CHAPITRE XVI
Si de fait il existe chez les nations des distinctions de castes plus ou moins favorisées par les lois civiles , ces distinctions n*ont été établies que par la violence et imposées k des vaincus qu'on a réduits à un servage plus ou moins dur; ainsi que Thistoire le fait connaître. Aussi cette barbare inégalité de droits attachée a la naissance disparait-elle aujourd'hui chez tous les peuples, k mesure qu'ils avancent en civi» lisation ; le sentiment de sa propre dignité ne permettant à personne d'admettre qu'on soit par son origine inférieur k tout autre; et si l'opinion contraire existe encore chez certaines gens, ce n'est, d'une part, que chez ceux qui, trouvant leur intérêt dans cette condition de supériorité à regard d'autres, cherchent à maintenir cette opinion chez les malheureux placés sous leur dépendance, et obligés de les servir et de leur rendre un indigne hommage, honteusement consenti ou forcé; et, d'autre part, cette opinion peut exister chez ceux qui , se sentant personnellement abrutis, pensent qu'ils appartiennent réellement à quelque race dégradée, et de là moins noble que d'autres auxquelles ils doivent être en conséquence naturellement soumis, et consentent de là à subir Thumiliant mépris attaché nécessairement à leur condition subalterne.
Si tel homme favorisé par la fortune se trouve dans une position plus heureuse que son prochain, l'orgueil seul peut lui faire penser qu'il est personnellement plus élevé ou plus Nobk que lui, vu que par ce seul avantage, sans autre mérite, il n'est devant Dieu et la justice des hommes, que l'égal du plus malheureux des humains.
Quoique le pauvre forcé par le besoin soit obligé de sacrifier au riche son temps et son travail pour recevoir de lui le salaire dont il vit, celui-ci ne peut, sans donner les preuves d'une intelligence bornée et d'un cœur inaccessible âla pitié, considérer l'homme qui le sert comme appartenant à une caste inférieure à la sienne, et se croire de là en droit d'insulter à sa niisère, en lui faisant sentir, par son or-
SS08 • THEOIiOBlE DE LA irATCRE.
gti<îilfë«x décïaini la fâcheuse position où Iç lûrfàélif Ta placé. ' ; • :
Si le hasard , ou quelque autre cause , nous a donné la h^ culte de nous faire servir par notre prochain, la pf us simple loyauté doit nous engagera n'accepter son travail que siùiplement comme un dur sacrifice qu'il est obligé de noafi faire; et notre devoir devant Dieu est de tâcher d'adoucir alitant qu^il est en nous, par de bon§ procédés , le pénible sentiment de rhiimiliaiion qu'il doit nécessairement éprouver dans sa triste situation/
Si rhomifte favorisé par la fortune ne recherche d'ordinaire pas la société du pauvre, cela n'est justifiàhlequ- autant que ce soit pour cause de la différence d'éducation guecbacun a reçue en particulier, et par laquelle il existe une trop grande dissemblance de goûts et d'opinions entre eux; dif- ^ férence qui fait qu'ils ne sauraient se complaire dans la iîotopagniè Tiin de Tautré ; mais ce ne sont Ik q«e des différences îndividaelles et d0 eîreonstaùces, et B<)n des différences de rang qui ne peuvent être admises que dans la hiérarchie des fonctions, mais jamais entre dé soi disant castes; opinion que tout bon sens? repousse comme contraire S tout droit naturel.
En effet, la seule supéifiôrîté réelle et méritoire qui puisse exister entre les hommes né satifait avoir lieu que relativè- Imént aux individus qui, plus où moins favt)risés par la nature bu le hasard, s'élèvent ir divers degrés dans la socîélé, où le pauvre pârvieni souvent par son génie et son travail à se placer au-dessus du riche ^ qui, dans son oisive ntolîêsse, ne croit pas avoir besoin de cultiver son intelligence , pensant que s^ fortune et sa naissance doivent lui tenir lieu de tout mérite; * - ■■ ■
Cèst àinsî que le fils d'un simple artisan sans fortuné, qui ise distingue par son mérite acquis au moyen de ses propres soins, est certes plus estimable et par là plijs élevé que tel prince ignorant , abruti par la d#âuche, qui croit
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que le seul titre quHS a fèçu par sa naissance suffit pour le placer au-dessus d'une foule d'hommes plus honorables que lui par leur savoir, leur gétite et tes services qu'ils rendent a leur patrie ; et ceux-ci ont d^autânt plus de droits à notre estime que ce n'est que par leurs vertus qu'ils sont arrivés au rang qu'ils occupent dans là société, tandis que celui qui vit dans l'opulence ne doit le plus' souvent le sien qu^iau^ha* sard dé la nai^ance , sans aucun mérite de sa part. ^ • Si l'on divi^e'une nation civilisée quelconque en; quatre ^ classes suivant l'importance des fortunes, ce n'est pas là plus opulente et la j^us élevée sous le rapport héraldique . qui se place au premier ràn^, quoique les richesses qu'elle possède lui facilitent d'ordinaire beaucoup les moyens de s'instruire et de se perfectionner pour acquérir un véritable mérite, mais c'est bien la classe qui la suit immëdiàterWéat/et fort souvent même les hommes les plus éminents' sont sortis des deux classes inférieures si mal partagées sous^ te rap'port de la fortime; et cela par l'effet du seul pouvoir dé leur génie, ainsi que le prouvent surtout l'histoire dé nos armées , les sociétés savantes et là haute industrie. Eb effet, conibien . compté-t-pn parmi les millionnaires d'hommes qui se soient fait remarquer par leur savoir et leurs taleritisT Certes fort peu, en comparaison de ceux appartenant à la seconde classe de la société. Combien de Philosophes , de Littérateufis, de Poètes distingués, de Savants dans quelque science que ce soit, ou d'Artistes habiles sont-ils sortis des familles opulentes? Aucun pour ainsi dire; et si quelquefois des' hommes très-haut placés par leur rang et leur fortune se sont distingués dans l'art militaire, ce n'est que parce qu'ils se sont partout réservé le pouvoir de commander les armées ; encore ont-ils d'ordinaire été battus piàr des capitaines sortis des classes moyennes de la société, etsouvent même de la plus inférieure.
C'est dans la seconde classe du peuple que se trouvent, aiiïsïîqiieié viens de le dire, les hommes les plus distingués, Du H
et en condéquence le plus haut placés dans la société. Quoique cette classe ne jouisse que d'une fortune médiocre, elle est toutefois plus que suffisante pour lui permettre de donner k ses enfants Téducation la plus soignée, et généraleâient bien au-dessus de celle que reçoivent ceux de la classe supérieure ^ par cela même qu'ils en ont besoin pour se maintenir^ soit par leur savoir et leurs talents ^ soit pour les convenances sociales , au niveau des personnes les plus élevées : d*où vient qu'ils ne le cèdent en rieti aux plus grands capitalistes quant k la bienséance dans le monde , et es surpassent de beaucoup par le savoir.
La troisième classe du peuple, celle formée par les hommes auxquels la fortune ne permet pas de s'élever par la science et les arts au niveau des deux classes supérieures, constitue toutefois dans totis les pays une partie fort honorable de la société ^ tant par les niœurs que par la probité ) rapports sous lesquels cette classe est au moins Tégale de celle des gens les plus riches » quoique sa culture scieûti'' flque soit nécessairement moins soignée»
Enân la clAsse la plus pauvre se trouve au dernier raag, non parce qu'elle n'est pas aussi perfectible que les autres , mais parce que ^ (privée des ressources que donne la fortube^ elle est dès Tenfance réduite k la dure nécessité du travail iliaûuel pour gagner sa vie « satis audun moyen d'acquérir quelque culture de l'esprit par l'étude ; cause d'infériorité pour laquelle elle mérite précisément toute la sol« lieitudé du philanthrope qui^cotnpatissant k son malheur noa mérité I lui tend une main bienveillante pour chercher k la relever de cette situation inférieure , pour la placer^ partout où cela est possible , dans utié position plils heureuse. Encore combien ne voyons-nous ps^s d'hOtames d'un mérite transcendant sortir de cette classe par l'effet de la seule puissance de leur génie et du travail intellectuel, pour se pincer au premier rang ? Hommes d'autant plus dignes de notre admiration , qu'ils ne doivent la haute position qu'ils occu-