‹ Théophile GautierChapitre 8 sur 15 · SABLE · texte numérisé non relu

SABLE

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douteuses, assoupissante des salles de spectacle, au lieu du travail dans la chambre étroite, de la flânerie sur les boulevards où l'on est coudoyé par chaque passant, des repas dans les cafés rances où l'on est rassasié , dès l'entrée , par l'odeur des viandes mâchées, au lieu de ces dégoûts, de ces affadissements qui sont inhérents à toutes les grandes villes, la vie en plein air, la montagne abrupte, la gorge profonde, le fleuve à demi desséché où verdissent les herbes folles, le galop des mules bruyantes degrelots, la belle fille brune qui passe portant sur sa tête un vase de cuivre, les larges horizons, les couchers de soleil dorant la neige des cimes dentelées, quelquefois un palmier qui surgit tout à coup comme une évocation de l'Orient rêvé, et les souvenirs qui murmurent des noms légendaires, et les mosquées que le catholicisme a baptisées après les avoir arrachées à l'islam, et la jeunesse pour mieux savourer toutes ces jouissances dont on est pénétré pour la première fois.

Certes les lits de lauberge sont durs, le vin sent l'outre en peau de chèvre où il a été contenu, les mendiants sont arrogants, les pavés sont i)énibles aux pieds, les moustiques sonnent la charge et attaquent avec ardeur, les brigands sont peut-être embusqués à l'angle du chemin, les cahots sont intolérables dans la voiture mal suspendue, sur la route ravinée, qu'importe! On est heureux, on est libre, mieux que libre, libéré, et volontiers on s'écrierait comme Goethe : « Ohé! ohé! J'ai mis mon bien dans les voyages et les migrations! Ohé! ohé! «

Ceux qui ne sont pas de véritables voyageurs, c'est-à-dire qui n'ont pas voyagé pour voyager, sans autre intérêt que celui de leur culture intellectuelle, sans autre passion que le besoin de voir, ne me comprendront pas; mais, après quarante-six ans, je ne puis me rappeler sans battement de cœur ma première journée de marche en Asie Mineure, lorsque j'allais de Smyrne à Ephèse et que je m'arrêtais à chaque pas, pour contempler les caravanes, les vols de cigognes, les tortues flottant sur le Mélès et les bois de pins parasols. Ces émotions que le souvenir garde en les embellissant, Théophile Gautier les a ressenties; à certaines heures de sa course en Espagne, il eut des tressaillements et des vibrations qu'il a notés. Malgré le calme iqu'il s'efforçait de conserver en toute occurrence, il ne peut s'en tenir. Il ne reste pas maître de son exaltation et il s'écrie : « J'étais réellement enivré de cet air vif et pur; je me sentais si léger, si joyeux et si plein d'enthousiasme, que je poussais des cris et faisais des cabrioles comme un jeune chevreau; j'éprouvais l'envie de me jeter la tête la première dans tous ces charmants précipices si azurés, si vaporeux, si veloutés ; j'aurais voulu me faire rouler par les cascades, tremper mes pieds dans toutes les sources, prendre une feuille à chaque pin, me vautrer dans la neige étincelante, me mêler à toute cette nature et me fondre comme un atome dans cette immensité. «

C'est bien cela, c'est bien cette joie extraordi-

naire de vivre qui saisit le voyageur, éperdu devant certains spectacles et comme enlevé à sa propre humanité par l'irrésistible besoin de s'anéantir dans Tàme universelle. J'ai chanté à tue-tête, au delà de Koseyr, en voyant les flots de la mer Rouge baigner les pieds de mon dromadaire, et plus tard j'ai eu les larmes aux yeux, lorsque, au soir, le coude de la route de Mar-Sabah m'a caché, au delà du lac Asphaltite, les montagnes que je contemplais depuis le matin. Au mois de janvier 1870, je rencontrai Gautier; il était triste et dolent; il me dit, avec une expression découragée, comme s'il sentait son dernier rêve lui échapper : « Hélas! nous ne voyagerons plus ! »

La vivacité de l'émotion^ augmente encore chez Gautier la puissance de la vision; ses yeux de myope fouillèrent partout, ne négligèrent aucun détail et gravèrent à jamais dans sa mémoire les images qu'ils avaient recueillies : ce qui lui donna une force singulière de description, lorsqu'il écrivit le récit de son voyage. Avec lui, il n'est plus question de cette phraséologie descriptive qui ne décrivait rien et que le romantisme, trop occupé a costumer de pied en cap les légendes du moyen âge, n'avait pas encore détruite. Les bosquets, les charmilles, les paysages « faits pour le plaisir des yeux o verdoyaient toujours parci par-là. Jean-Jacques Rousseau, qui se disait l'amant de la nature, mais qui n'en fut pas le peintre, n'avait point fermé son école de paysagiste; son influence est encore très sensible dans les premiers romans de

George Sand. Rousseau aime à « planer des yeux sur l'horizon de ce beau lac, dont les rives et les montagnes qui le bordent enchantaient sa vue ». Il ne peut se débarrasser d'une certaine philosophie grognonne et a poseuse » qui finit par devenir insupportable, car elle est voulue et fait partie du bagage de la sensibilité qu'il avait mise à la mode : « J'avais pris l'habitude d'aller les soirs m'asseoir sur la grève, surtout quand le lac était agité. Je sentais un plaisir singulier à voir les flots se briser à mes pieds; je m'en faisais l'image du tumulte du monde et de la paix de mon habitation. » Chez Théophile Gautier, rien de semblable; il est bien trop sincère pour ne pas rejeter ce fatras de rhétorique auquel l'auteur ne croit pas et que le lecteur ne croit pas davantage. Toute déclamation lui est inconnue, et l'on n'en peut trouver trace dans ses livres; il ne pleure pas sur les ruines, un arbre brisé par l'orage ne lui rappelle pas la fragilité de la vie humaine et il peut regarder couler une rivière sans la comparer à la fuite des jours. On comprend que le lieu commun lui est odieux et que la platitude l'exaspère; il en paraîtra sans doute paradoxal à quelques lecteurs, mais cuistre, jamais.

« Je m'assure que ceux qui n'ont pas tant voyagé que moi et qui ne savent pas toutes les raretés de la nature, pour les avoir presque toutes vues comme j'ai fait, ne seront point maigris que je leur en apprenne quelque particularité. La description des moindres choses est mon apanage particulier; c'est

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OLi j'emploie le plus souvent ma petite industrie. » C'est Saint-Amant, le poète de Rome ridicule et de Moïse sauvé, c'est Saint- Amant, gentilhomme verrier et gros buveur, qui a écrit cette phrase; mais elle revient de droit à Gautier; ne dirait-on pas qu'elle a été faite par lui, pour lui? Sa « petite industrie » ne fut point de mince valeur, car elle a doté la littérature française d'un mode de description inconnu, ou du moins fort mal pratiqué jusqu'alors. Gautier apporte à l'art de décrire une précision réellement extraordinaire. Son expression ne s'égare jamais; elle n'est ni indécise ni confuse; elle n'est pas spéciale, elle ne veut pas être savante; elle est juste, ce qui n'a l'air de rien et ce cpii est le comble du talent; le mot employé est si bien là où il doit être, il est approprié avec tant de sagacité, que nul autre ne le pourrait remplacer. Ce résultat semble obtenu sans effort , naturellement pour ainsi dire : c'est le tour de force des grands écrivains.

Cette netteté de la description, qui transmet au lecteur l'impression reçue par le voyageur, a été poussée, pour la première fois, par Théophile Gautier à un degré supérieur; cette note lui est personnelle, car nul ne l'avait encore donnée si ample, et je dirai si persuasive; on l'a imité, mais non pas égalé; à cet égard il reste sans rival. Cela seul, en dehors de ses autres qualités, en fait un maître, car, par Tunique essof de son talent individuel, il a remplacé uae forme stérile par une forme féconde qu'il a créée. Quel que soit le talent de ceux qui sont

venus après lui et qui viendront, il reste l'initiateur. Si je ne craignais de paraître prétentieux, je dirais qu'en dédaignant les à peu près et les équivalents douteux, en saisissant l'objet même, en le mettant en relief, en le plaçant avec exactitude, selon la nature qui lui est propre, sous les yeux du lecteur, je dirais qu'il a inventé la probité descriptive. Quelle que soit Tadmiration dont il est saisi et qu'il laisse déborder avec une sorte de joie intime, il ne dépasse jamais la mesure, car chez lui — j'insiste sur ce point — l'esprit de justice est très développé; il en résulte que l'équité le domine toujours, lui interdit les écarts auxquels les artistes ne sont que trop enclins, et le maintient en dehors de toute exagération. Aussi je n'hésite pas à dire que les récits de voyage de Théophile Gautier me semblent supérieurs à ceux de Victor Hugo : on dirait que celui-ci ne regarde qu'à travers une loupe; il voit gros; à ses yeux tout devient énorme : les paysages, les monuments subissent des déformations c[ui parfois les rendeni méconnaissables; descendre ou remonter le cours du Rhin après avoir lu le livre de Victor Hugo, c'est s'exposer à une déception certaine; l'ampleur des images, les magnificences du style ont dénaturé le paysage et diminué le fleuve, les ruines, les cathédrales à force de les vouloir grandir. Avec Théophile Gautier, il n'en est pas ainsi ; la concordance entre la description et l'objet décrit est absolue, ce qui, pour un récit de voyage, est la qualité maîtresse. Aussi je cora-

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prends que, dans les Rayons et les Ombres^ Hugo se soit écrié :

... Oh 1 si Gautier me prêtait son crayon!

Ses idées préconçues, nées de rêveries romantiques sur l'Espagne, n'ont point obscurci son jugement et bien souvent se sont évanouies devant la réalité; son enthousiasme est sérieux, mais sa bonne foi est plus sérieuse encore et rien ne la déconcerte. De même qu'il exprime sans scrupule son admiration, c'est sans fausse honte qu'il note ses déceptions; elles sont nombreuses : il ne retrouve pas chez les femmes le type espagnol : la manola de Madrid « n'a plus son costume si hardi et si pittoresque; l'ignoble indienne a remplacé les jupes de couleurs éclatantes brodées de ramages exorbitants » ; la jalousie n'existe guère en amour, quoi qu'en aient chanté les romances, quoi qu'en aient dit les jeunes premiers. « Le Musée d'artillerie de Paris est incomparablement plus riche et plus complet que V Armeria de Madrid » ; il n'est pas jusqu'à Grenade dont « l'aspect général trompe beaucoup les prévisions que l'on avait pu s'en former ». Au cours de son récit, il remet toute chose au j)oint et par la véracité de sa parole détruit plus d'une légende que l'on acceptait, sur la foi des poètes, des dramaturges et des voyageurs sans véracité.

Jamais peut-être, plus que dans ce Voyage en Espagne, il n'a laissé voir combien lui pesait la civilisation dans laquelle le hasard l'avait fait naître,

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cette civilisation où tout est prévu, où tout homme est étiqueté, où l'initiative individuelle est souvent contrariée par les exigences de la collectivité, où l'on doit naître, vivre, mourir selon la règle, où certain costume même est de rigueur, où l'amour n'est légitime que devant le notaire, où la poussée des foules contraint les âmes délicates h se replier sur elles-mêmes, où les entrepreneurs de journaux gourmandent les poètes et les menacent de les mettre au pain sec : toutes choses dont il avait souffert. 11 se demande si, au lieu d'être civilisés, comme nous nous en vantons , nous ne serions pas des harhares décrépits. Aux hommes politiques, que la frénésie de leur ambition a entraînés dans les guerres civiles, il dit : « L'avenir ne saura que vous avez été un grand peuple que par quelques merveilleux fragments retrouvés dans les fouilles. » Il regrette le départ des Mores : « L'Espagne n'est pas faite pour les mœurs européennes. Le génie de l'Orient y perce sous toutes les formes et il est fâcheux peut-être qu'elle ne soit pas restée moresque ou mahométane. » A Cordoue, dans la mosquée, qui reste admirable, malgré les mutilations qu'elle a subies, il est plus aflirmatif : « J'ai toujours beaucoup regretté , pour ma part , que les Mores ne soient pas restés maîtres de l'Espagne, qui certainement n'a fait que perdre a leur expulsion. »

Lamentations d'un artiste qui aime la couleur, les beaux harnachements, les combats chevaleresques, et qui, parfois, regarde trop 1 histoire à travers le

prisme déformant de la poésie. Si l'Espagne était restée sous la domination arabe, elle n'eût jamais connu les gloires de Charles-Quint. Puisque Mahomet a été « le sceau » des prophètes et que le Koran est la dernière révélation que Dieu ait daigné faire à l'humanité, les peuples qui se tournent vers la Mecque en invoquant Allah, sont condamnés à l'immobilité, c'est-à-dire à la décadence, à la défaite, à la soumission. Si Charles Martel, Jean Hunyade, Sobieski n'avaient vaincu les musulmans dans les champs de Poitiers, de Choczim et devant les murs de Vienne, l'Europe vivrait probablement aujourd'hui sous la loi du Koran; pour mieux dire, elle dormirait, fataliste, veule, sans souvenir de la veille, sans souci du lendemain et se croirait quitte de tout devoir après avoir égrené son chapelet en énumérant les quatre-vingt-dix-neuf attributs de Dieu. H est bon d'admirer l'architecture arabe, mais il faut admettre que les nations ne vivent pas que de colnnnettes, de stalactites sculptées et d'archivoltes brodées en stuc.

Théophile Gautier, qui alors n'avait visité ni l'Algérie, ni le Caire, se figurait la vie arabe tout autre qu'elle n'est et surtout qu'elle n'était. A défaut de la réalité, il essaya de s'en donner l'illusion et il obtint d'habiter l'Alhambra, d'y dormir, d'y vaguer comme en son propre palais. Son imagination ne se lit faute, sans doute, de le peupler à sa guise et de s'y donner des fêtes où les aimées dansaient l'abeille au son du derbouka et de la flûte à deux branches,

car il a écrit : « Nous y restâmes quatre jours et quatre nuits qui sont les instants les plus délicieux de ma vie. « Je suis persuadé que seul l'amour de l'art a rendu ces moments aussi délicieux qu'il le dit; cependant je me souviens de quelques vers des Emaux et Camées :

Au son des guitares d'Espagne Ma voix longtemps la célébra; Elle vint, un jour, sans compagne, Et ma chambre fut l'Alhambra.

Est-il seulement entraîné par une sorte d'amour rétrospectif vers l'époque de la domination more, qu'il se figure plus épique et plus grandiose qu'elle n'a été? Il me semble que, s'il fait un retour vers le passé, c'est par esprit d'opposition, par mauvaise humeur contre les habitudes civilisées, les habitudes parisiennes qu'il a fuies avec empressement, et qui le poursuivent partout oii il regarde, dans les villes, sur les routes, jusque dans les villages enfouis au fond des vallées. Chercher la couleur locale, les costumes éclatants, les sombreros, les pasquilles, et trouver les redingotes, les pantalons, les chapeaux gibus, les robes longues et les manches à gigot, c'est dur : iL en souffre et ne peut s'en taire. En 1840, « les modes à l'instar de Paris » commençaient déjà à se généraliser et se substituaient aux vêtements de terroir, dont l'originalité était un régal pour les yeux de l'artiste. Qu'est-ce donc aujourd'hui que les grands ma-

gasins de confection « pour hommes et pour femmes », aidés par les chemins de fer, ont fait de l'uniformité de la teinte, de la coupe et de l'étoffe, le principal objet de leur exportation. Toute l'Europe s'habille de la même manière ; est-ce pour cela qu'elle est si laide? « C'est un spectacle douloureux, dit Théophile Gautier, pour le poète, l'artiste et le philosophe, de voir les formes et les couleurs disparaître du monde, les lignes se troubler, les teintes se confondre et l'uniformité la plus désespérante envahir l'univers sous je ne sais quel ])rétexte de progrès. « Et plus loin : « Il deviendra impossible de distinguer un Russe d'un Espagnol, un Anglais d'un Chinois, un Français d'un Américain. L'on ne j)ourra même plus se reconnaître entre soi, car tout le monde sera pareil. Alors un immense ennui s'emparera de l'univers et le suicide décimera la population du globe, car le principal mobile de la vie sera éteint : la curiosité. » On n'en est pas encore au suicide, on en est seulement au pessimisme, qui est le bâillement de l'esprit; mais, n'en déplaise aux mânes de Gautier, je crois que le costume n'y est pour rien.

Si, pour plus de commodité dans l'existence quotidienne, j)ar économie peut-être, à coup sûr par esj)rit d'imitation, l'Espagne s'est peu à peu détachée des moeurs des ancêtres, elle retrouve ces mœurs tout entières, elle les ressuscite farouches, étincelantes, orientales dans les courses de taureaux qui sont comme un besoin du peuple et une gloire de la

nation. En y assistant, Gautier ne se tient pas de joie; il est « empoigné », comme l'on dirait aujourd'hui ; ni la longue attente, ni le soleil torride n'atténuent sa curiosité; il s'associe aux émotions de la foule et, ainsi qu'elle, il s'enivre de carnage. Cet homme dont la douceur était proverbiale, ce poète dont l'intelligente mansuétude respectait toutes les manifestations de la vie, même dans les fleurs qu'il lui répugnait d'arracher de leur tige, ce })hilosophe, à qui la violence faisait horreur, est saisi d'admiration pour le sanglant spectacle ; il exulte, il bat des mains; lui aussi, il est haletant et, selon les péripéties de la lutte, il crie : Bravo tnro! ou Bravo torero! Contradiction étrange, qui s'explique par l'extrême développement du sens artiste, par l'attrait d'un drame où lien n'est fictif, par l'enthousiasme qu'inspire le courage, même lorsque le courage est inutile et cruel.

Toutes les fois que, pendant son voyage, Théophile Gautier peut assister à une course, il n'y manque pas et il se raille volontiers des moralistes doucereux et sentimentaux — dont je suis — qui blâment le goût de ce divertissement barbare; il a pris soin de souligner ces deux derniers mots, afin de i)rouver en quel mépris il tient les « bourgeois » qui ne reculent pas devant de si pitoyables lieux communs pour exprimer la niaiserie de leurs pensées. Il voyage jour et nuit, il double les étapes, afin d'arriver en temps opportun à Malaga où l'on prépare des courses qui promettent d'être pleines d'in-

térêt. L'intérêt ne fit pas défaut, cai*, en l'espace de trois jours, vingt-quatre taureaux furent portés bas et quatre-vingt-seize chevaux furent éventrés. La spacla — l'épée — la plus célèbre de ce temps-là en Espagne, Montés de Chiclana, y fut applaudie comme un enq)ereur au jour de son trioniphe et sifllée conmic un chien qui se sauve. II paraît (jue pour ces gens-là, non j)lus que |)0ui- Mirabeau, la roche Tarpéiennc n'est loin du Gapitole. Montes, se trouvant aux prises avec un animal redoutable, l'avait tué d'une façon peu correcte. « Quand on eut compris le coup, dit Gautier, un ouragan d'injures et de sifflets éclata avec un tumulte et un fracas inouïs : Boucher! assassin! brigand! voleur! galérien! bourreau! étaient les termes les plus doux. Aux galères, Montés! au feu,MontèsI les chiens à Montés! .lamais je n'ai vu une fureur pareille, et j'avoue, en rougissant, que je la partageais. Les vociférations ne suffirent bientôt plus; l'on commença à jet«'r sur le pauvre diable des éventails, des chapeaux, des bâtons, des jarres pleines d'eau et des fragments de bancs arrachés. » Après la course, Montés partit « en jurant ses grands dieux qu'il ne remettrait plus les pieds à Malaga >». Juste punition, noble orgueil ! ne dirait-on pas Coriolan s'éloignant de Rome ou Scipioii rédigeant son é|)itaphe : ^cc ossu (juidcffi liabcbis!

Que la vanité de ces tueurs d'animaux soit excessive' et, partant, passablement comicjue, cela n'a rien de Mirpienant. Leur gloire, c'est-à-dire la rumeur ([ui s'élève autour d'eux, est d'autant plus retentis-

santé qu'elle est de plus courte durée. L'enthousiasme des foules est comme la foudre qui fait beaucoup de bruit, s'apaise et ne laisse trop souvent que des ruines derrière elle. Montés a été le roi du jour; il était l'idole de l'Espagne, on s'honorait de porter ses couleurs, et des femmes, que la destinée réservait à des trônes, le faisaient asseoir près d'elles, dans leur voiture, après la course. De Santander à Tarifa, de Salamanque à Tortose, pas un cœur qui ne battît pour lui; il a eu tous les enivrements; il a pu se croire le héros national et se comparer à Bernard de Garpio. Gautier, blasé cependant sur les succès de théâtre ou d'arène, dont il a été si souvent le témoin, est profondément ému des ovations faites au torero et il le dit avec sa bonne foi ordinaire : « Pour de pareils applaudissements, je conçois que l'on risque sa vie à chaque minute; ils ne sont pas trop payés. » Soit; je ne chicanerai pas, quoique ce ne soit pas l'envie qui me manque; mais j'estime que Gautier a été trop loin et qu'il a dépassé sa propre pensée, lorsque, parlant de la minute où le torero est face à face avec le taureau, il écrit : « Il est difficile de rendre avec des mots la curiosité pleine d'angoisse, l'attention frénétique qu'excite cette situation, qui vaut tous les drames de Shakespeare. » Est-ce tout? Non pas; il faut que l'impression ait été d'une singulière violence, pour que le poète, ce délicat, cet amoureux des belles images et des rimes précieuses, ait fait l'aveu que voici, en sortant du théâtre de Malaga : « Je son-

geais à ce contraste si frappant de la foule du cirque et de la solitude du théâtre, de cet empressement de la multitude pour le fait brutal et de son indifférence aux spéculations de l'esprit. Poète, je me suis mis à envier le gladiateur; je regrettai d'avoir quitté l'action pour la rêverie. La veille, l'on avait joué une pièce de Lope de Vega qui n'avait pas attiré de monde : ainsi le génie antique et le talent moderne ne valent pas un coup d'épée de Montés ! » Horace n'a jamais regretté de n'être pas andabate, bestiaire ou mirmillon, et il a écrit : Odi profanum viilgus etarceo. X 'est-ce donc rien que de se survivre, et Gautier, parlant ainsi, ne voit-il pas qu'il lâche la proie pour l'ombre? Le coup d'épée du torero, « l'àme » de la chanteuse, Vut de poitrine du ténor, la grimace du pitre, le geste du tragédien, le flicflac de la danseuse, l'intonation des voix d'or, la démarche des Phèdres, la fureur des Camilles, le sourire des Célimènes soulèvent l'admiration du public, qui voudrait porter en triomphe ceux auxquels il doit quelques minutes d'émotion. Gladiateurs et virtuoses, mimes et déclamateurs ont eu leur jour; ce jour passé, tout est fini pour eux. La mort met l'épée au fourreau, éteint la voix, brise le geste, interrompt l'entrechat; rien ne reste, pas même un souvenir certain, car la parole est impuissante à faire comprendre la cause des ovations et de l'éphémère célébrité. Un ({uatrain, une page de prose, un tableau, une statuette suffisent à immortaliser un homme. La vraie gloire est celle qui subsiste en gardant ses

preuves en main. Il vaut mieux avoir fait une chanson à boire que d'avoir tué tous les taureaux d'Espagne.

O Gautier, mon vieil ami, si Montés n'est pas encore tout à fait inconnu, c'est peut-être parce que tu en as parlé. Alfred de Vigny a été bien inspiré et a noblement revendiqué son droit lorsque, après avoir compté ses aïeux, ouvert leurs parchemins, visité leurs tombes, il s'est écrié :

C'est en vain que d'eux tous le sang m'a fait descendre; Si j'écxûs leur histoire, ils descendront de moi.

Accordons à Montés ce qui appartient à Montés : le courage et un applaudissement; gardons au poète ce qui appartient au poète : l'inspiration, la grandeur de l'esprit et la durable renommée.

Pendant les six mois que Théophile Gautier passa en Espagne, il y fut heureux ou tout au moins satisfait, quoique la ci\iiisation moderne y fût quelquefois plus avancée qu'il n'aurait voulu. A cet égard il semble un peu injuste, car il ne lui fallut pas moins de quatre jours et demi pour franchir les trente lieues qui séparent Malaga de Cordoue; en cette circonstance, du moins, la civilisation espagnole, ou ce qui en tenait lieu alors, s'était mise en frais de coquetterie envers lui. Il a toujours aimé ce pays depuis qu il l'a parcouru, d'abord parce que c'était le premier pays étranger qu'il eût visité, ensuite parce qu'il y rencontra des émotions nouvelles qui le charmèrent, enlin parce qu'il était jeune, vigoureux,

ardent à toutes les curiosités, sans lourdes charges dans sa vie, sans regret du passé, sans inquiétude pour l'avenir et que son talent semblait mûr pour toute espérance. xVussi l'Espagne lui resta chère ; souvent, entre deux feuilletons, il s'échappait, traversait les Pyrénées, humait l'air des sierras, assistait à une course de taureau, et, vivifié par cette fugue en contrée amie de son rêve, il reprenait moins péniblement sa tache de tous les soirs au théâtre, de toutes les semaines au feuilleton.

Lorsque, au mois d'octobre 1840, il débarque à Port-Vendres, il comprend qu'il laisse derrière lui quelque chose qu'il ne retrouvera plus : « Vous le dirai-je? En mettant le pied sur le sol de la patrie, je me sentis les larmes aux yeux, non de joie, mais de regret. Les tours vermeilles, les sommets d'argent de la sierra Nevada, les lauriers-roses du Généralife, les longs regards de velours humides, les lèvres d'oeillet en fleur, les petits |)ieds et les petites mains, tout cela me revint si vivement à l'esprit, qu'il me sembla que cette France était pour moi une terre d'exil. Le rêve était fini. » Regret de poète qui voudrait revoir les horizons et les vestiges des mondes évanouis qu'il a admirés. En notant cette impression de tristesse, bien connue des vova^reurs, Gautier oublie que quinze jours auparavant , dans ur.o auberge de Carmona, il s'est attendri a la vue de quelques lithogra|)hies coloriées représentant des scènes de la révolution de Juillet : « C'était un petit morceau de France encadré et suspendu au

mur. » Là encore, la note est juste : à l'étranger, et si bien que l'on y soit, tout ce qui rappelle la patrie trouble le cœur et mouille les paupières.

Gautier ne s'était pas trompé; le goût des voyages s'était empare de lui, goût tyrannique qui est une sorte de nostalgie à l'envers et qui devient une souffrance aiguë lorsqu'il n'est point satisfait. Aussi dès qu'il « avait réuni cjuelque somme », il partait. En 184511 parcourut l'Algérie; de cette excursion devait résulter un livre écrit et « illustré » par lui; il y travaillait, lorsque la révolution de Février, mettant son éditeur en faillite et en politique, interrompit l'œuvre qui n'a jamais été reprise et dont il n'a paru que quelques fragments. Si, comme l'a écrit Gautier, son entrée au journal la Presse, en 1836, mit fin à sa vie indépendante, on peut affirmer que la révolution de 1848 a tué la tranquillité de son existence. C'est à partir de cette heure, en effet, que les difficultés s'accumulent autour de lui et l'étreignent si étroitement, que plus d'une fois il y faillit succomber. A force de patience et grâce à un labeur assidu, il avait vaincu la mauvaise fortune; il sortait de la fondrière où il s'était si longtemps débattu, il en était sorti, lorsque la révolution du 4 septembre 1870 l'y replongea de nouveau. Douloureuse ironie du sort qui frappe par la politique un homme auquel la politique a toujours été si indifférente, qu'il n'a peut-être pas connu le nom des ministres de son temps. Peu de mois avant sa fin, alors qu'il était affaissé sous le poids de sa propre ruine, il s'écria : « Je suis une

victime des révolutions. » On en a souri, on a eu tort; il n'avait dit que la vérité.

En 1850, accompagné de Louis de Gormenin qu'il aimait tendrement, il partit pour l'Italie, et la visita depuis Domo d'Ossola jusqu'à Naples. Pendant près de deux mois, il prolongea son séjour à Venise, que l'aigle autrichienne venait de ressaisir. C'était bien alors la cité triste et touchante dont a parlé Edgar Quinet : « Venise morte, sur son coussin de soie, qu'un gondolier amenait à Josaphat à travers la tempête. » Grâce au ciel, elle est ressuscitée avant le jugement dernier. Gautier fut conquis par la vieille ville des doges, du conseil des Dix, des gondoles et de la place Saint-Marc . Le livre qu'il lui a consacré — Italia — est entre toutes les mains. Le talent considérable que l'on constate à chaque page du Voyage d'Espagne ^ s'est fortifié encore et concentré. Jamais la réalité — je ne dis pas le réalisme — n'a été poussée plus loin. Plus tard, Oautier a pu faire aussi bien, il n'a pas fait mieux, ni lorsqu'il décrit la Gorne-d'Or, ni lorsque du haut du Kremlin il jette un regard d'ensemble sur Moscou. Il lui suffit d'une phrase, parfois d'un mot, et il fait une évocation dont la puissance est pour surprendre. Quel est le voyageur ayant été à Venise qui ne croira pénétrer dans l'église Saint- Marc, en lisant : « La première impression est celle d'une caverne d'or incrustée de pierreries, splendide et sombre, à la fois étincelante et mystérieuse » ? Venise tout entière revit ainsi, palpite et se ranime;

12a THEOPHILE GAUTIER.

dût-elle disparaître dans un cataclysme, enlevée par la mer Adriatique qui aurait rompu la barrière des Murazzi, on la retrouverait sous la plume de Gautier. Ce qu'il avait fait pour Venise, il voulait le faire pour Florence, pour Rome , pour Xaples , pour Pompéi qu'il eût, une seconde fois, déblayée des cendres du Vésuve. Ceci ne fut qu'un projet qu'il ne réalisa pas. Ce n'est point la bonne volonté qui lui manqua, ce fut le temps.

Il est difficile de comprendre qu'un des gouvernements sous lesquels Théophile Gautier a vécu, n'ait pas eu l'intelligence de tirer parti des facultés exceptionnelles de ce poète voyageur dont la véracité était si scrupuleuse. Pourquoi ne l'a-t-on pas détaché du feuilleton pour le lâcher sur le monde antique, sur rOrie^nt qui l'attirait et qu'il n'a pu qu'effleurer, car chacune de ses étapes se comptait par les pages de « copie « qu'il envoyait à son journal ; il évaluait les kilomètres par le nombre de lignes qu'ils lui coûtaient. Quels li^Tes il eût rapportés d'Egypte, de Palestine, de Syrie, de Mésopotamie, de FHindoustan, de la Chine et du Japon. Nul n'y a pensé sans doute, dans « les hautes régions du pouvoir » ; nul ne s'est soucié d'accroître nos richesses littéraires, et comme Gautier n'était ni savantasse ni ennu3^eux, on l'a dédaigné. La première vertu des hommes d'Etat doit être le discernement; ceux qui auraient pu s'occuper de Gautier n'en avaient guère, car aucun d'eux n'a su reconnaître ses qualités éminentes. C'est au détriment des lettres françaises

qu'on l'a laissé couché sur le lit de Procuste du rendu compte dramatique , où il lut toujours à l'étroit, où jamais il ne put s'étendre.

Je sais bien que Gautier avait de l'esprit, de l'imprévu, une originalité de bon aloi, une façon de dire irréprochable; il n'en faut pas plus, mais il en faut autant, chez « le peuple le ])lus spirituel de la terre », pour n'être jamais considéré comme un homme sérieux : ah! tu n'es pas un imbécile, eh bien! tu n'es propre à rien! Je dois ajouter, pour ne rien omettre, que le pourpoint rouge et les longs cheveux portés à la première représentation de Hernani ont pesé sur toute son existence, comme la Ballade à la Lune et le Point sur un i ont pesé sur celle d'Alfred de Musset.

En 1852, Gautier alla à Constantinople; en 1858 en Russie; ces deux voyages furent, comme les autres, faits il coups de « copie », au jour le jour, et il y eut parfois de terribles angoisses, quand le caissier du journal ou la poste était en retard. Lors de l'inauguration du canal de Suez, il s'embarqua pour l'Egypte, aux frais, cette fois, du Journal officiel. La malchance poursuivait le pauvre poète, qui se réjouissait d'aller saluer Abou-l'houl (le père de l'épouvante), c'est-àdire le sphinx de Gyzeh, de gravir les Pvramides et de remonter le Nil jusqu'à Ibsamboul. A bord du Mœris^ le bateau à vapeur qui le transportait à Alexandrie, il tomba et se brisa l'humérus du bras gauche. Il prit son parti avec une i)hilosophie extérieure qui ne se démentit pas, mais le diable n'y

perdit rien. Au lieu de faire un nouveau volume avec ce voyage, il dut se contenter de quelques articles sommaires qui ont été réunis à d'autres dans /' Orient ^ . ,. Un de ces derniers voyages exerça sur lui une influence extraordinaire qu'il n'avait point prévue. Après avoir visité Constantinople, qui le dérouta un peu et ne lui plut que médiocrement, sans doute à cause des inquiétudes morales dont il y fut assailli, il s'arrêta à Athènes, y resta quatre jours, reprit sa route vers Venise, sa chère Venise, tant admirée, tant aimée, tant regrettée, et s'y reposa. Dès le surlendemain de son arrivée, il écrivit à Louis de Gormenin une lettre que j'ai sous les yeux et où je copie le passage suivant, qui est le témoignage de la loyauté d'un artiste incapable de tromper les autres en essayant de se tromper lui-même : « Athènes m'a transporté. A côté du Parthénon tout semble barbare et grossier; on se sent Muscogulge, Uscoque et jNIohican en face de ces marbres si purs et si radieusement sereins. La peinture moderne n'est qu'un tatouage de cannibales et les statues un pétrissage de magots difformes. Revenant d'Athènes , Venise m'a paru triviale et grotesquement décadente. Voilà mon impression crue. » Cette impression, il en a plus tard adouci la formule, tout en la maintenant, lorsqu'il a dit dans son autobiographie : « J'aimais beaucoup les cathédrales, sur la foi de Notre-Dame de Paris, mais la vue du Parthénon m'a

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