‹ Théophile GautierChapitre 10 sur 15 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Ce n'est ni contre l'art, ni contre la poésie, ni contre le théâtre de la Grèce que le romantisme s'était dressé; c'était contre l'imitation maladroite des chefs-d'œuvre, c'était contre une littérature anémique, contre une architecture décadente, qui, sous prétexte de respect pour la tradition, se répétaient sans cesse, reproduisaient des formes dont elles avaient perdu le secret et semblaient retombées en enfance : ce n'est pas le marbre que l'on repoussait, c'était le carton-pierre. Il était temps que la rénovation se fît, car on arrivait au dernier degré de la sénilité. En opposition aux frontons et aux coupoles on tomba dans l'excès du gothique, on proclama la supériorité de l'arcade sur l'architrave, on se pâma d'aise devant les cathédrales et on tenta une résurrection du moyen âge qui, dans bien des cas, ne fut qu'une mascarade. Des esprits sérieux furent séduits : Michelet lui-même s'y laissa prendre et

n'hésita pas à faire plus tard son mea culpa, lorsque sa bonne foi s'aperçut qu'elle avait été dupe d'ellemême. Ce que Ton a oublié aujourd'hui, c'est que le clergé, sans épouser ouvertement la querelle qui s'agitait entre les deux camps ennemis, penchait vers le romantisme et le soutenait sans trop de mystère. Cela n'a rien qui doit surprendre.

Le romantisme, logique dans son retour vers le moyen âge, reconnaissait franchement le Dieu des croisades et de saint Louis, au détriment des divinités païennes dont la poésie avait abusé jusqu'à la nausée. C'était là un motif qui n'était pas sans valeur; mais il en était un autre, de conséquence plus grave et que l'on n'avouait guère, à demi-voix, qu'entre « sages et discrètes personnes ». Le goût du gothique, si longtemps proscrit comme barbare, renaissait avec une vivacité singulière. Les vieilles églises ogivales, en lancette, fleuries, flamboyantes, tombaient en ruines et le dédain public s'en souciait peu. On cria au vandalisme, on s'émut, on protesta, et le clergé appuya des manifestations qui devaient amener la restauration des édifices religieux éprouvés par le temps et le remettre en possession de ceux qui, depuis la Révolution, avaient cessé d'être consacrés au culte. C'est ainsi, sur cette voie détournée, que le mouvement romantique, poussé par un mobile étranger à l'art, sortit des ateliers où il était éclos et pénétra dans la bonne compagnie, qui, à cette époque, exerçait encore une certaine influence sur l'opinion. Le moyen âge fut à la mode; je ne

citerai point les auteurs qui furent célèbres alors et je ne raconterai pas après eux — corne et tonnerre ! — les truanderies en hoquetons et en hennins dont les belles dames faisaient leurs délices. A quoi bon réveiller les trépassés?

Théophile Gautier reçut le mot d'ordre, et ne s'y conforma pas. Victor Hugo venait d'obtenir un des plus retentissants succès qui furent jamais, en publiant Xotre-Dame de Pans. Gautier estima que cela était bien; mais il ne lui convint pas de disputer les restes du maître aux néophytes qui les ramassaient avec plus d'ardeur que d'originalité. Il laissa le moyen âge aux autres et n'y toucha pas; s'il y touche, en passant, dans les Jeune- France ^ c es\ pour lui manquer de respect. Il voulait bien adopter les principes, applaudir aux efforts, se mêler aux lutteurs et les encourager, mais a la condition de se battre en partisan, avec ses armes personnelles, sous sa propre bannière. Comme Alfred de Musset, il entendîtit garder son indépendance, et il la garda jusqu'à la dernière heure, conservant son individualité intacte et ne se laissant pas entamer, malgré la dévotion qu'il professait pour Victor Hugo.

On a dit que Gautier avait une àme peu énergique (jui volontiers se laissait influencer par autrui. Ceci est une erreur. On a pris sa bonté pour de la faiblesse, et si, dans ses feuilletons hebdonjadaires, il ne crut pas devoir toujours résister aux sollicitations de la camaraderie, on a eu tort d'en conclure qu'il avait des opinions vacillantes et une conviction indé-

cise. 11 était voyageur, conteur, poète : la nécessité, je le répète, fit de lui un critique; métier fort honorable assurément, mais qui ne convenait pas à sa nature; il l'a assez dit pour que l'on n'en puisse douter; à cause de cela même, il a exercé ce métier avec une bienveillance que l'on a qualifiée de banalité. On eût mieux fait de dire que l'insignifiance de la plupart des œuvres dont il eut à parler — de combien parle-t-on encore? — était telle, qu'il lui était indifférent de les louer ou de les blâmer. Il penchait vers l'éloge, entraîné par sa mansuétude et aussi par cet esprit de justice que j'ai signalé en lui; il tenait compte de l'effort, il redoutait le préjudice que des observations sévères quoique justifiées eussent pu causer; il émoussait sa plume et n'avait souvent que de l'indulgence quand il eût été en droit de morigéner. Ceux-là mêmes qui ont profité de sa bienveillance s'en sont raillés et l'ont accusé de manquer de caractère; ils étaient ingrats, ce qui leur était naturel, mais ils ont formulé un arrêt dont l'iniquité est flagrante. En ce qui touche ses convictions d'artiste, Gautier était un intransigeant; il ne fit jamais de concessions aux modes littéraires du jour; il admettait, sans réserve, les théories romantiques; il se les appropria, il les mit au service de son originalité, qu'elles développèrent; mais il n'en prit, dans la pratique, que ce qu'il lui convenait d'en prendre. Il resta ce qu'il voulut être, le chevalier errant de la littérature nouvelle, sans autre attache que l'admiration pour le général en chef et la sympathie pour

le corps d'armée; mais il marcha isolé, n'accepta aucun joug, pas mên>e celui de Victor Hugo.

Pour s'en convaincre, pour reconnaître combien sa note est personnelle, il suffit de relire ses nouvelles. A travers le tumulte, au milieu de ces criardes fanfares qui se sont épuisées d'elles-mêmes, elles semblent un chant de violoncelle dont la vibration se prolonge encore, harmonieuse et charmante, avec la vigueur et la pureté du son initial, et cependant voilà plus de cinquante ans que le maître a saisi son archet pour la première fois. Hugo demeure en possession d'une gloire incontestée, incontestable, éclairant toute une époque de son rayonnement; mais, sans pécher par ironie, on peut faire remarquer que les deux poètes de son école restés depuis son avènement les plus jeunes et les plus vivants sont ceux-là mêmes qui se sont le plus éloignés de lui : Théophile Gautier et Alfred de Musset.

Les premiers contes que Gautier écrivit, alors qu'il avait vingt-deux ans à peine, à l'heure même de la plus violente éruption du romantisme , ressemblent singulièrement à une satire; il ne se gêne guère pour se railler des excentricités qu'il était le premier à ne se point refuser, et d'un mot il fait le procès à la méthode historique de la nouvelle école. Ecoutez ce qu'il dit de Wildmanstadius, l'homme moyen âge : « Il vous eût raconté de point en point la chronique de telj'oitelet breton antérieur à Gralon et à Conan, et vous l'eussiez fort surpris en lui ])arlant de Napoléon. ^' Cela prouve que l'admiration

et l'impertinence peuvent faire bonne route ensemble; je sais bien que le poème à'Alhertus, composé sur l'autel même des dieux nouveaux, devait racheter ces peccadilles, mais il était intéressant de constater que, dès le début, Gautier réserve sa prose : c'est un allié et non pas un homme lige.

Les différentes nouvelles dont la réunion forme le volume des Jeune-France ne sont sans doute qu'un de ces accès de gaieté et de bouffonnerie qui éclatent dans la jeunesse comme la floraison du printemps, car c'est l'âge heureux oii l'on rit pour rire, de tout, des autres et de soi-même. On peut donc croire que si Gautier traite un sujet, à la fois doux et triste, qui porte en soi une apparence légendaire, il le traitera à la mode romantique, avec quelques grincements de dents et un peu d'épilepsie. Le premier conte qu'il emprunte à sa propre fantaisie date de 1833; c'est la première perle de ce chapelet littéraire qu'il doit égrener d'une main à la fois si sûre et si élégante : le Nid de rossignols; qui ne s'en souvient? Deux sœurs jeunes et belles ont pour la musique un amour exclusif, servi par une voix merveilleuse; elles luttent contre un rossignol qui expire de jalousie, en leur confiant son nid où trois oisillons réclament la becquée. Les rossignolets sont adoptés par les deux chanteuses, qui, elles aussi, meurent épuisées par leur passion, en modulant un chant d'une beauté surhumaine, que les petits rossignols recueillent pour aller le répéter devant le trône éternel. « Le bon Dieu fit plus tard, avec ces trois

rossignols, les âmes de Palestrina, de Cimarosa et du chevalier Gluck. » C'est fort simple, sans recherche de poésie superflue, sans rien d'excentrique; la phrase est irréprochable et le style offre déjà ces qualités qui promettent les maîtres écrivains. Je sens bien là le romanesque, mais je n'y vois pas le romantisme, tel qu'on le concevait en 1833. On dirait une protestation; je suis persuadé qu'elle n'a pas été préméditée, mais elle n'en existe pas moins, d'autant plus nette qu'elle a été spontanée et, pour ainsi dire, inconsciente. A son insu peut-être, Gautier vient de choisir sa voie particulière. Si le Nid de rossignols est un début dans les œuvres d'imagination en prose, ce début ne ressemble guère à celui de Victor Hugo, à ce Han d'Islande qui côtoie de si près le grotesque, qu'il s'y laisse choir plus souvent que l'on ne voudrait.

Cette sagesse, dont Gautier ne se départira jamais, est le résultat de la pondération d'esprit que j'ai constatée et qui fut, quoi qu'on en ait pu dire, un des signes caractéristiques de son talent. C'est par là qu'il se tiendra éloigné naturellement des caricatures et des brutalités, de ce qu'il a nommé luimême les insanités épileptiques du répertoire des Bouffes-Parisiens et les romans charognes. Commç les sculptures du temple d'Apollon Epicurius, qui représentent le combat des Centaures et des Lapi^ thés, il reste correct, véridique pour ainsi dire, dans la peinture des actes les plus violents. C'est de la sorte que, dans son Voyage en Espagne^ il a pu

raconter minutieusement les péripéties des courses de taureaux sans jamais tomber dans l'outrance et la trivialité : s'il assiste à un spectacle fait pour lever le cœur de dégoût, il se contente de dire : « Le dernier taureau fut abandonné aux amateurs, qui envahirent l'arène en tumulte, et le dépêchèrent à coups de couteau; car telle est la passion des Andalous pour les courses, qu'il ne leur suffit pas d'en être spectateurs, il faut encore qu'ils y prennent part, sans quoi ils se retireraient inassouvis. » Si un tel fait avait été reprojduit par Lottin de Laval, Alphonse Brot, Pétrus Borel, quelle orgie d'épithètes et quelle d'ébauche de superlatifs ! Gautier, initié à toutes les ressources de l'art d'écrire, savait que l'exagération de l'expression en neutralise l'énergie et en atténue l'effet.

Aujourd'hui cjue les passions littéraires et les disputes d'écoles sont apaisées jusqu'à l'affaissement, on reste surpris de la modération croissante de Gautier, car elle ne concorde guère avec la renommée que les ultra-classiques de son temps lui ont faite. A l'époque peu regrettée où j'étais encore au collège, un de nos professeurs, helléniste érudit et de quelque notoriété, causait parfois avec nous des (( novateurs intempérants » — c'était son mot — qui jetaient des ballades dans le jardin de Le Franc de Pompignan. Un jour on lui demanda ce qu'il pensait de Théophile Gautier; il lit la grimace et répondit : « Je n'en pense rien, car je n'ai pas encore eu le loisir d'apprendre l'iroquois. )) Parmi les secta-

teiirs de Marmontel, père de Denys le tyran ^ et de La Harpe, fabricant d'un Philoctète qui n'a pas fait oublier celui de Sophocle, cette opinion paraît avoir été générale. On parlait du dévergondage de son style, on l'accusait de mettre la langue française à la torture et de l'écarteler. Il en est ainsi toutes les fois que la passion affole les gens superficiels, qui sont si nombreux, qu'on peut les appeler légion. Tout esprit de justice disparaît alors; on le vit bien, à cette époque, quand on reprocha aux vers de Victor Hugo d'être grossiers, disloqués, rugueux et quand on répéta avec a))plaudissement cette éjiigramme, qui fut célèbre et dont le lecteur se souvient peutêtre :

Où donc, Hugo, juchera-t-on ton nom;

Justice enfin que faite ne t'a-t-on ?

Quand dcnc au corps qu'académique on nomme

Grimperas-tu de roc en roc, rare homme .^

Accès de mauvaise humeur, qui sans doute se dissipa promptement? Non pas! Trente ans après la bataille de Hernani, de Pongerville, auteur d'une traduction en vers de Lucrèce, parlait encore de « la terreur du mauvais goût » et de « cet interrègne des arts où la démagogie littéraire outrageait, renversait toutes les gloires passées et proscrivait le talent qui tentait de suivre les traces de nos maîtres * ».

On conçoit, d'après cela, que Théophile Gautier

1. Voir Noufclle Biographie générale, publiée par Fiiiuin Didot friires, t IV, p. 376.

naît pas été ménagé dans cette clameur de haro classique; sa longue chevelure, son caban soutaché, son chapeau de forme hétérodoxe le désignaient à des yeux prévenus ; aussi devint-il le bouc émissaire des péchés du romantisme, on lui prêta toute sorte d'énorraités dont il ne se rendit jamais coupable, et il fut considéré comme le démolisseur patenté de la langue française, de cette langue qu'il devait honorer par tant de savoir, d'exactitude et d'élégance. A entendre ses détracteurs c{ui, de bonne foi, se donnaient pour les gens de goût par excellence, c'était un écrivain fougueux, emporté, poussant jusqu'à l'absurde la recherche de l'étrange, jetant les substantifs par les fenêtres, déshonorant les adverbes et s'ingéniant à créer des mots baroques afin de mieux insulter aux traditions révérées. Cette accusation d'être un néologue incorrigible fut souvent portée contre Théophile Gautier; a-t-elle pris fin aujourd'hui? je n'en répondrais pas, car elle résulte d'une erreur, et, dans certains pays, les erreurs ont la vie dure. En telle matière, on serait imprudent d'être trop affirmatif, cependant je crois qu'il n'a jamais eu besoin d'inventer un mot nouveau; ceux qu'il savait lui suffisaient amplement. Son « dictionnaire » était d'une inconcevable richesse, il n'ignorait aucun vocable; dans ses lectures qui, à peu de choses près, ont embrassé l'ensemble des œuvres littéraires françaises depuis la Renaissance, il avait recueilli des mots expressifs tombés en désuétude, à ])eine connus des savants, ignorés du public; il les avait ressuscites

et leur restitua le droit de cité dans les lettres, en les employant avec justesse et sagacité. Par là il a rendu un important service à la langue, que l'usage des mots exclusivement* adoptés par « le monde », que l'habitude de ne point désigner les choses par leur nom mais par des métaphores, que la convention, en un mot, avait singulièrement appauvrie. Il se soucia peu de heurter « les convenances », mais il se soucia de parler français, et l'on peut reconnaître qu'il y a réussi. H y a môme réussi sans effort, car il écrivait avec une facilité extraordinaire.

Cette facilité se dénonce d'elle-même sur ses manuscrits. L'écriture petite, arrondie, bien formée, court sans hésiter, presque sans rature, depuis le premier jusqu'au dernier feuillet; elle indique un homme sûr de sa pensée et de sa forme. Il sait toujours ce qu'il veut dire, comment il veut le dire; il n'a plus à s'occui)er que de la besogne matérielle, car l'œuvre est faite. On disait un jour à Racine : « A quoi travaillez-vous maintenant? — Je viens de terminer une tragédie. — Quand la ferez-vous représenter? — Bientôt; je n'ai plus qu'à l'écrire. » Gautier en aurait pu dire autant. Il considérait la facilité dans la production littéraire comme un indice de talent; dès 1835, dans son étude sur Scudéry, il avait formulé son opinion à cet égard : a Un des premiers dons du génie, c'est l'abondance, la fécondité. Tous les grands écrivains ont produit énormément, et il n'y a jamais eu de mérite à rester fort longtemps à faire peu de chose, quoi qu'en puissent dire

et Malherbe et Balzac, et tous ces littérateurs difficiles à qui les fumées de la lampe nocturne engorgent le cerveau de suie et qui sont malades d'une strangurie de pensée. »

Sa facilité était telle, que rien n'y mettait obstacle: il travaillait partout, au milieu du tapage, chez lui, tout en causant, dans la rue à travers les passants elles voitures. Rien ne le déroutait. C'est dans une imprimerie, secoué par les trépidations des presses à vapeur, malgré le brouhaha des ouvriers en mouvement, qu'il a écrit son volume à'Italia^ dont un prote coupait le manuscrit, sous sa plume même, dix lignes par dix lignes, afin d'accélérer la composition. L'on pourrait croire que cette faculté — très rare lorsqu'elle est poussée à ce point — est le résultat de l'habitude et qu'elle ne lui fut acquise que progressivement; on se tromperait : il Ta possédée dès les heures de la jeunesse. On se rappelle qu'il a habité dans la rue du Doyenné, ce domaine de la Bohème galante auquel j'ai déjà fait allusion. Ses compagnons de chambrée, et les amis qui fréquentaient chez eux, tous jeunes, tumultueux, ne péchaient point par des habitudes de recueillement propices au travail; c'est cependant là, dans l'atelier turbulent qui servait de salon de réception, de salle d'armes, de salle de boxe, de salle de bal, de salle à manger et d'école de cor de chasse, qu'il a écrit, en six semaines, le second volume de Mademoiselle de Maupin. C'était en 1835; il venait d'avoir vin^tquatre ans.

Le livre parut; quel tintamarre! quel scandale! on se voilait la face; on disait : hélas! se peut-il? et on en appelait au bras séculier; on criait à Timmoralité, à l'obscénité; on n'osait guère avouer que l'on avait tenu en main ce volume de perdition, mais l'on s'en régalait sous le manteau et personne n'en mourut ^ Aujourd'hui on en sourirait à peine, car le public des lecteurs ressemble actuellement à Mithridate : il a dégusté tant de poisons, il s'y est si bien accoutumé, que Vassa fœtida saupoudrée de strychnine lui semble fade. En somme, de quoi s'agissait-il? d'une histoire quelque peu décevante, entrecoupée d'incidences où l'auteur exprime ses opinions, qu'il éclaire parfois de quelques fusées paradoxales. Une jeune fille fort belle s'habille en cavalier et choisit ses aventures; elle sait reprendre son sexe à l'occasion et en faire bon usage; sous son double costume alterné, elle trouble les cœurs et disparaît un beau jour, en oubliant quelques perles de son collier près d'un oreiller où elle aurait mieux fait de ne point aller dormir. Ce sujet, Gautier l'a développé avec cet amour de la forme littéraire et ce respect de la langue qui, en toute son œuvre, se reconnaissent. Ce que l'on peut y relever d'incongru est excusé par la

1. Long-temps après, la critique férue de bons principes en est encore suffoquée : « L'immoralité du détail, l'extravagance du plan, la verve et l'éclat du style appelèrent sur cet étrange roman l'attention de la critique. Rarement, même en ces années de délire, on avait été plus fou, plus impertinent, plus bravache. » [Dictionnaire de la Conversation, 1859, l. X, p. 173, col. 2.J

recherche passionnée de la beauté abstraite; car Gautier a singulièrement idéalisé la virago qui lui a servi de modèle. Mademoiselle de ^laupin n'est point une personne imaginaire; elle fut célèbre à la fin du xvii^ siècle et le souvenir n'en était pas encore effacé au temps de mon enfance. Elle était fille d'un secrétaire du comte d'Armagnac, s'appelait d'Aubigny, épousa un commis aux aides, nommé Maupin, qu'elle quitta promptement pour courir la prétentaine avec un maître d'armes qui en fit une bretteuse de première qualité. Tantôt vêtue en homme, tantôt vêtue en femme, très jolie, hardie, ayant toute sorte de goûts baroques, elle mit le feu à un couvent et y enleva une religieuse pour laquelle elle ressentait quelque amitié. De grand air, douée d'une voix charmante, elle débuta à l'Opéra, oîi elle eut des succès en chantant la musique de Lulli. Elle avait l'épée dangereuse, car à la suite d'une querelle de bal masqué elle accepta trois duels immédiats, et tua, dit-on, ses trois adversaires. De Paris elle se rendit à Bruxelles, oii elle fut la maîtresse du comte Albert de Bavière. Quelque scandale la fit expulser de Belgique, elle alla en Espagne, revint en France, se vit dédaignée par le public qui naguère l'avait acclamée, et entra dans un couvent, où elle finit ses jours en 1707, à l'âge de quarante-quatre ans.

Si les Jeune-Fî^ance sont une protestation contre les sottises extérieures' de romantisme, on peut dire que Mademoiselle de Maupin est un essai de réaction contre la manie qui régnait alors de faire jouer à l'àme

un rôle dont elle devait être surprise et de mentir à l'anaour en le réduisant à n'être — sans plus — que l'union des cœurs. Les esprits s'efforçaient de planer dans une sorte d'éther à la fois très pur et satanique, qui ne fut pas sans laisser quelque trace de ridicule sur bien des romans et bien des vers de ce temps-là. Il semblerait que Gautier eût voulu ramener vers les splendeurs de la terre une littérature qui s'égarait dans les images d'une fausse sentimentalité et d'un délire platonique, où elle ne trouvait que le vide et la boursouflure. Le livre n'en fut pas moins accusé d'être d'un sensualisme dévergondé et l'on n'en parla qu'en baissant les yeux. Il y a beaucoup d'hypocrisie dans les jugements du monde; on y loue, avec des mines extatiques, des œuvres que, par bon ton, on a épelées en baillant, et l'on détourne la tête, avec un geste réprobatif, en entendant prononcer le titre d'un roman que l'on a dévoi'é en cachette avec une curiosité surexcitée, sinon avec dépravation. Les femmes excellent à ce manège; ce sont elles, en général, qui font le succès de ce que l'on nomme la littérature légère; le livre qu'elles lisent n'est jamais sur leur table; il est dans le tiroir, à moins qu'il ne soit sous l'oreiller.

Fortu/iio, publié dans le Figaro de 1837, que dirigeait Alphonse Karr, n'apaisa point la rumeur qui s'était élevée autour de Mademoiselle de Maiipitt ; au contraire, et l'accusation d'immoralité retentit de plus belle. Fortunio est une espèce de maharadjah hindou, fal)uleusement riche, qui vient l\ Paris e.xjjéri-

menter ce que l'on y peut faire avec trop d'argent les élégances de la vie parisienne lui semblent médiocres; une fille entretenue se tue de désespoir en se voyant abandonnée par lui lorsqu'il retourne vers les bords du Gange, après avoir dit son fait à la civilisation moderne : « Adieu, vieille Europe qui te crois jeune; tache d'inventer une machine à vapeur pour confectionner de belles femmes, et trouver un nouveau gaz pour remplacer le soleil — je vais en Orient, c'est plus simple. » Il me semble que si Fortunio est si sévère, c'est qu'il a mal choisi son monde. Les impressions qu'il reçoit sont mauvaises, car elles ressortent naturellement de la compagnie qu'il a fréquentée, la pire de toutes, celle des désœuvrés qui gaspillent une force sociale énorme, l'argent, sans même savoir à quoi on pourrait l'utiliser; celle des belles filles qui trafiquent d'elles-mêmes et vendent au plus offrant ce que nul ne peut acheter : l'amour.

Fortunio s'en va, mécontent de son expérience et déçu des illusions qu'il s'était faites. Aussi ne se gêne-t-il pas et lâche-t-il de temps en temps quelques aphorismes qui sonnent singulièrement à nos oreilles européennes. Il émet des « opinions subversives » et il « sape les bases », comme disaient les journaux ministériels de l'époque, lorsque l'on n'était pas de leur avis. — « Il ne hait que ses amis et se sentirait assez porté vers la philanthropie si les hommes étaient des singes; il a de la peine à se retenir de couper la tête des bourgeois qui l'ennuient; il maudit la civi-

lisation qui n'a d'autre but que de jucher sur un piédestal l'aristocratie des savetiers et des fabricants de chandelles; le bon Dieu sera obligé, un de ces matins, de venir repétrir la boule du monde, aplatie par ces populations de cuistres envieux de toute splendeur et de toute beauté qui forment les nations modernes; les journaux contiennent des considérations sur l'état des cabinets de l'Europe, écrites par des gens qui n'ont jamais su lire et dont on ne voudrait pas pour valets de chambre. »

« Démagogie littéraire », s'écrierait M. de Pongerville; non pas; mais boutades d'écrivain, fantaisie d'artiste, cri de l'homme ennuyé qui s'imagine qu'il serait mieux là où il n'est pas. « Fortunio est un hymne à la beauté, à la richesse, au bonheur, les trois seules divinités que nous reconnaissons; » c'est Gautier qui le dit dans sa préface, et l'on peut le croire; mais il ne s'aperçoit pas que l'hymne chanté ressemble à un de profundis. Dans son roman, la beauté ne suffit pas pour être aimée; la richesse reste impuissante, parce qu'elle ne vise que des satisfactions matérielles; le bonheur ne se rencontre point, parce qu'on le demande à des jouissances éphémères. Derrière les divinités qu'il évoque et auxquelles il sacrifie, une quatrième s'est glissée, hostile aux autres, toujours près de venir et invincible : la satiété. Considéré sous cet aspect, le livre est moral; mais on n'y vit que les théories exprimées, sans se rendra coni))te du rôle lugubre joué |)ar les personnages, de l'ennui qui les dévore et du dénoue-

ment qui les renvoie inassouvis, l'un à la mort, l'autre, à « l'abrutissement voluptueux si cher aux Orientaux ».

En vérité l'Europe, si vieille qu'elle soit, avait mieux à offrir à leur richesse, à leur curiosité, à leur intelligence. Le lecteur perspicace n'en doute point, quoique l'auteur ne l'ait pas dit. Derrière Fortunio on aperçut Gautier, et dans les paroles de cet Hindou désorienté à Paris on voulut voir l'expression des pensées de l'écrivain. Là où il n'y avait que l'œuvre d'une imagination exubérante, parce qu'elle était très jeune, on se plut à signaler une attaque en règle contre la société, et le pauvre Gautier fut traité de Turc à More par des gens qui volontiers eussent proclamé le chevalier de Lamorlière grand maître des élégances. La clameur ne fut point inutile au succès du livre, mais il serait possible que Théophile Gautier en eût été affecté, car, écrivant en 1863 à Sainte- Beuve pour lui donner quelques renseignements demandés, il lui disait : « Fortunio est le dernier ouvrage où j'aie librement exprimé ma pensée véritable; à partir de là, l'invasion du cant et la nécessité de me soumettre aux convenances des journaux m'a jeté dans la description purement phj^sique; je n'ai plus énoncé de doctrine et j'ai gardé mon idée secrète ^. »

Dès 1836, la couverture des livres édités par Renduel annonce : le Capitaine Fracasse. Commencé,

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