attribue à Moïse cinq livres évidemment composés de documents divers par la date et par Tesprit, dont le dernier raconte sa mort; au prophète Ésaïe, des prédications qui doivent être scindées en deux groupes forts distincts et séparés l'un de l'autre par une période d'au moins cent cinquante ans ; au roi David, un très-grand nombre de psaumes dont une grande partie, -sinon la trèsgrande majorité, lui est de beaucoup postérieun»; à Daniel, qui est censé avoir vécu au temps de la captivité de Babylone, une série d'oracles visiblement rédigés sous le règne d'Antiochus Épipha no. — De même le Nouveau Testament actuel attribue à l'apôtre Paul l'épîtr^ aux Hébreux, qui ne peut être de lui, et à l'apôtre Pierre une seconde é|)ltre qui suppose que toute la première génération chrétienne était morte quand elle fut écrite (II Pierre, lu, 3-9). Ce sont là les laits le» plu» saillants que la critique ait mis en lumière, et ni positivement démontrés que les plus méticuleux, parmi ceux qui s'en sont sérieusement occupé», ont dû se rendre à la force de l'évidence?. — M maintenant, faisant abstraction dr*» autifiir», mun passons au contenu de ces livn*», pouvoii»- mom«»
regarder comme une révélation divine continue ces récits ou ces enseignements où il est si facile de relever tant d'erreurs astronomiques, physiques, historiques; ces narrations qui se contredisent; ces miracles décidément impossibles, même pour ceux qui croient volontiers au miracle, et dont le caractère légendaire ou mythique s'impose à tout esprit non prévenu; ces idées grossières de Dieu représenté comme un être imparfait, colère, vindicatif et arbitraire? S' imagine t-on d'ailleurs que la Bible contienne d'un bout à l'autre une seule et même doctrine? C'est ce que les unitaires pensent encore, et de là leurs tours de force en fait d'interprétation. Sur ce point ils n'ont rien à reprocher aux autres sectes chrétiennes qui toutes s'ingénient à tordre le sens des déclarations scripturaires jusqu'à ce qu'elles soient parvenues à les faire cadrer avec leurs dogmes particulière, ittais, pour l'observateur attentif, cette unité de la doctrine biblique est une illusion. Pour nous borner au Nouveau Testament, autre est la doctrine des trois premiers évangiles, autre celle du quatrième; autre est l'enseignement de l'apôtre Paul, autre celui de l'épître de Jacques ou de l'Apocalypse. Qu'il ne soit donc plus question d'imposer aux chrétiens la doctrine de la Bible, car il y en a plusieui*s. On conçoit comment, ces portes une fois percées
dans le mur de clôture de Fenceinte consacrée, le flot de la critique ne tarde pas à tout envahir. L'histoire des dogmes chrétiens contribuera non moins puissamment à détacher le jeune théologien de la ti-adition dogmatique du passé. Elle a été déjà faite en Allemagne, et d*une main magistrale. Si l'unitaire y trouve d'amples confirmations des griefs de sa secte contre les dogmes de la Trinité, du péché originel, de la rédemption par le sang du Christ, s'il voit qu'elle a eu parfaitement raison de dire que le christianisme en lui-même est fort indépendant de ces doctrines, qu'il a vécu avant elles et par conséquent leur survivra, il doit reconnaître aussi que l'église de son choix n'a pas échappé plus que les autres à l'illusion qui leur a lait croire à toutes que rantiquité chrétienne a été précisément ce qu'elles sont, et il de> ra se dire qu'il est vain de vouloir à tout prix se régler sur une église primitive qui a eu aussi sa part d'erreurs et de défauts graves. Le vrai christianisme, celui qui répond réellement à Fesprit et aux intentions du maitre, est en avant, non pas en arriére de nous.
Enfin l'étude des religions comparées, des my^ thologies , des peuples et des langues vient poser ftu penseur une question rénovatrice de la thérh» iogie tout entière* Le christianisme, quelque
supérieur qu'il soit à toutes les religions histoi-iques, esl-il lellemeiU séparé de celles-ci par son origine miraculeuse que Ton doive le leur opposer purement et simplement comme la vérité à Terreur, Tœuvrc de Dieu à celle des hommes? Ou plutôt riiisloire des religions ne présente-t-elle pas des phénomènes que Ton peut dire, non pas égaux, mais spmhlables à ceux qu'on peut observer en éludiantles origines du christianisme? Zoroastre, Mahomet, Bouddha surtout, sont-ils jugés quand on les a relégués sans autre forme de procès dans la catégorie des imposteurs ou des hallucinés? Et f-uand on voit que Ton peut classer les religions comme les genres et les espèces de la nature A ivantc , quand on découvre la loi immanente de ce développement religieux de l'humanité qui s'est ('levée pou à peu, sur ce domaine comme sur d'autres, de la matière à Tcsprit, du fétichisme le plus enfantin à la conception la plus sublime de rètre divin, ne serait-il pas infiniment plus rationnel d'admettre que, non-seulement le christianisme et le judaïsme , mais encore tout le mouvement ascensionnel de l'humanité cherchant son Dieu est le déploiement imposant d'une seule et même loi de croissance? A ce point de vue, Jésus, fils de l'humanité attirée par Dieu, a prononcé le mot que la conscience humaine avant lui s'essayait
à bégayer, mais en le prononçant il Ta romhi dair et facile pour tous.
Telles étaient les idées, les doutes, les dérouvertes qui se croisaient dans rinlelligence de Théodore Parker durant son séjour à Tuniversité. Déjà, de concert avec quelques amis, il rédigeait pour le Scriptural Interpréter des articles sur FAncien Testament où perçait l'influence que les criti(|i;(»s allemands commençaient à exercer sur ces esprits indépendants et sérieux. C'est ainsi, par exempi;», qu'on démontrait comment le chapitre lii« d'Ésnï.» n'estpas du tout une prédiction de la personne d de la mort de Jésus, mais une description idéale du juste ou du serviteur de l'Éternel, tel qu'il étî l pendant la captivité de Babylonc. V,n général on faisait voir que les prophéties, rapportées de TAncien Testament à la personne de Jésus, man([uaienl de toute validité en tant que prédictions miraculeuses. Il y eut un cri de suiprise et bientôt dr* terreur dans les rangs des vieux unitaires. Ils ne se demandèrent pas : Ces jeunes gens ont-ils tort ou raison? mais : Où allons-nous? Et qu'épargnera-t-on si Ton y va de la sorte?
Il est clair que des arguments de cette force ne suffisaient pas pour faire reculer les hardis explorateurs. Du reste Parker n'avait pas organisa* encore ses idées théologiques. Beaucoup do chosr».s
étaient encore chez lai à Fétat chaotique. Par exemple, quant an surnaturel, il n'avait pas encore, ainsi qu'il le dit lui-même, Tidée de Dieu qu'il eut plus tard et qui, une fois acquise, lui rendit l'admission d'un miracle réel aussi impossible que celle d'un triangle rond. On peut seulement observer qu'à partir de cette époque, sa foi dans les miracles bibliques va toujours en diminuant A mesure, en effet, qu'il promenait sur les pages de la Bible le flambeau d'une libre critique, il devait se convaincre toujours plus qu'il n'y avait pas un seul miracle suffisamment attesté pour qu'un homme pût se croire tenu de subordonner son expérience quotidienne au témoignage d'un écrivain peut-être inexact, peut-être mal renseigné, peut-être enfin trompé par son propre enthousiasme. Plein d'admiration pour les vertus héroïques et l'incomparable beauté morale du Christ, il se disait déjà que c'était leur ôter toute valeur que leur assigner pour cause une naissance et une nature extra-humaines. Cette naissance miraculeuse de Jésus est sans doute enseignée dans deux évangiles. Mais les deux auti*es, tout le reste du Nouveau Testament, n'en savent rien, et les évangiles eux-mêmes qui la rapportent contiennent d'autres données qui la démentent. Puis une grande idée s'emparait toujours plus de l'esprit de
Parker, celle de la perfection absolue de Dieu, et elle devait lui servir désormais de pierre de touche pour apprécier les doctrines religieuses. Enfin, plongeant au fond de cette mer tumultueuse d'opinions de toute espèce qui s'entre-choquent et se réduisent mutuellement en poussière, son esprit judicieux et pratique cherche le fond résistant, permanent, sur lequel il faut jeter l'ancre, et il le trouve en ceci, qu'il n'est rien de meilleur pour un être quelconque, qu'il ne peut non plus y avoir pour lui d'obligation plus impérieuse que d'obéir à la loi de sou être: donc, pour l'homme à la loi de la nature spirituelle. Être bon et faire le bien dans la foi au Père céleste, c'est le sentiment chrétien proprement dit, il n'est rien de supérieur à cela au ciel ni sur la terre, et c'est le fondement sur lequel il faut toujours édifier. C'est aussi là-dessus qu'il veut construire*.
i: Il ne faudrait pas croire que le sentiment religieux chez Parker se trouvât desséché ou amoindri à la suite de cette investigation persévérante et libre. Nous aurons plus d*une fois Toccasion d'observer que' ce qui fait Toriginalité et la puissance de Parker, c'est cette réunion du mysticisme et du rationalisme, saisis run et l'autre par leur côté légitime. C'est eu 1836 qu'il composa ces beaux vers :
Jésus, there is no dearer name than thine, Which lime has blazened on his mighly scroll ; No wreaths nor garlands ever did entwine
Cependant les années du noviciat théologique touchaient à leur terme. Bientôt il put prêcher en qualité de candidat au saint ministère et se faire connaître dans plusieurs localités, en attendant qu'une paroisse vacante l'appelât comme pasteur à poste fixe. C'était en 1836. Il partageait son temps entre ces prédications itinérantes qui lui valaient déjà une certaine réputation, et ses travaux théologiques toujours poussés avec ardeur. C'est alors
So fair a temple of so vast a soûl.
There every virtue set his triumph-seal ;
Wisdom conjoined with strength and radiant grâce
In a sweet copy Heaven to reveal
And stamp perfection on a mortal face.
Once the earth wert Thou, before men's eyes,
That did not half Thy beauteous brightness see,
S'en as the emmet does not read the skies
Nor our weak orbs look through immensity.
Ce que nous essayons de traduire ainsi, en invoquant l'indulgence due à toute traduction de vers en une langue étrangère :
Jésus, il n'est pas de nom plus précieux que le tien, — Ce nom que le temps a blasonné sur sa puissante voûte, — Et jamais frises ni guirlandes ne se sont déroulées — Autour d'un si beau temple que celui de ta grande âme. — Chez toi chaque vertu a posé le sceau de son triomphe. — La sagesse s'est alliée à la vaillance et à la grâce — Pour révéler le ciel dans une douce image — Et imprimer la perfection sur des traits mortels. — Tu passas jadis sur la terre devant les yeux des hommes — Qui n3 virent pas à moitié ta sublime splendeur, — Pas plus que la fourmi ne sait lire dans les cieux, — Et que nos faibles yeux ne pénètrent l'immensité*
ÉDUCATION RELIGIRUSK. 4»
qu'il conçut le dessein de faire [Miraltre une Iraduction de V Introduction à l'Ancien Testnmenl du professeur De Welle. C*étail en ce temps le meilleur ouvrage de ce genre. Avec la candeur du jeune homme qui croit que le monde est comme lui disposé d'avance à se tourner vers la lumière, il en espérait beaucoup de bien en vue des progrès d'une saine théologie, il voulait surtout briser par (\» moyen, dans l'opinion des gens éclairés, celte bibliolâtrie qui enchaînait tant d'intelligences. 11 dut avouer par la suite qu'il s'était bien trompé dans ses calculs. xMais, dans cet espoir, il se livrait avec sa fougueuse ardeur à ce travail de ti-aduclion, enrichissant d'ailleurs l'ouvrage allemand d'une masse de notes fournies par sa propre érudition et le rectifiant même quelquefois. Ce fut vers le m/me temps qu'il eut la douleur de perdre son vieux p.re. Sa douce et pieuse compagne l'avait de quelqurs années précédé dans la toml)e. Leur sou\enir irvsia comme embaumé dans le noble cœur de leur fil ;. On peut s'en apercevoir souvent dans ses disconr. religieux.
En 1837, la petite paroisse unitaire de Wr.l- Roxbury, située à peu de distance de Boston, fit choix de lui comme pasteur. La communauté s.^ composait d'une soixantaine de familles, vivnnt pour la plupart dans une modeste aisance, quel
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ques-ones riches et inslmjtes. Les deroirs pastoraux n'étaient pas absortiants. Le pays était beau. La cnre, d'nne simplicité charmante, était enfouie dans la yerdure, et, selon une coutume assez répandue dans les contrées protestantes, le pasteur ayait le libre accès des jardins du Toisinage. Son goût pour la méditation à trarers champs ou au milieu des fleurs, qu'il aimait avec passion , trouvait là pleine satisfaction. Il pouvait aller aisément k Boston, et y profiter des derniers entretiens du docteur Channing, dont il fréquentait beaucoup la maison. Ses paroissiens écoutaient a?ec plaisir ses sermons pleins d'originalité, de poésie, d'applications à leur vie simple et honnête. Ce fut dans cette retraite parfumée qu'il alla s'établir avec sa chère Lydia, devenue la compagne de sa vie.