CHAPITRE XVI. SOI
pour sa part, il croit pouvoir enfreindre les devoirs ainsi que les conséquences de cette alliance , lorsque ses penchants Ty engagent; sans se faire le moindre scrupule de détruire la paix domestique et le bonheur moral de sa femme, bonheur pour lequel ir témoigne le plus dédaigneux mépris, tandis que dans son égoïsme il regarde sa femme comme consciencieusement liée pour sa conduite a son égard.
La femme, généralement plus scrupuleuse dans ses devoirs, est du reste, au fond, tout aussi indifférente pour son mari, quelle n'a simplement accepté que pour se créer, comme le dit le mot consacré, un établissement ou un chez soi, et qui lui procure des satisfactions qu'elle n*avait pas chez ses parents; enfin aussi, pour trouver dans son mari ce qu'on appelle un soutien, après qu'elle aura perdu par la mort ceux qui Pont protégée dans sa jeunesse. Mais, plus rarement encore que l'homme , elle contracte mariage dans la vue de trouver dans son alliance le bonheur de Taffection ; bonheur que ces mariages de convenance , comme on les appelle très-improprement, ne permettent guère d'attendre.
Lorsque plus tard enfin la femme sent qu'elle est mère, l'amour passionné qu'elle éprouve d'avance pour son enfant l'attache vivement k son mari , comme le protecteur-né de l'Être faible si cher k son cœur, auquel elle va donner le jour , et qui doit trouver en lui son principal appui dans ce monde. Mais quoique ce vif sentiment d'attachement naisse au fond du cœur de la femme, il n'a toutefois rien de commun avec le véritable amour , qui suppose l'harmonie des sentiments et l'admiration pour la personne aimée , et n'est en réalité que celui de la reconnaissance offerte d'avance pour le bien qu'il pourra faire a l'enfant qu'elle porte dans son sein.
Liée d'ailleurs une fois à celui qu'elle a accepté pour époux , et comprenant que faible, il ne lui reste qu'k se soumettre , autant que possible , à ses exigences , elle s'y résigne par l'effet de la douceur de son caractère , dans le désir
de maintenir par ses bons procédés Tharmonie et la paix, soit par des sacriflces de tous les instants, soit même par la ruse, lorsque le capricieux despotisme de son mari Ty oblige; lui faisant croire qu'il lui inspire quelque affection, qu'elle trouve sa conduite envers elle bonne et loyale, et que très-satisfaite de la position dans laquelle il Ta placée, elle lui apporte les sentiments de la plus douce amitié en témoignage de sa reconnaissance.
Or dans tout cet artifice , la femme croit agir d'une manière louable, parce qu'elle' évite des troubles toujours plus ou moins fâcheux , tandis qu'elle ne fait que se dégrader nécessairement à ses propres yeux.
Si Ton ne se mariait , au contraire , que par l'effet d'un véritable amour réciproque , fondé sur les qualités morales de l'un et de l'autre , qu'on a reconnues être en harmonie , amour duquel naîtrait nécessairement le désir de vivre ensemble sous l'empire d'un vif attachement, il est évident que chacun désirant maintenir cette affection dans toute sa pureté, ne commettrait non-seulement jamais le moindre acte qui pûty porter atteinte, ce sentiment d'amitié le rendant par lui-même déjk impossible ; jnais encore la simple réflexion ferait entrevoir que tout, jusqu'à la plus faible chose, pourrait amener de fâcheux troubles dans cette heureuse harmonie; troubles qui doivent, par leur fréquence , nécessairement atténuer, et finir même par détruire le bonheur de leur attachement réciproque.
Je dis que la véritable amitié rend ces troubles impossibles, vu que celui qui en serait la cause souffrirait d'avance a la fois du mal qu'il va faire à la personne qu'il aime, et par l'effet du mépris qu'il serait obligé de déverser sur luimême , d'où il évitera, eu conséquence , tout ce qui pourrait contribuer à détruire son bonheur, car il n'est pas naturel , à moins d'être fou , de se faire mal à soi même.
L'homme, par l'effet de l'attachement que lui inspireraient Taffection et les vertus de sa femme, loin de voir en elle
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un Être d'un rang inférieur au sien , reconnaîtrait au con«traire facilement les éminentes qualités qui relèvent même au-dessus de lui , et lui rendrait dans son cœur Thommage dû k ses mérites , et trouverait en outre dans ce sentiment de dévouement une nouvelle source de jouissance: celle de Fadmiration qui contribuerait puissamment à sa félicité, en le fortifiant en même temps contre tout ce qui pourrait porter atteinte a son amour.
De son côté , la femme sensible et tendre , reconnaissante des procédés pleins de bienveillance et de délicatesse de son mari, lui en témoignerait sa gratitude par le plus vif attachC" ment et les soins affectueux qu'on ne peut trouver que chez les femmes, naturellement portées aux actes de bonté et de dévouement; et cela d'autant plus, qu en comparant la posi« tien dans laquelle elle se trouve k celle d'une foule d'autres femmes mariées, elle reconnaîtrait qu'elle est réellement placée au-dessus d'elles, par cela même que son mari rend hommage h son droit naturel à l'égalité , ainsi qu'à sa dignité jamais humiliée.
J'entends dire souvent que les mariages de convenances réussissent d'ordinaire mieux que ceux qu'on appelle mariages d'inclination ; mais ces personnes ne raisonnent jamais que d'après des faits isolés , cités k l'appui de leur opinion, ayant soin de se taire sur les cas, bien plus nombreux, offrant les preuves du contraire. Généralement aussi on confond les uns avec les autres , les mariages de véritable inclination avec ceux qu'on ne contracte que par amour, et pour le dire franchement, simplement en vue de jouissances physiques; tandis que la différence entre ces deux espèces de mariages est au contraire fort grande.
Le mariage d'inclination , le plus honorable de tous , qui promet le bonheur le plus pur et le plus durable, est celui contracté, ainsi qu'il a été dit plus haut, entre des personnes qui, par une connaissance plus ou moins longue, se sont réciproquement reconnu les qualités du cœur et de l'esprit
auxquelles elles attachent le plus de prix, et dans la jouissance desquelles elles trouvent le bonheur qu'elle^ désirent. L'amitié qui résulte de cette heureuse concordance des caractères, est dès lors aussi invariable que les causes qui rontfait naître, et maintient non-seulement la meilleure intelligence entre les époux , mais leur offre encore, en elle-même, la jouissance la plus pure , en même temps qu'un amour tendre et vif ne manque pas de s'associer a cette amitié affectueuse.
Le mariage d'amour, au contraire , n'a lieu qu'entre des personnes qui se plaisent seulement, sans se connaître, sans savoir s'il existe quelque concordance de sentiments, de goûts et d'opinions entre elles, amour qui n'étant fondé que sur les qualités physiques, qui séduisent au premier moment en promettant de vives jouissances , disparait a l'instant de la satiété. La seule attente du plaisir faisant aimer la personne de qui on doit le recevoir, on confond de là cette affection , qui n'est que Yamour physique d'un instant, avec Yamour dit platonique, qui dure toujours, comme conséquence de l'amitié qui ne cesse jamais quand elle est fondée. On conçoit, en conséquence, qu'un bonheur établi sur une base aussi fragile que les qualités physiques, ne saurait durer plus longtemps que sa fugitive cause ; et en effet , sitôt que les désirs sont satisfaits, ils disparaissent, et avec eux l'affection qu'ils ont fait naître. Les qualités morales des deux époux qui, au contraire , n'ont point varié, et ne sont restées qu'inaperçues , se montrant après dans toute leur nudité, heureux ceux que le hasard a favorisés ; tandis que les autres, qui ne découvrent que des défauts repoussants, se trouvent nécessairement abandonnés à tous les tourments qui peuvent naître de l'obligation de vivre avec une personne qui n'offre plus que des dégoûts.
Le mariage de convenances enlin , ce mariage vraiment blâmable, est, ainsi que je l'ai déjà dit, celui où une personne consent à vivre k jamais avec une autre qui lui est étran-