LUI
Je fus très-long à me remettre de 1 ébranlement produit chez moi par cette mort si peu prévue, si brutale. Il me semblait, il me semble encore avoir perdu une partie de moi-même, la plus élevée, la meilleure, celle qui appartient tout entière à l'art.
Gautier avait été témoin de mes débuts dans la littérature; le premier dans la presse, il les avait encouragés, y avait applaudi; jamais, pendant fJrès de vingt ans, il ne m'avait marchandé ses conseils, et c'était en toute vérité que, dans la dédicace de Tun de mes livres, j'avais pu
l'appeler mon maître. A chaque nouveau livre que je publie maintenant» son jugement me manque, je me creuse vainement la tête à me demander ce que serait ce jugement. Ainsi j'ai perdu mon guide , l'un de mes plus solides conseils. Une autre cause contribue aussi à me rendre intellectuellement inconsolable de cette mort.
Plus que celles d'Alfred de Musset , de Lamartine, dE'ugène* Delacroix, de Sainte- Beuve , elle a contribué à me faire douter de l'éternel bon sens qui gouverne toute chose. Si tout, dans ce trop misérable et trop cruel monde, n'est que hasards, ainsi que le soutient une opinion qui tend malheureusement de plus en plus à prévaloir, c'est' bien! Qu'on ne nous parle plus de sagesse suprême. Amusons-nous, roulons - nous , comme des ânes en rut, dans les plus basses turpitudes. Pourvu
que nous jouissions matériellement, grossièrement , tout est parfait , tout est complet. Foin de Tart et du Beau !
Que nous importent Fart et le Beau?
Nous ne sommes que des gorilles. Mats si, comme le pensent les esprits élevés, comme il faut l'espérer, pour s'encourager à subir d'une âme stoïque les innombrables maux de cette vie , tout a été conçu dans un admirable esprit d'harmonie et de justice , se proposant le Beau , le Bon et le Bien pour but , à quoi sert de créer des intelligences véritablement supérieures pour les retirer de ce monde après les y avoir fait horriblement souffrir, avant qu'elles aient eu le temps de donner tous les fruits que l'humanité était en droit d'attendre d'elles? Quand l'un des plus obscurs comparses de la vile multitude est retranché de cette vie, ce n'est rien. Que
ce soit lui ou un chien, ou même un insecte, le résultat est identiquement le même pour la foule pensante, qui est la seule véritablement intéressante. Mais lorsqu'un homme de génie meurt, et surtout avant l'âge où l'équilibre humain ne se soutient plus, celui qu'on peut nommer physiologiquement « Tâge légal w , l'humanité subit une perte irréparable, toutes les intelligences sont en deuil.
On pouvait dire de Lamartine qu'il a avait tout donné, fait son temps. » Mais de Musset ! mais Delacroix ! mais surtout Gautier ! Je les ai connus tous les trois , spécialement les deux derniers. Je me crois en droit d'afiBrmer que les œuvres qu'ils ont laissées ne sont rien, exactement rien, auprès de celles qu'ils méditaient de produire , qui étaient pour ainsi dire faites, complètes, dans leur imagina-
tion, au moment où ils furent empêchés par la mort. Et maintenant qu'ils ne sont plus, qui nous les rendra, qui nous donnera leur équivalent? Le monde, Dieu merci 1 n'est pas à tout jamais privé d'écrivains et d'artistes de talent. J'en pourrais citer jusqu'à six aujourd'hui, qui grouillent sur la terre , et ont encore , selon l'expression vulgaire , « quelque chose dans leur sac » .
Malheureusement, ce ne sont pas les mêmes hommes. Ils égalent peut-être les morts dont je parle, mais ils sont autres.
Pour Gautier spécialement, je demande la permission de manifester mes regrets.
Et je suis en droit de le faire, et de douter, à son sujet, de l'impeccabilité de la sagesse divine, car, en dehors de l'admiration que j'éprouvais pour son talent, il m'aimait, et je l'aimais.
Le jour des funérailles, ne pouvant point y assister, car je ne suis malheureusement plus dans une situation de santé qui me permette de supporter impunément la vue du cercueil dans lequel l'un de mes meilleurs amis est couché, je me disposai à passer la journée à converser avec le défunt, c'est-à-dire à lire l'un de ses livres. Je m'étais procuré les Tableaux du siège, que je ne connaissais pas, dont sa mort m'avait fait tort , et qui , dans ma pensée, aujourd'hui que j'ai lu le volume, est une œuvre pleine d'art, d'un sentiment exquis, d'une sensibilité des plus sincère-
ment et des plus heureusement patriotiques. Pour mon malheur, je savais l'heure à laquelle le convoi devait quitter la maison du poëte, et, en calculant les distances, il m'était facile d'évaluer à quel moment précis il approcherait du cimetière du Nord, en cheminant tout près de chez moi, car je demeure dans le quartier.
A mesure que s'approchait ce moment, je me sentais troublé dans ma lecture, j'étais inquiet, agité, chagrin, comme si.
l'âme de mon ami eût quitté la région éthérée où j'aime à me figurer qu'elle réside, en bonne société, dans le but de me reprocher Tindifiiérence apparente dont je faisais preuve en ne m'étant pas joint à la foule des amis qui accompagnaient ses restes à leur sépulture. La chose devint enfin tellement pénible , pressante même, que j'interrompis ma lecture , fi« chercher
une voiture fermée , et me fis conduire à l'entrée de cette petite avenue du cimetière du Nord, peuplée de constructeurs de tombes et de marchands de couronnes d'immortelles, que nous connaissons tous, et un peu trop , et que quelques-uns d'entre nous connaîtront un beau jour, — ou un vilain jour, — bien davantage encore.
Il y avait une grande foule sur les boulevards extérieurs, mais c'étaient des curieux qui étaient venus là dans l'espoir d'un spectacle qui devait leur manquer, car le pauvre Théo fut inhumé sans pompe.
J'avais fait stationner ma voiture à l'angle gauche de l'avenue. Là, j'étais placé de façon avoir arriver de loin le cortège. La chaussée était boueuse, il avait plu la veille, mais le temps était pur, et un tiède soleil d'automne brillait au ciel. La foule circulait tout aytour de moi; de temps à autre,
descendait de voiture, aux abords de la porte du cimetière , toute grande ouverte, quelque ami du défunt qui n'avait pas voulu endurer l'ennui de cheminer aux pas comptés de son cheval derrière le corbillard , tout le long du chemin qui mène de Neuilly à Montmartre, et s'en venait l'attendre sur le seuil de son dernier gîte.
J'espère que lés lecteurs voudront bien me pardonner ces minimes détails et ceux qui vont suivre. L'ombre de mon ami , le plus grand descripteur des temps modernes — et mon maître, — ne s'expliquerait pas que, ayant pris le parti dé publier une Ettide sur lui, j'aie négligé de décrire la dernière scène où il a joué, — un peu malgré lui, — le principal rôle. Je décris donc. Vers les trois heures de l'après-midi, le service à l'église s'étant prolongé, grâce à la parfaite obligeance de Faure, qui.
d'une voix divine, avait chanté, à Fimpromptu, un Pie Jesu de sa composition — et les os de Théo en durent tressaillir dans le cercueil I — donc, vers trois heu-
res , je vis soudain passer auprès de moi la tête du cortège, sous la forme d'un clairon de chasseurs à pied , lequel clairon ne sonnait pas.
Gautier étant ofiBcier de la Légion d'honneur, avait droit aux honneurs militaires , le seul jour où il nie pouvait pas s'en enorgueillir, celui de son enterrement. On l'avait donc fait convoyer par un détachement de chasseurs que commandait un capitaine. Ce capitaine, que je vois encore, avait des épaulettes d'argent toutes neuves, et marchait eu tête , à la droite du corps , ainsi que les règlements militaires l'exigent. Cet infiniment petit détail me fit remarquer que les cordons du poêle n'é-
taient tenus par personne, ou plutôt que le pauvre Théo s'acheminait vers le cimetière sans aucune espèce de poêle , n'étant couvert que d un simple morceau d'étofie . noire , sur laquelle deux branches de palmes envoyées le jour même de Nice par un ami ou un admirateur anonyme, étaient poétiquement déposées.
Derrière le cercueil , qui me parut trèsgros et très-haut, — le défunt était ce qu'on appelle u un homme puissant », il avait la poitrine forte , ce qui ne l'empêcha pas de mourir étouffé, c'est-à-dire dans l'impossibilité de respirer, — derrière le cercueil donc, à la suite du fils de Gautier et de ses deux gendres, se pressait une foule composée d'environ trois cents personnes, et dans laquelle je ne distinguai que Nadar, toujours reconnaissable à sa haute taille et à son air délibéré. Il marchait à grands
pas, au milieu des autres, la tête nue, les cheveux au vent , portant un pardessus léger sur son épaule gauche.
Cela me fit plaisir de voir que l'excellent garçon , si sympathique , n avait point trouvé de prétexte, comme certains que je connais, pour s'abstenir de rendre les derniers devoirs à notre ami, et surtout n'avait point été obligé*, comme moi, par une circonstance de force majeure , de se priver de ce lugubre plaisir. Quoi qu'il en soit , il est bel et bien avéré pour moi que si tous les artistes, grands et petits, dont le poëte qu'on allait enterrer avait dit du bien dans ses critiques , auxquelles l'envie ne trouva jamais rien à reprocher, siAon qu'elles étaient trop bienveillantes, l'avaient conduit à sa dernière demeure, on aurait vu se presser autour de ses dépouilles une foule beaucoup plus nombreuse.
Lorsque le char funèbre, frôlant le bas-côté de gauche de l'avenue , se trouva roue à roue avec la voiture dans laquelle j''étais assis, j'éprouvai une particulière et poignante émotion, pénible en somme, et que je ne souhaite à personne. Le char roulait très-lentement, l'avenue était à pente roide, et le cercueil, en défilant ainsi devant moi, qui regardais par la portière, se trouvait constamment à la hauteur de mon visage. C'était un peu trop près pour ma sensibilité, — pour mes nerfs, — et, quoique je ne sois pas de tempérament aqueux, les larmes cou-
laient de mes yeux, et je me sentais le cœur en déroute.
« S'il était indispensablement nécessaire, me disais-je, qu'un homme mourut avant-hier et fût enterré aujourd'hui, la justice divine n'en pouvait-elle choisir un autre que ce pauvre Théo , si inoffensif et si doux, qui ne demandait rien aux gens, pour devenir leur ami, que d'aimer l'art et de se consacrer au culte du Beau? N'y avait- il pas sur la terre assez de plats gredins, de méchantes gens, de vieux monstres couverts de sang, à qui on aurait pu donner la préférence , et dont la mort aurait fait plaisir à tout le monde , peut-être à eux-mêmes? Celui-là qui s'en va ainsi, rudement caboté dans sa boîte en chêne , vers le trou noir qui lui faisait une peur atroce; qui, tout à l'heure, était exposé dans la misérable petite église de
Rfeuilly, au toit troué par les bombes du siège ) et dans laquelle, il y a quelques mois à peine , avec l'orgueil d'un père et le décorum d'un bourgeois, il conduisait sa plus jeune fille en costume de mariée, celui-là adorait les arts, la vie et toutes les choses aimables et fortifiantes qu'elle comporte : l'amitié, l'amour, l'esprit, la Beauté sous toutes ses formes.
Il les ainiait si bien , ces douces choses, quâl a passé sa vie à les décrire, dans uiie langue admirable, créée par lui, et je suis sûr, — autant qu'on peut répondre de soimême en pareille matière , — que soft suprême regret, quand il sentit la vie se retirer de lui, fut de se dire que jamais plus il n'éprouverait les sentiments qui faisaient son bonheur, ni ne serait plus apte à comprendre et à admirer les merveilles dont l'étude avait fait sa gloire.
Alors, pourquoi l'avoir bêtement et méchamment fait mourir, celui-là, quand il pouvait encore produire tant de si belles choses, lur qui ne demandait naïvement qu'à jouir en paix de son art et de sa pensée, sans faire de mal à personne?
J'en étais là de ma rêverie, lorsque le char funèbre , me dépassant , ne me laissa plus voir que l'une des extrémités du cercueil.
— Adieu, Théo! m'écriai-je avec force.
Nul ne me répondit, et, quelques minutes plus tard, le dernier rang des convoyeurs de iilon ami disparaissait à sa suite sous la porte du cimetière.
Les actes d'honnête indépendance et d'esprit de justice font toujours plaisir à connaître, et ils ne sont pas si nombreux dans ce monde , et même dans le monde des Lettres , qu'un écrivain consciencieux cherche de mauvaises ou de bonnes raisons pour les passer sous* silence. Il s'en produisit un à l'occasion des funérailles de Théophile Gautier, dont je suis heureux de parler, car il honore également et celui qui en fut l'auteur et celui qui eh fut la cause.
On sait que Théophile (iautier avait, à différentes reprises, sollicité l'honneur de faire partie de l'Académie française, et
qu'il avait toujours été repoussé. Le jour même de ses funérailles, 25 octobre 1872, avait lieu, au palais de l'Institut, la séance publique annuelle des cinq Académies.
M. Camille Doucet, en qualité de directeur de l'Académie française , présidait cette séance des cinq Académies. Ayant à prononcer quelques paroles pour rendre compte de ce qui avait pu se passer depuis un an d'intéressant dans le monde pour l'Institut; devant parler notamment de tous les membres que chacune des Académies avait perdus ; devant enfin annoncer que le prix biennal de 20,000 francs était décerné à M. Guizot, pour son dernier ouvrage sur l'histoire de France, M. Camille Doucet avait, selon l'usage, préalablement soumis le texte de son discours à une commission spéciale dans une séance particulière.
Cette séance avait lieu le 22 octobre ^ D'après les règlements aèadémiques , une fois cette conomiunication faite, aucun changement ne devait être apporté au discours du président.
Les mêmes règlements lui interdisaient également de parler en séance publique d'aucune personi^e étrangère à l'Institut.
Mais la mort de Théophile Gautier étant survenue entre la séance de la commission spéciale et la réunion des cinq Académies, M. Camille Doucet, qui, avant d'être un président esclave des règles et des usages, est un brave homme et un bon confrère , crut devoir prendre sur lui la responsabilité -d'ajouter quelques paroles à son discours, pour honorer publiquement, dans le palais des Lettres, le grand lettré dont le nom était en ce moment sur toutes les
lèvres et dont le deuil était dans tous les cœurs.
« Quand je parle de la fraternité des Lettres, dit-il, j'y manquerais, Messieurs, si je paraissais plus longtemps oublier que, à cette heure même, sur le seuil d'une tombe dont je ne me suis éloigné qu'à regret pour venir ici remplir un autre devoir, les Lettres désolées pleurent un vrai poëte, cher à tous, un brillant écrivain dont l'esprit était si français et le cœur plus français encore. De nombreux suffrages lui avaient prouvé que sa place était marquée parmi vous; et nous déplorons d'autant plus le coup rapide auquel Théophile Gautier a succombé. »
Cet hommage , rendu si à propos à un candidat de la veille, qui, je veux le croire pour l'honneur de l'Académie , pouvait être un élu du lendemain, fut accueilli avec
beaucoup de faveur et de sympathie par la foule qui assistait à la séance. Les membres des cinq Académies , bien loin de reprocher à leur directeur d'avoir commis une infraction à la règle, le remercièrent de son improvisation , comme étant l'expression de leurs propres sentiments.
Et maintenant, lecteurs, j'espère que , vous me rendrez la justice d'en convenir, j'ai fait pour mon ami, avec conscience, ce que tout artiste et tout écrivain voudrait qu'on fît un jour pour lui-même. Il conviendrait peut-être ici , afin de terminer cette Etude, de faire une sorte de résumé biographique qui condenserait en peu de mots les véritables causes de la mort de Théophile Gautier. Ce résumé, je le trouve pittoresquement et sincèrement exprimé dans .une lettre que m'écrivait, quelques jours après l'événement, Gustave Flaubert.
J'en vais citer quelques extraits.
J'avais été péniblement surpris d'apprendre qu'il n'avait point assisté à l'enterrement de notre ami. Je lui avais écrit pour lui demander si quelque indisposition l'avait retenu à Rouen. Il me répondit :
(c Non, mon cher, je ne suis pas malade.
Si je n'ai pas été à l'enterrement de notre Théo, c'est par la faute de C..., qui, au lieu de m'envoyer son télégramme par le télégraphe, l'a mis dans une lettre que j'ai reçue trente-six heures après l'enterrement...
)) Je ne plains pas notre ami défunt. Au contraire , je l'envie profondément I Que ne suis-je à pourrir à sa place ! Pour l'agrément qu'on a dans ee bas monde , autant s'en aller le plus vite possible.
» Le 4 septembre a inauguré un état de choses qui ne nous regarde plus. Nous
sommes de trop. On nous hait et on nous méprise. Voilà le vrai. Donc, bonsoir!
» Pauvre cher Théo ! C'est de cela qu'il est mort (du dégoût de l'infection moderne). C'était un grand lettré et un grand poète.
yy ... Depuis jeudi, je ne pense qu'à lui, et je me sens à la foi^ écrasé et enragé.
» Adieu. Bon courage. Je t'embrasse.
» G. Flaubert. »
Je partage tous les sentiments de cette lettre. Je ne les aurais pas aussi bien exprimés.