‹ Théophile GautierChapitre 6 sur 15 · Histoire du runiantisine^ loc. cit., p. 3GG · texte numérisé non relu

Histoire du runiantisine^ loc. cit., p. 3GG

Le citer est de mauvais ton, en faire l'éloge peut paraître périlleux , tout au moins malséant . Or Théophile Gautier, chargé d'un travail par le minist£re de l'Instruction publique, était, en quelque sorte, un délégué du gouvernement, tenu de ménager certaines susceptibilités et d'épouser des querelles souveraines. Par prudence peut-être, ou seulement par convenance, va-t-il donc oublier son vieux maître littéraire et sacrifier l'exil au trône? Que l'on se rassure : Théophile Gautier était incapable d'une telle félonie ; tout se serait révolté en lui : sa foi romantique, sa loyauté, son caractère, dût la perspective d'un poste officiel être le prix — les trente deniers — de son abjuration.

« Nous nous sommes attaché dans cette étude aux ligures nouvelles, dit- il, et nous leur avons donné une place importante, car c'était celles-là qu'il s'agissait avant tout de faire connaître. Mais pendant cet espace de temps les maîtres n'ont pas gardé le silence. Victor Hugo a fait paraître les Contemplations^ la Légende des siècles, les Chansons des rues et des bois y trois recueils de haute signification. » Ceci n'est qu'une entrée en matière, et Gautier parle du poète, comme jamais courtisan n'a parlé d'un potentat portant couronne en tête et manteau d'hermine à l'épaule. Nulle flagornerie cependant, mais l'expression d'une admiration qui ne se peut contenir. La Légende des siècles lui arrache des cris d'enthousiasme et jamais hommage rendu au génie ne fut plus justihé. Ces deux volumes ont remué, jusqu'aux

fibres les plus profondes, le cœur de ceux qui aiment la poésie.

Dans l'œuvre de Victor Hugo, ils représentent une œuvre excessive où les défauts même deviennent des qualités, où le manque de mesure donne à l'ensemble une force cyclopéenne, où les mots semblent acquérir tout à coup des significations plus précises, plus hautes, plus grandioses, tant ils sont employés avec art et jetés avec puissance. Ce livre est sans précédent; néanmoins on peut en retrouver l'embryon dans les Burgraves, qui eussent été un admirable poème, s'ils n'avaient été un drame mal conçu où l'action disparaît sous les discours. Pour ma part, je ne sais rien de plus beau, dans la poésie française, que ces « petits poèmes épiques, mais concentrés, rapides, réunissant en un bref espace le dessin, la couleur et le caractère d'un siècle ou d'un pays ».

Là, Victor Hugo a inauguré une nouvelle manière, plus large, plus humaine que celle des Orientales et des Feuilles d'automne. 11 n'est pas, comme Dante, revenu de l'Enfer, mais il a parcouru les catacombes des religions et de l'histoire, il y a découvert les trésors cachés, les a étalés au jour et a fait à la France littéraire le plus beau cadeau qu'elle ait jamais reçu. Tout cela Gautier le dit en termes excellents. Quelque admirative qu'elle soit, la note est juste, car la louange peut à peine s'élever à la hauteur de l'œuvre qu'il s'agit de signaler. Aussi ne suis-je pas étonné qu'après avoir brièvement

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expliqué le sujet de la Trompette du jugement dernier, Gautier ait écrit : « Il semble que le poète, dans cette région où il n'y a plus ni contour, ni couleur, ni ombre, ni lumière, ni temps, ni limite, ait entendu et noté le chuchotement mystérieux de l'infini ^ »

Théophile Gautier termine son Rapport en disant : « Quelle conclusion tirer de ce long travail sur la poésie? Nous sommes embarrassé de le dire. Parmi tous ces poètes dont nous avons analysé les œuvres, lequel inscrira son nom dans la phrase glorieuse et consacrée : Lamartine , Victor Hugo , Alfred de Musset ? Le temps seul peut répondre. » Le temps n'a pas encore répondu et le jugement de la postérité n'a pas été rendu. Quant aux trois poètes compris « dans la phrase glorieuse et consacrée », leur renommée demeure également grande : aussi bien avaient-ils une part semblable de génie. Le don naturel de Lamartine est égal à la magnificence d'Hugo qui ne .e cède pas à l'humaine sincérité (!e Musset.

Les Grotesques et le Rapport sur les progrès de la poésie sont, en matière de critique, les deux œuvres

1. Dans ce même Rapport Théophile Gautier a écrit ; « On a remarqué que Victor Hugo, le grand forgeur de mètres, l'homme à qui toutes les formes, toutes les coupes, tous les rythmes sont familiers, n'a jamais fait de sonnets; Goethe s'abstint aussi de cette forme pendant longtemps, ces deux aigles ne voulant sans doute pas s'emprisonner dans cette cage étroite. Cependant Goethe céda, et tardivement il composa un sonnet qui fut un événement dans l'Allemagne littéraire. » Depuis lors, Victor Hugo a imité Goethe; lui aussi il a fait un sonnet — un seul — et il l'a dédié à Judith Gautier, qui est, nul ne l'ignore, la fille de Théo.

principales de Gautier, celles qu'il a faites avec recueillement, sans être harcelé par le temps qui presse, par le prote qui réclame « la copie », par les nécessités de « la mise en pages ». Cette besogne de sisyphe,qui a morcelé et empoisonné sa vie, a produit un nombre énorme de feuilletons, que M. Spoelberch de Lovenjoul a relevés, dans son ouvrage, avec un soin religieux. Ce n'est pas sans tristesse que l'on peut constater sur combien de sujets indignes de lui Théophile Gautier a été obligé de répandre son talent. Certes il a rencontré au théâtre et aux expositions des beauxarts plus d'une bonne fortune dont son intelligence a profité; mais, en échange, que de pauvretés, de niaiseries, de balourdises se sont imposées à lui et hii ont volé les heures que la poésie réclamait! Aussi avait-il fini par prendre son travail en haine et ne se décidait-il à s'y mettre qu'à la dernière minute, semblable à un malade qui recule l'instant de l'opération.

Jamais pourtant dans ces articles, arrachés avec un si douloureux effort à son ennui, il ne s'est montré ni maussade ni irrité. Il accomplissait sa tâche avec bienveillance, comme un bon ouvrier, comme un maître es lettres qu'il était. Sa critique était toujours courtoise et son respect pour le public était irréj)rochable, respect pour le public et respect pour luimême, pour la langue qu'il devait parler, pour h savoir-vivre dont jamais, plume en main, il ne s'ol départi.

Il n'échappa à aucun des désagréments, pour ne

dire plus, qui assaillent le critique, l'homme infortuné, toujours tiraillé, toujours assiégé, qui distribue la réputation, a ses entrées dans la direction de tous les théâtres, peut par ses éloges faire vendre une œuvre d'art et n'a, pour cela, qu'un coup de plume, un simple coup de plume à donner. Si je pouvais faire passer sous les yeux du public les liasses de lettres que j'ai eues entre les mains, on verrait que jamais favori de reine ou ministre tout-puissant ne fut plus harcelé de sollicitations que ce malheureux Gautier. Il n'est pas un peintre, un sculpteur, un acteur, un vaudevilliste, un acrobate, un dresseur de chevaux savants qui ne lui écrive pour réclamer son appui. On l'appelle : cher et illustre maître ou simplement : cher monsieur Gauthier, avec V/i irritante ajoutée à ce nom si célèbre. On lui demande de venir à l'atelier voir le tableau ou la statue destinée au prochain Salon; les refusés veulent que l'on prenne les dieux et les hommes à témoin de l'injustice dont ils sont victimes. Les plus hautains, ceux qui font métier d'indépendance, qui plus tard jetteront bas les trophées de notre histoire, s'inclinent aussi bas, plus bas que les autres. Courbet lui écrit : « Si je fais de Tart. c'est d'abord pour tacher d'en vivre, ensuite c'est pour mériter la critique de quelques hommes tels que vous, qui jouiront d'autant mieux de mes progrès qu'ils auront apporté plus de sollicitude à me guérir de mes travers. » Il se plaint d'être mal placé au Salon et voudrait que son tableau « tombât plus à portée de VŒuil nud »; il serait heureux si

Gautier voulait bien le recevoir et l'honorer de quelques avis. Tous ceux dont on peut prononcer le nom, à quelque titre que ce soit, l'adjurent de ne pas leur refuser « deux ou trois lignes, pas plus » ; tous les gens qui désirent aller au théâtre sans bourse délier, — ce qui est la manie des personnes riches, — lui demandent des billets de spectacle : « Ça vous est si facile ».

Et l'acteur, celui qu'il a défini dans son étude des Grotesques sur Scudéry : « l'homme qui n'exprime que des pensées étrangères aux siennes, qui vit de l'amour et de la passion qu'on lui fait, qui n'a })as un soupir qui ne soit noté d'avance, pas un mouvement qui ne soit artificiel », n'est pas moins âpre à la (( réclame » : cela doit se dire ainsi. La louange, si outrée qu'elle soit, peut-elle le satisfaire et correspondre à l'opinion qu'il a de lui-même? Jamais. A cet égard, j'ai trouvé, dans les débris de correspondance que Gautier a laissés après lui, un témoignage qui a de la valeur et qui démontre jusqu'où peut aller l'exigence de certaines illusions. A la suite d'une reprise de Robert Macaire, Théophile Gautier avait fait un rendu compte succinct dans lequel il parlait de Frederick Lemaître avec éloges, mais sans cependant le comparer aux héros de Plutarque ; un écrivain, plus jeune que lui, mais qui le traitait un \)q\\ trop en camarade, sans tenir compte de la différence d'âge et de talent, lui adressa une lettre dont certaines parties doivent être citées textuellement : " Mon cher ami, j'ai vu hier Frederick Lemaître qui est très affecté

de lii manière dont la critique a pris Robert Macaire. Ton article particulièrement l'a touché. Tu n'en as dit que quelques mots en passant. Je suis trop sincèrement ton ami pour ne pas t'en vouloir. Quand un acteur de génie crée un rôle comme Frederick a créé celui-là, quand il prodigue, en un soir, plus de bouffonnerie qu'il n'y en a dans Gallot, plus de fantaisie qu'il n'y en a dans Hoffmann, plus d'ironie qu'il n'y en a dans Byron, quand il vaut Molière, quand il résume dans un éclat de rire colossal toute la douloureuse moquerie d'un siècle, cela vaut mieux que cinq ou six lignes froides, et il est permis aux crétins de rester indifférents, mais non à ceux qui, comme toi, représentent l'art et sont chargés de le défendre et de le glorifier. C'est à nous, poètes, de soutenir les grandes choses et de consoler le génie que tant d'envie abreuve. Je te dis très sincèrement que tu as manqué à ce devoir. » Quoi, Gallot, Hoffmann, Byron, Molière, à propos de Robert Macaire joué par Frederick Lemaître ! Pourquoi pas Homère , Eschyle, Aristophane? Nulle bonne volonté, si indulgente qu'elle soit, n'est à la hauteur de telles prétentions. Je ne sais si Gautier a riposté; j'en doute, car sur de semblables matières il y avait longtemps que rien ne l'étonnait plus, mais j'imagine que son ironie a dû sourire.

Gette ingrate besogne était-elle du moins convenablement rémunérée et lui accordait-elle une existence dénuée de soucis? A cette question nous pouvons, grâce à M. Spoelberch de Lovenjoul, répondre

d'une façon précise : de 1830 à 1851 , c'est-àdire en l'espace de quinze années, le relevé des sommes reçues au journal La Presse par Théophile Gautier accuse un total de 100 330 francs et quelques centimes : soit, en moyenne, 0500 francs par an * ; ce qui n"a rien que de modeste. On pourrait croire qu'en revanche les procédés étaient irréprochables, que l'on comprenait l'avantage d'avoir un tel nom au bas des feuilletons du lundi et que l'on savait gré au poète de négliger la poésie pour écrire des articles de critique; on se tromperait. Un incident, qui fut très pénible à Gautier, prouvera comment celui que, non sans raillerie, il appelait « son maître », c'est-à-dire Emile de Girardin, comprenait le respect dû à l'indépendance et au talent des écrivains auxquels le journal qu'il dirigeait devait le succès. Le 1^' février 1847, Gautier, après avoir rendu compte de pièces jouées à la Comédie-Française, au Vaudeville, au Cirque Olymj)ique, au théâtre des Variétés, terminait son feuilleton hebdomadaire en disant : « Cette année commence mal. Ce ne sont de tous côtés que nouvelles funèbres. \'oilà Chaudesaigues, un poète devenu critique, faute de pain, comme nous tous, qui tombe, l'autre jour, sur la première page de son feuilleton, et là-bas, sous ce beau soleil d'Alger, s'éteint à l'hûpital du Dey, Benjamin Roubaud, le peintre avec qui nous

1. Voir Spoelberch de Lovcnjoul. loc. cit.. inlroduclion, ixviii et suiv.

avons fait la campagne de Kabylie et qui nous a suivi pendant tout notre voyage, frissonnant déjà de la maladie qui l'a emporté! »

Cette phrase, fort innocente en elle-même, et qui signifiait simplement que si Ghaudesaigues n'avait eu pour vivre cjue le prix dont les éditeurs auraient payé ses vers, il eût risqué de mourir de faim, cette phrase ne plut pas au directeur de la Presse. A la Chambre même des Députés dont il faisait partie, pendant la séance, « en toute hâte, entre deux discours, l'un de M. Roger, l'autre de M. Billault », il prit sa bonne plume, qui pour être infatigable n'en était pas meilleure, et il tança Gautier. La réponse du publiciste au poète n'eut rien de mystérieux, elle fut sans discrétion ni courtoisie, comme celui qui l'avait écrite, et chacun put la lire dans la Presse du 2 février 1847. Après s'être étonné que Théophile Gautier n'eût point « été préservé de l'écueil du lieu commun par la tendance au paradoxe qui lui est naturelle » , Emile de Girardin proclame cette vérité : « Qui ne voit que le but et ne regarde pas le point de départ compte pour rien la distance placée entre les deux extrémités; c'est l'erreur dans laquelle tombent les envieux. » S'il y eut au monde un homme c|ui jamais ne connut l'envie, c'est Gautier, c'est le bon, c'est le bienveillant Théo, je le dis en passant, et Girardin ne le pouvait ignorer.

Celui-ci continue à morigéner; il cite le soldat Jean de Dieu Soult élevé à la dignité de maréchal de France et de duc de Dalmatie; il montre l'ouvrier

Cunin-Gridaine devenu ministre, sans réfléchir que ces deux personnages n'avaient fait que leur métier, tandis que Théophile Gautier se plaignait de ne pouvoir faire le sien. Le maître de la Presse argumente à sa façon, et pour démontrer qu'un poète peut vivre de la poésie, il énumère les ouvrages en prose qui ont aidé à la fortune des écrivains. Est-ce que le feuilleton de Gautier lui-même ne lui apporte pas la part la plus sérieuse de ses revenus? Certes, et le pauvre Gautier ne l'a jamais nié; mais si tous les lundis il remplaçait la prose de sa critique dramatique par une pièce de vers, Emile de Girardin se priverait, sans hésiter, d'une collaboration si prompte à la rime et prouverait de la sorte que l'opinion émise à propos de Chaudesaigues était moins paradoxale qu'il n'a bien voulu le croire. — En tous cas, cette leçon — pour ne dire cette correction — administrée publiquement à un homme de la réputation de Théophile Gautier était une inconvenance cruelle que l'on aurait dû lui éjiargner.

Il la ressentit vivement; il me parla de Girardin avec une extrême amertume et le qualifia d'un mot que je ne répéterai pas. Il me disait : « Je n'ai pour toute réponse qu'à donner ma démission de rédacteur de la Presse, mais je ne le ))eux pas; je subis l'outrage, et cela seul afiirme que j'ai eu raison de dire que, faute de pain, le poète en est réduit à des travaux qui lui sont antipathiques; non, je ne i)cux pas jeter mon feuilleton au nez de Girardin, car je

n'ai que cela pour vivre et d'autres en vivent auprès de moi. « En ceci rien d'exagéré; comme Scarron, plus justement que Scarron, Gautier pouvait dire : « J'ai toujours logé à l'hôtellerie de l'impécuniosité. » Il n'était pas seul dans son existence et la famille se pressait autour de lui. Il supportait des charges à la fois lourdes et lancinantes que bien d'autres eussent répudiées , qu'il avait acceptées sans faiblir et qu'il ne renia jamais : que ceci soit dit à son perpétuel honneur. Le devoir consiste à subir les conséquences de sa propre vie et non point à s'y soustraire. Sous ce rapport, Gautier, dont on a souvent raillé l'immoralité — j'entends celle du propos trop vif et de la comparaison trop hardie, — a fait preuve d'une moralité supérieure; il est resté solidaire à lui-même et n'a jamais abandonné ceux qui avaient quelque droit de compter sur lui.

Longtemps après que Girardin avait commis cet acte de mauvais goût, vers 1862 ou 1863, je me rencontrai avec lui dans une ville d'eaux; un soir que nous étions assis côte à côte et que nous causions sans témoins, je lui demandai pourquoi, en cette circonstance, il s'était montré si agressif et si dur. Il me regarda avec cet air impertinent et gouailleur qui lui était familier : « Gautier, me dit-il, est un imbécile qui ne comprend rien au journalisme; je lui avais mis une fortune entre les mains ; son feuilleton aurait dû lui rapporter trente ou quarante mille francs par an, il n'a jamais su lui faire produire

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un sou. îl n'y a pas un directeur de théâtre qui ne lui eût fait des rentes, à la condition de l'avoir pour porte-voix. Actuellement et depuis qu'il a quitté la Presse^ il est au Moniteur universel, c'està-dire au journal officiel de l'Empire; il n'en tire aucun parti; je vous le répète, c'est un imbécile qui n'a jamais profité d'une bonne occasion. » Sachant, par expérience, que l'on juge volontiers les autres d'après soi-même, je ne fus pas étonné de l'opinion de Girardin, mais je changeai de conversation. De ce que venait de me dire le grand maître — sans préjugé — du journalisme de son temps, il convient de retenir ceci : Théophile Gautier avait en main une jilume qui eût valu de l'or, et il a toujours été pauvre.

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