CHAPITRE XV
Des Devoirs du Confesseur envers les Scrupuleux,
598. Le scrupule est une appréhension mal fondée, une vainc frayeur , une crainte outrée qu'il n'y ait du péché où réellement il n'y en a point. Cette crainte ti'ouble le repos de l'âme et la remplit d'inquiétude; c'est une maladie cruelle, quelquefois opiniâtre, qui demande de la part du confesseur une charité et une patience à toute épreuve. Une âme scrupuleuse qu'on ne voudrait pas cntcn-
(1) Voyez s. Alphonse, Praxis vort/essarii ,11" liO, elc.
dre, qui ne pourrait trouver un confesseur compatissant, ne tarderait pas à perdie la tête , peut-être la vie même, ou à se livrer aux plus grands désordi'es. Les symptômes de cette maladie peuvent se réduire à quatre principaux : i" Changer sans cesse de sentiment sur la plus légère apparence , jugeant tantôt permis et tantôt illicite ce qu'on \a faire ou ce qu'on a fait. 2" Se repaîti-e souvent de réflexions minutieuses et même extravagantes sur les plus légères circonstances de ses actions. 3" Consulter beaucoup , et ne s'en rapporter cependant qu'à soi-même. 4" Enlln, agir avec une certaine anxiété qui trouble l'esprit , paralyse en quelque sorte les facultés de l'Ame.
Les scrupules viennent quelquefois de Dieu; non qu'il soit l'auteur de nos illusions, mais il nous prive des lumières qui les dissiperaient, ou pour nous punir de certaines fautes, ou pour nous humilier. D'autres fois, ils viennent du propre fonds de l'homme, c'est-à-dire, d'un naturel disposé au doute et à la crainte, ou d'une imagination vive et féconde en difficultés, ou d'une légèreté de l'esprit qui change facilement d'opinions, ou d'un esprit étroit qui iic saisit une idée qu'à demi , que d'un seul côté , quoiqu'il la saisisse vivement; ce qui l'empêche de faire un juste discernement entre le bien et le mal. Ils peuvent aussi venir du démon , qui , désespérant de pouvoir faire tomber une àme dans le péché, cherche à la troubler, afin de l'empêcher de faire le bien , et de la jeter dans le découragement.
599. Les docteurs assignent beaucoup de règles pour la conduite des scrupuleux , des règles générales et des règles particulières ; mais, comme le dit saint Alphonse, ce n'est point, ordinairement parlant, par des règles particulières qu'il faut conduire les scrupuleux. Avec des règles particulières, ils ne peuvent jamais se décider; ils sont toujours dans le doute si telle ou telle règle particulière est applicable au cas actuel, qui leur parait toujours différent du cas supposé par le confesseur (l). Or, continue le même docteur, après la prière, le meilleur, et on peut dire l'unique remède contre les scrupules, c'est d'obéir en tout à son confesseur, de suivre aveuglément ses conseils, ses avis et ses ordres. Le confesseur s'efforcera donc d'inculquer au scrupuleux deux maximes fondamentales: la première, qu'il obéisse h son père spirituel, toutes les fois qu'il n'y a pas évidemment péché. En effet, ce n'est pas a l'homme qu'il obcit, mais à Dieu lui-même, qui a dit: Qui vos
( 1 ) Tlieol. moral, lib. i. \f li; et Praxis confessarii , ii" 06.
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audit me audit. Telle est la doctrine de tous les théologiens» , et de tous les maîtres de la vie spirituelle , appuyés sur l'autorité de saint Bernard, de saint Antonin, de saint François de Sales, de saint Pliilippe de Néri, de saint Jean de la Croix, de saint Ignace de Loyola, du bienheureux Denis le Chartreux, du bienheureux Humbert, du grand Gerson, et autres docteurs. La seconde, que son plus grand scrupule doit être de ne pas obéir, à cause du grand danger auquel il s'expose de perdre la paix , la dévotion , la piété , la crainte de Dieu, et peut-être la raison, la santé, et même son àme. Les scrupules peuvent venir au point de le réduire à se donner la mort par désespoir, comme il est arrivé à plusieurs, ou à s'abandonner au torrent du vice. De plus , faites entendre au scrupuleux qu'avec Dieu il ne faut pas compter la plume à la main. Le Seigneur veut pour notre plus grand bien que nous vivions dans l'incertitude de notre salut. Ainsi, lorsque nous faisons ce qui nous est moralement possible pour ne pas l'offenser, nous devons compter sur sa miséricorde, et, tout en reconnaissant que nous ne pouvons nous sauver sans le secours de sa grâce , nous devons toujours la lui demander avec persévérance , confiance et tranquillité. « Le « meilleur, disait saint François de Sales , c'est de marcher à l'a- <i veugle sous la conduite de la divine Providence parmi les ténèbres « et les perplexités de cette vie. Il faut se contenter de savoir de son « père spirituel qu'on marche bien, sans chercher à le voir. On ne « s'est jamais perdu en obéissant (l). »
600. Ensuite, le confesseur aura soin: 1° De parler souvent au scrupuleux de la grande confiance que nous devons avoir en Jésus-Christ, mort pour nous sauver, et en sa très-sainte Mère, qu'on n'invoque jamais en vain. 2° De lui interdire la lecture des ouvrages propres à réveiller le scrupule; de l'éloigner des sermons où l'on traite des vérités terribles, de la mort, des jugements de Dieu, de l'enfer, de l'éternité; de le détourner de la conversation des personnes scrupuleuses ; de lui défendre de s'examiner sur les choses qui lui donnent des scrupules. 3^ Si le scrupule consiste dans la crainte d'avoir consenti à de mauvaises pensées, par exemple, à des pensées contre la foi, la pureté ou la charité, on lui dira hardiment que ces pensées ne sont que des tentations et des peines , qu'il n'y a ni consentement ni péché; qu'il ne doit s'en accuser que lorsqu'il peut affirmer par serment y avoir consenti (2). 4" Si le
(1) s. k\^\\oïi%% y Praxis confessant i n*' 95. — (2)Theol. moral. lib. i. n° 14; et Praxis confessarii , n** 96.
scrupuleux se tourmente sur les confessions précédentes , s'il craint de n'avoir pas suffisamment expliqué tous ses péchés, d'avoir omis certaines circonstances, ou de n'avoir pas eu la contrition nécessaire, ou ne lui permettra pas de revenir sur le passé, à moins qu'il ne soit certain d'avoir omis en confession un péché certainement mortel, ou une circonstance qui en change l'espèce eu matière grave. Dans le cas même où il aurait oublié par inadvertance quelque faute mortelle, s'il n'en est pas assuré comme d'une chose qu'il pourrait affirmer par serment, il serait dispensé de l'intégrité de la confession , dont un inconvénient moins grave peut nous exempter (1). « Sur ce point, soyez ferme, ajoute saint Alphonse, à vous «faire obéir; si le pénitent n'obéit pas, reprenez-le fortement, « ôtez-lui la communion , et mortifiez-le le plus que vous pourrez. < Les scrupuleux doivent ordinairement être traités avec douceur; " mais sur l'article de la soumission, il faut les mener rudement, « magnus riyor est adhibendus ; car s'ils perdent l'ancre de l'o- « béissance, ils feront naufrage : ou ils deviendront fous, ou ils se « précipiteront dans le désordre (2). » Cependant, pour prévenir ou pour ne pas hâter ce malheur, nous réclamons la patience, la bonté , la charité du confesseur, à l'égard de certains scrupuleux dont les organes sont si fatigués, l'esprit si faible , qu'ils n'ont plus la force d'obéir dans le cas dont il s'agit, de suivre un traitement aussi sévère que celui qui nous est indiqué par saint Alphonse. Nous pensons que, pour ne pas les briser ou les jeter dans le désespoir, on doit compatir à leur infirmité , et leur accorder quelque chose, en cédant à leurs scrupules pour un certain temps; c'est imiter le médecin qui, sur les instances de son malade, lui laisse prendre un remède inutile, et peut-être même plus ou moins nuisible, lorsqu'il craint avec fondement que le refus de ce remède ne lui occasionne une crise mortelle.
GOl. Pour ce qui regarde les scrupules qu'on éprouve à l'oicasion des prières, le moyen de s'en défaire est de s'abstenir absolument de répéter celles qu'on a faites, de quelque obligation (|u'eHcs soient. Le confesseur tiendra donc à ce que le pénitent ne répète jamais aucune prière ; car après une répétition l'on n'est pas plus en repos. Cette répétition ne rend pas plus attentif: la mauvaise habitude de répéter nous porte à le faire sans cesse ; et on devient distrait à force de vouloir prier sans distraction. Si, à l'occasion du lîreviaire, le scrupuleux est fatigué de l'idée
(1) Voyez. , ci-dessus, le n" /i3l , clc. — (?) Praxis coofessahi , n" U7.
de l'oblif^ation , le confesseur lui dira de le réciter, comme s'il n'y était pas obligé , et si cela ne suffit pas pour le tranquilliser, on aura recours à l'évéque pour faire lever l'obligation. Celui-ci répondra au confesseur qu'il dispense absolument le pénitent de la récitation de l'office divin pour tout le temps que dureront les scrupules.
602. Il est des personnes qui craignent de pécher dans toutes leurs actions. Il faut Recommander aux scrupuleux de ce caractère d'agir librement et de passer hardiment par-dessus leurs scrupules ; on doit même les y obliger, pour tous les cas où ils ne voient pas évidemment que leur action est mauvaise. Peu importe qu'ils agissent avec la crainte actuelle , c'est-à-dire , sans déposer leur scrupule , ce qu'on ne doit presque jamais attendre des scrupuleux ; une semblable crainte n'est point un véritable dictamen de la conscience, ni un doute pratique. Non, ce n'est pas agir contre sa conscience que de vaincre ou de mépriser un scrupule, une crainte mal fondée. « Mille scrupules s'élèvent dans quelques per- « sonnes , qui aboient comme des chiens , menaçant de déchirer « ceux qui marchent par la voie des commandements de Dieu : « nous ne pouvons mieux les réprimer et les étouffer qu'en les mé- « prisant. » C'est la pensée de Gerson (l).