TROISIÈME ANNÉE. — N
Portraits d*Hier
Par Paul DERMEE
Photo Nauar.
Portraits d'Hier ^ ".
Sans craindre que jamais elle soit abattue, Dans un marbre ignoré, dans un divin métal, Le poète a sculpté lui-même sa statue.
Il peut rire du Temps et de l'homme brutal, L'insulte de la ronce et l'injure de l'herbe Ne sauraient ébranler son ferme piédestal.
Car ses mains ont dressé le monument superbe A l'abri de la foudre, à l'abri du canon : Il l'a taillé dans l'or harmonieux du verbe.
Immortel et pareil à ce granit sans nom Dont les siècles éteints ont légué la mémoire. Il chante, dédaigneux de l'antique Memnon ;
Car ton soleil se lève et l'illumine, ô gloire !
Telles étaient les belles terza-rima que de Hérédia déposait sur le cercueil de Théophile Gautier.
Qu'elles sont confiantes en la postérité ! et quelle assurance montraient les romantiques d'avoir triomphé, eux et leur esthétique, sans crainte de retour !
Vingt ans après, on n'eîit plus osé en dire autant! Et aujourd'hui que quarante ans se sont écoulés, nous voyons tout au net les injures que le (temps a fait subir à Tœuvre de Théophile Gautier. La pluie en a rongé le marbre, la gelée l'a fait éclater. Mais l'oubli surtout et la négligence de nos contemporains l'ont laissé envahir peu à peu par la mousse.
Nous passons indifférents à ses côtés car les plus belles parties nous en sont dérobées.
Quarante ans ont passé!
Nous eûmes d'autres poètes qui parlèrent davantage à notre âme et qui furent en même temps de grands artistes. Ils nous ont rendus très exigeants. Auprès d'un Henri de Régnier, nous voyons combien la versification de Théophile Gautier est gauche, lourde et malaisée.
Flaubert, France et de Gourmont nous montrent ce qu'il y a de facilité regrettable dans sa prose.
— Oui, alors qu'un Baudelaire vit seulement de nos jours en sa plénitude, Théophile Gaultier est bien mort. Plus rien en nous ne tressaille à son contact. Il est un prédécesseur et non un précurseur. Nous l'examinons froidement, avec indifférence. Car les Parnassiens qui l'avaient élu comme guidon, en même temps que Leconte de Lisle, étant tous morts découronnés, nous ne pouvons l'aborder en partisan.
De nos jours, une grande confusion règne dans les lettres. De nombreuses îtendances s'y manifestent. Cependant je crois que pas un jeune écrivain ne songerait à prendre son appui en Théophile Gautier !
Mais il mena une belle et noble vie sur quoi nous pouvons encore rêver. Elle nous donne à réfléchir et surtout nous fait sentir avec force toute l'amertume de certaines existences contrariées inlassablement par le destin.
Si je gâte ma matière, qui e^t précieuse, ce sera par ignorance du métier et sans doute n'en serai- je pas moins coupable!
Son enfance
Devant certaines singularités de la nature de Théophile Gautier on s'est évertué à chercher dans son enfance, dans le passé de sa race, des éclaircissements. Sa famille gardait le souvenir légendaire d'un ancêtre oriental. Et cela n'aurait pas de quoi surprendre. Elle était originaire du Comtat-Venaissin et on sait que pendant longtemps y ont subsisté des traces de sang levantin.
La belle tête aux tons orangés, aux regards langoureux, du poète semble en faire un fils du soleil. Fit son amour pour ces contrées calcmées indiquerait peut-être en lui une nostalgie inconsciente.
Par sa mère, il aurait d'ailleurs du sang bourbonien dans les veines.
Pierre Gautier, grand royaliste s'il en fut, s'étant dévoué à son parti aux journées les plus troublées de Thermidor, avait épousé, par royalisme, a-t-on dit, au château de Poudens, en automne 1810. Antoinette Cocard, belle personne au type bourbonien très marqué. On disait que ce n'était pas à pur hasard qu'elle avait le menton arrondi et le nez busqué! Que naguère un comte d'Artois... Enfin,
l'accueil que, malgré sa situation modeste, la jeune femme recevait de la noblesse du pays, accréditait la légende.
Légendes de toutes parts, sans doute, mais qui expliquent ce qu'il y avait de superbe sereine et d'indolence rêveuse chez notre poète.
Ce fut à Tarbes, ville insigne, qui donna aussi le jour à Laurent Tailhade, que Théophile Gautier naquit le 31 aoiit 1811. Que sont les premières années d'un enfant? Quelles images peuvent lui en rester? Bien peu, semble-t-il. Mais celui-ci était déjà frémissant de sensibilité. Pierre Gautier, fonctionnaire au cadastre, ayant été désigné pour Paris, Théophile quitta la ville ensoleillée à l'âge de trois ans. Sa famille installée rue du Parc Royal, dans le Marais, l'enfant s'attrista de nos cieux mornes ; il frissonnait dans nos rues sombres et une sorfte de désespoir l'envahit.
« Le souvenir des silhouettes de montagnes bleues qu'on découvre au bout de chaque ruelle et des ruisseaux d'eaux courantes qui, parmi les verdures, sillonnent la ville en tous sens » le possédait.
Intelligent mais rebelle à toute discipline, il fut de ces élèves irréguliers qui semblent par moment inaptes à toutes choses. Ils flânent et jouent comme le lièvre de la fable, mais, en quelques bonds, rattrapent très bien la tortue.
Ses années d'internat furent tristes. Combien d'hommes se rappellent sans efïroi ces souffrances solitaires ! Comme Barrés, Gautier nous dit, dans son aultobiographie, ces heures désespérées où l'âme est douloureuse dans le grand dortoir empli de nuit.
On dut le retirer de ce lieu de désolation et il acheva ses classes au Collège Charlemagrie. Guidé par son père, il en vint assez rapidement à lire les poètes latins. Ceux de la décadence lui inspirèrent un amour tout particulier. En société de son ami Gérard Labrunie, qui devait se faire un nom dans les lettres sous le masque de Gérard de Nerval, il lut ces romantiques des derniers siècles de l'Empire Romain. Et c'était pour les deux amis comme un prélude à leur Romantisme.
Théophile Gautier chez Rioult
Ce fut vers cette époque, avant qu'il eût tini sa Philosophie que Théophile Gautier entra dans l'atelier de Rioult, rue Saint-Antoine, pour y apprendre la peinture. Il avait toujours dessiné et bariolé les vignettes de ses livres avec un goiit très vif. A quatorze ans, il avait peint une grande toile pour cacher la nudité du fond du chœur de l'église de Maupertuis près Coulommiers. Peut-être ce chef-d'œuvre y est-il encore.
Aussi sa famille était-elle persuadée que sa vocaftion était d'être
peintre. Lorsqu'il abandonna le pinceau pour la plume on fut perduadé qu'il se fourvoyait. Ses sœurs le répétèrent jusque dans l'âge le plus avancé, au milieu des succès les plus décidés. C'était devenu leur marotte.
Chez Rioult, honnête peintre assez habile, Gautier éduqua surtout sa faculté de voir et acquit cette disposition d'âme, particulière aux artistes de la ligne et de la couleur, à ne voir toutes choses que du seul angle de la beauté. Tous autres points de vue leur sont étrangers. Plus tard, le poète faisait remarquer que les peintres qui prirent la plume la manièrenlt tous en maîtres. Sans doute, oui, ils furent des artistes en mots, c'est-â-dire des stylistes. L'exemple des grands génies de la Renaissance était là pour confirmer cette thèse, ainsi que celui de Fromentin. Mais il faudrait citer M. Ingres comme une géniale exception !
En tout cas, Gautier avait raison... quant à lui. De ces premiers essais, il prit le goût de l'art pur, de l'art pour l'art, comme on devait dire par la suite, et aussi le souci de la ligne et de la couleur. Il y a enrichi son vocabulaire de tous les termes et de toutes les comparaisons plastiques. Il apprit beaucoup de choses, sauf à peindre. Tous les témoignages sont ici concluants.
Quoi qu'il en soit, il était alors « rapin ». Presque toute la jeunesse des ateliers luttait férocement sous Delacroix. Mais un scrupule de retenue classique qui fuit toujours au cœur de Gautier l'empêchait de honnir comme il l'eût fallu le père Ingres. Son parti n'était pas aussi déclaré qu'il le fut bientôt en littérature.
Sa destinée allait se marquer avec tous les signes de l'évidence.
Ses maîtres de littérature
Déjà, au lycée, Gautier avait écrit de longs poèmes et il raconte quelque part comment un de ses chefs-d'œuvre d'écolier servit, entre les mains d'une cuisinière ignarde, à flamber un poulet.
Il avait lu pêle-mêle, mais avec ardeur, tous les poètes de la Renaissance dont il venait d'être fait grand bruit : Ronsard, du Bellay, Remy Belleau, Olivier de Magny et jusqu'aux plus petits.
Par-dessus leur tête, il avait conversé avec :
Peyrols l'aventurier, qui rime en Palestine Quelque amoureux tenson qu'à sa belle il destine, Le bon Alain Char lier, Rutebœuf le conteur, Sire Gasse-Brulez, Habert le traducteur.
Maître Clément Marot, Madame Marguerite, De ses jolis dizains la muse favorite ; Villon et Rabelais, cet Homère moqueur...
Qu'on remarque la formation de celui-là qui deviendra un styliste prestigieux et un maître de langue. Rabelais et toute la Renaissance; celle qu'on connaissait vers 1830 du Moyen-Age. Ajoutez à cela la belle curiosité des mots, des vocables, qui lui faisait lire un lexique avec autant de passion qu'un roman ! C'est là le moyen de connaître intimement la langue d'aujourd'hui puisqu'on la connaît depuis son enfance et qu'on l'a vue vivre, marchant à ses côtés, depuis plus de mille ans.
Seule, peut-être, la connaissance pratique et quotidienne d'un de ces dialectes d'oïl que Lktré cite si souvent, Wallon ou Picard, par exemple, langues non évoluées et qui ressemblent tant au français de tout jadis, seule cette connaissance peut faire sentir plus vivement battre la vie des mots d'aujourd'hui.
Quel maigre écrivain que celui qui se serait seul mis à l'école des deux siècles classiques ! Comme dit Nietzsche : « Il faut porter le chaos en soi pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante ». Se donner une perfection classique comme modèle, à l'âge de la jeunesse, c'est se condamner à n'être que le parasite d'un génie.
Sur le Racine éteint le Campistron pullule.
Ses débuts littéraires chez Pétrus Borel
Sous ces influences multiples, Théophile Gautier composa. En juin 1828, il montra à Sainte-Beuve la « Tête de Mort », poésie assez macabre dans le goût du temps. Le critique embrassa le jeune poète de contentement. Il le félicita de son rythme, de ses lectures et... l'engagea à continuer. C'est, en général, à cela que se borne l'initiative des critiques.
Peu après, en 1828, il fit ses débuts littéraires dans le Mercure de France dirigé par le Bibliophile Jacob. Il faisait là ses premières armes aux côtés de Janin, Dumas et de Nerval.
Il développa bientôt ses relations. Gérard de Nerval qui s'était créé déjà de nombreux amis dans la jeunesse de lettres, vint le chercher un jour à l'atelier Rioult et l'amena chez Pétrus Borel. 11 y connut tout un groupe de jeunes gens très romantiques qui s'appliquaient à avoir de la désespérance.
(( Il était de mode alors, dans l'école romantique, d'être pâle, livide, verdâtre, un peu cadavéreux, s'il était possible. Cela donnait l'air fatal, byronien, giaour, dévoré par les passions et les remords (i). »
(i) Th. Gautiiîr : Histoire dit Ro))iantistue.
Le groupe, dont Pétrus Borel étaitt le chef incontesté, était plus fatal que quiconque. Les noms y étaient travestis d'une manière étrange. Auguste Maquet, le « nègre » de Dumas, s'appelait, à l'écossaise, Augustus Mac-Keat. Et ainsi pour Philothée O'Neddy et bien d'autres.
C'était un défilé de consonnances extraordinaires comme seul on en ouït depuis dans les revuettes symbolistes. Adoré Floupette en est à peine une caricature.
Ces ardents jeunes gens luttaient pourtant de tout leur cœur pour l'art. Ils avaient certes leurs ridicules. Gautier, qui était un mesuré au fond, les en a raillés par après Ainsi on se disait tout bas dans ce petit Cénacle : « Quand Pétrus Borel publiera, Hugo ne sera plus le premier en France » . Cinquante ans après, on mena aussi grand bruit du génie inédit de Charles Morice. Ils ont publié tous deux et le Parnasse n'en fut pas ébranlé.
L'enthousiasme Romantique
Tous ces jeunes romantiques avaient un enthousiasme, un fanatisme qui convenaient à ces périodes troublées où quelque chose devait triompher violemment. Qu'on songe à la folie mystique qui monte comme une flamme au fort des guerres de religion !
Ici on luttait contre toute une esthétique maintenue jalousement dans les théâtres, dans les journaux, dans les académies. C'était le même style classique vermoulu qui triomphait insolemment en littérature comme en peinture.
La jeunesse, elle, dont le berceau avait été secoué par les victoires et les défaites épiques de l'Empire, demandait de la passion, de la vie dans les arts et les lettres, et un peu de cette fougue libre et fière qui avait rendu glorieux dans toute l'Europe ses aînés. Nous pouvons difficilement nous figurer l'effervescence des esprits à cette époque. « Il s'opérait, dit Théophile Gautier, un mouvement pareil à celui de la Renaissance. Une sève de vie nouvelle circulait impétueusement. Toult germait, tout bourgeonnait, tout éclatait à la fois Des parfums vertigineux se dégageaient des fleurs ; l'air grisait, on était fou de lyrisme et d'art. Il semblait qu'on vint de retrouver -c-: grand secret perdu, et cela était vrai, on avait retrouvé la poésie (i). »
Toute cette jeunesse était prête pour la bataille. On allait bientôt lui donner l'occasion d'accomplir de hauts faits.
Ci) Th. Gautier : Histoire du Romantisme.
Théophile Gautier chez Victor Hugo
Gérard de Nerval et Pétrus Borel le lycanthrope présentèrent Gautier à Victor Hugo et donnèrent ainsi au jeune général son plus brillant lieutenant.
Quelle émotion ! Théophile Gautier nous a raconté bien des fois cette heure mémorable de sa vie. « Deux fois nous montâmes l'escalier lentement, lentement, comme si nos bottes eussent eu des semelles de plomb. L'haleine nous manquait ; nous entendions notre cœur battre dans notre gorge dt des moiteurs glacées nous baignaient les tempes. Arrivés devant la porte, au moment de tirer le cordon de la sonnette, pris d'une terreur folle, nous tournâmes les talons et nous descendîmes les degrés quatre à quatre poursuivis par nos acolytes qui riaient aux éclats. »
(( Hugo était alors dans toute sa gloire et son triomphe. Admis devant le Jupiter romantique, je ne sus pas même dire, comme Henri Heine devant Gœthe, que « les prunes étaient bonnes pour la soif sur le chemin d'Iéna à Weimar ». Mais les dieux et les rois ne dédaignent pas ces effarements de ttimidité admirative. Ils aiment assez qu'on s'évanouisse devant eux. Hugo daigna sourire et m'adresser quelques paroles encourageantes. C'était à l'époque des répétitions d'Hernani. (i). »
La bataille d' « Hernani »
Il n'était bruit que du drame en répétition, et on semblait fermement décidé à lui ménager une chuite retentissante. L'heure était grave : Hugo convoqua la jeunesse romantique. Gérard, Gautier. Borel, étaient sacrés chefs de tribus. Parmi leurs « hommes » figuraient Berlioz et Balzac.
Quelles précautions pour occuper le parterre et les galeries d'où on pourrait dominer le bourgeois! Cela nous semble assez puéril, mais on ne sait plus quelle était alors l'âpreté des passions littéraires. Les modernes échauffourées du Théâttre Français, pour ou contre Bernstein, peuvent nous en donner une idée. Chaque jour. Hugo recevait des lettres de menace : « Si tu ne retires pas ta sale pièce, nous te ferons passer le goîit du pain », ou bien : « Il y a deux hommes bien, détestés en France, lui disait-on, M. de Polignac et vous ».
(i) Th. Gautier: Histoire du Ro)naiitisnu\
Quand le public arriva au théâtre, il trouva la salle déjà à moitié envahie. L'air était parfumé de tabac et de cervelas. Les Classiques s'exclamèrent que le Théâtre Français avait des relents de mauvais lieu. L'aspect de la phalange sacrée était bien fait d'ailleurs pour les étonner. C'était une immense bâte, comme en représente Jean Veber, toute moutonnante d'une toison inculte. Il semblait qu'il y restât encore la paille de la litière. Les têtes de lionceaux et de caniches s'y mêlaient. Et quelles vêtures fantasques et bizarres!
Au milieu d'eux un tout jeune homme attira l'attention. Il avait un superbe baudrier rouge qui allait le rendre célèbre du coup. Le reste de l'accoutrement du jeune Théo avait été savamment combiné pour irriter et scandaliser le philistin. Le gilet séditieux se complétait d'un « pantalon vert d'eau très pâle, bordé sur la couture d'une bande de velours noir, d'un habit noir à revers de velours largement renversés, et d'un ample pardessus gris doublé de satin vert. Un ruban de moire, servant de cravate et de col de chemise, entourait le cou » (i).
C'esft là la plus belle image en relief qu'il a frappée de sa vie. Il était jeune et beau et c'est avec un ravissement ingénu qu'il a chanté plusieurs fois le jeune homme d'Hernatii.
Dans son pourpoint de satin rose Qu'un goût exquis coloria, Il semble chercher une pose Pour Boulanger ou Dévéria.
Terreur du bourgeois glabre et chauve, Une chevelure à tous crins De roi franc ou de lion fauve Roule en torrent jusqu'à ses reins.
Tel, romantique opiniâtre, Soldat de l'art qui lutte encor, Il se ruait vers le théâtre Quand d'Hernani sonnait le cor.
De cette soirée glorieuse, Gautier reçut l'impulsion qui le poussa sa vie entière et qui le fit, malgré les boues et les fondrières du chemin, marcher sans cesse vers la beauté.
Le gilet qu'il n'avait mis qu'une fois, il le porlta toute sa vie. Plus tard, quand il écrivit à de graves journaux, cette image de sa jeu-
(i) Th. Gautier: Histoire du Romantisme.
nesse turbulente lui déplut et il se plaignit de l'insistance qu'on mettait à l'évoquer à tous propos. Il se fit aussi couper les cheveux et cette mauvaise langue de Mirecourt déclara alors qu'il ressemblait à Samson, qu'il avait perdu sa valeur avec sa chevelure. Puis. il se résigna.
(( Après avoir essayé de déchirer ce gilet de Nessus qui s'incrustait à notre peau, écrit-il, nous l'acceptâmes bravement devant l'imagination des bourgeois dont l'œil halluciné ne nous voit jamais habillé d'une autre couleur, malgré les paletots tête de nègre, vert bronze, marron, mâchefer, suie-d'usine, fumée-de-Londres, gris de fer, olive pourrie, saumure tournée et autres Iteintes de bon goiàt, dans les gammes neutres, comme peut en trouver, à la suite de longues méditations, une civilisation qui n'est pas coloriste (i). »
C'était d'ailleurs là un vêtement glorieux et qui avait valu soudain au jeune poète plus de renommée que vingt volumes parfaits.
On n'attendait plus que de le lire pour l'acclamer.
Hélas! ses Poésies parurent le 28 juillet 1830 et furent accueillies avec la plus grande indifférence. On était en révolution et on n'avait que faire de livres de vers.
Théophile Gautier chez les « bousingots »
Cet insuccès n'altéra nullement l'heureux caractère et l'insouciance du poète. Miais vers cette époque il fut reconnu comme chef par tout un groupe de jeunes Romantiques outranciers qui s'appelèrent les boiisingots. Ce grand garçon plein de retenue, à part lui, était soutenu par un cortège d'admirateurs qu'il lui fallait éblouir et étonner â tous coups. Il y allait de sa réputation. Alors il se livra â des farces truculentes ou à de ces paradoxes emportés, les cheveux au vent, comme une sorcière allant au Sabbat. Lui, eut toujours une robuste santé morale. C'est pourquoi il pouvait se livrer sans crainte à toutes ses fanitaisies d'imagination : elles n'étaient pour lui qu'imaginations et ne risquaient pas de perturber sa vie. Il n'en était pas de même de quelques-uns de ses amis.
En 1833, i^ publia .llhcrtus, recueil de poèmes d'inspiration lx)Usingote.
« Albertus, ou l'Ame et le ]>éclK', légende lhéologi(|ue » était bien failt pour plaire aux cerveaux hantés de feux- follets des compagnons de Théophile Gautier. Il y était montré des sorcières, avec leurs acolvtes obligés : lézards, grenouilles, crapauds, chats noirs.
(i) Th. G.\UTiER : Histoire du Romantisme.
76 PORTRAITS d'hier
Enfin, ô délice, on y vendait une âme au diable. Quel exquis frisson pour des incrédules ! A lire la préface d'Albertus (qui est trait pour trait une première idée et comme un croquis du célèbre avantdire de Mademoiselle de Maupin) on sent que, le livre à peine fini, la consigne diabolique pèse déjà â la jeune originalité.
On a vu naguère de jeunes écrivains naturellement ivres de vie et prêts à chanter des hymnes d'exaltation panthéistes, s'efforcer à prendre le ton des profondes et mélancoliques et amères chansons baudelairiennes. Parce que telle était l'atmosphère où ils baignaient.
Dans la préface d'Albertus, le jeune poète se redresse avec impatience. Il a de la flamnie dans les yeux, salue le soleil et les belles filles et ne se soucie plus des larves de la nuit. Il frappe du pied, joue de la cravache et soudain voit ses compagnons, croyants falots et ridicules, faire les gestes qu'il avait mimés par jeu. Plusieurs en mouraient lentement. C'était une période de mort qui passait.
Les Jeunes-France
Théophile Gautier s'était transformé du tout au tout et vraiment, comme il l'a déclaré, il a, à ce moment, fait faire une bifurcation à l'école du romantisme, à l'école de la pâleur, et des crevés. Comme il le dit aux Concourt : a Je n'étais pas fort du tout. J'ai écrit à Lecour de venir chez moi et je lui ait dit : Je voudrais avoir des pectoraux comme dans les bas-reliefs et des biceps hors-ligne. Lecour m'a un peu tube comme ça... Ce n'est pas impossible, m'a-t-il dit... Tous les jours je me suis mis à manger cinq livres de mouton saignant, à boire trois bouteilles de vin de Bordeaux, à travailler avec Lecour deux heures de suite... J'avais une petite maîtresse en train de mourir de la poitrine. Je l'ai renvoyée. J'ai pris une grande fille, grande comme moi. Je l'ai soumise à mon régime, bordeaux, gigot, haltères... Voilà, et j'ai amené avec un coup de poing sur une tête de Turc — et encore une tête de Turc neuve — j'ai amené 520 » (i).
Entraîné de la sorte, il ne tarda pas à surpendre ses premiers admirateurs. Quelques nouvelles goguenardes avaient paru de-ci de-là dans les revues. L'éditeur Renduel avait annoncé depuis quelques mois les Mémoires d'un Bousingot. Ce furent les Jeunes-France qui parurent.
Selon le mot de MirecouDt, Gautier a se mit à écorner quelque peu sa propre idole, plaisantant d'une façon piquante sur le dogme littéraire dont il s'était fait l'apôtre, riant des collégiens écervelés
Ci) Gon'COUrt : Journal, t. ITT, 9 avril 1866.
qui traduisaient mot pour mot chaque page du romantisme, et le faisaienlt vivre en quelque sorte dans leurs mœurs, dans leur langage, dans leurs coutumes. Le tour de force était périlleux; Gautier l'exécuta très adroitement et avec beaucoup de bonheur » (i).
Ou, mieux encore, selon l'expression de Gautier lui-même, les Jeunes-France étaient « les Précieuses Ridicules du Romantisme».
Cette œuvre amenait une grande nouveauté dans la litttérature du dix-neuvième siècle : le rire léger, l'ironie et la truculence étaient nés.
Mademoiselle de Maupin
Le succès des Jeunes-France avait établi la réputation de Th. Gautier et lui avait gagné la confiance de Renduel, son libraire. Aussi celui-ci reçut-il avec joie l'offre d'un roman d'aventures fantaisistes et d'outrances juvéniles. Il s'agissait de Mademoiselle de Maupin.
Le traité fut passé le lo septembre 1833.
Gautier habitait alors, avec sa famille, le n*' 8 de la place Royale, aujourd'hui place des Vosges. Victor Hugo était venu habiter la maison Voisine faisant angle, où se trouve installé aujourd'hui le ivîusée Victor Hugo. Cela rapprocha davantage encore le maitre et le disciple. Ce fut là que fut écrit, en 1834, le premier tome du roman, ainsi que la préface. Mais Pierre Gautier ayant été nommé receveur de l'octroi à Passy, il fallut se séparer. Le jeune écrivain alla retrouver, impasse du Doyenné, tout un groupe d'artistes et de poètes qui y étaient campés. Gérard de Nerval, Arsène Houssaye, Ourliac, Camille Rogier, Marilhat, Camille Roqueplan, Célestin Nanteuil, y menaient joyeuse et turbulente vie.
.Gautier y écrivit, avec un ennui mortel devant cette tâche trop longue, la seconde partie de la Maupin.
Enfin le roman parut !
Succès violent de scandale et d'indignation chez les bourgeois. Succès d'enthousiasme chez les artistes.
Pour la liberté de l'Art
Mademoiselle de Maupin; Double Amour. A ce seul titre, combien de censeurs, aujourd'hui encore, froncent le sourcil ! Certes, l'auteur nous avait déjà prévenus :
Ce que j'écris n'est pas pour les petites filles Dont on coupe le pain en tartines .'...
(i) De MiRECoURT : Portraits et silhouettes,, t. III.
78 PORTRAITS d'hier
Mais i\ni. les moralistes, les utilitaires, les Saint-Simomens si bien bafoués dans la préface se levèrent en courroux et une vague de réprobation roula vers le jeune impertinent.
Que cette merveilleuse préface posait bien le problème moral de l'œuvre d'art! Qu'il est évident que le péché, ce sont les moralistes qui l'ont inventé et créé et que maintenant il est leur propriété exclusive !
Si demain, à l'aurore, tous les maîtres de vertu étaient plongés en un cul de basse fosse, la divine innocence n'attendrait pas le soir pour refleurir.
Seul, Poulbot, en un verveux dessin, sut être aussi profond. Vous avez vu cette scène charmante de simplicité: une fillette abritant de ses jupes relevées son petift camarade allumant une cigarette. Elle découvre son sexe puéril. Mais, qu'est-ce? L'important n'est-il pas d'avoir du feu malgré le vent et d'en griller une? Ces chers enfants, ignorants de convictions ridicules, n'ont pas l'obsession erotique de certain sénateur...
Mais Poulbot fut poursuivi et Gautier accusé d'immoralité publique.
La vérité sortant nue du puits. Tartufe, depuis quelques siècles, la taxe d'impudeur.
A Taurore d'une ère qu'on pourrait appeler l'ère de la bégueulerie, à l'aurore de cette ère qui vit poursuivre Madame Bovary et les Fleurs du Mûl, Théophile Gautier avait dit tout ce qu'on peut répondre à l'ineffable M. Bérenger. Sa préface à Mademoiselle de Maupin est si fortement établie, si riche d'idées et d'aperçus qu'on n'a fait que la répéter de différentes façons dans les luttes entreprises depuis soixante-seize ans pour la liberté de l'art.
Ce morceau était un chef-d'œuvre d'argumentation; et quelle verve ivre d'elle-même, quelle langue ferme, sûre, abondante et brillante' tout ensemble. La prose française s'est enrichie ce jour-là d'un de ses plus beaux joyaux.
Le roman ne lui cédait en rien pour la qualité de la forme et un bon juge a dit : <( Par son style prodigieux, par sa beauté correcte et recherchée, pure et fleurie, ce livre étailt un véritable événement » (i).
(i) Baudelaire: L'Art romantique.
A vingt-cinq ans
Je crois qu'il faut s'arrêter à cette œuvre qui est le cœur, l'aubier même de la personnalité littéraire de Gautier.
On y voit tout au net l'orientation nouvelle de son esprit qui a enfin trouvé sa voie. Il s'était libéré de la littérature cadavéreuse et pleurarde et spectrale par les Jeunes-France, Miais du coup, il avait renié le Moyen-Age et tourné les yeux vers la lumière. L'Antiquité grecque, la beauté lumineuse de l'Antiquité, la douce clarté des marbres aux lignes pures, à la sérénité faite d'acceptation, l'avait impressionné. Le goût de la ligne et de la couleur qui faisait aimer presque également au jeune peintre Ingres et Delacroix, trouva son asile en des maîtres comme le Titien.
La Renaissance comme miroir de l'Antiquité et, à cru, l'Antiquité elle-même, voilà désormais sa patrie. Comme maintenant il tenait une plume, il fit une transposition d'art. Cette beauté ardente et harmonieuse comme un souple corps de femme, dont la respiration ne détruit pas le galbe, surgit comme une révélation. C'était un Titien en littérature.
Cette beauté nouvelle amena une scission dans le Romantisme. Théophile Gautier commençait à élargir son influence.
En ce moment de son existence (il avait alors vingt-cinq ans), il assemblait ses idées ; il regardait le monde, réfléchissait et se formait des opinions pleines de bon sens et empreintes de logique.
Ainsi de la politique ! Qu'il est étonnament averti et qu'il sent bien ce qui seul méritait l'attention, déjà à son époque. En cette même préface de Mademoiselle de Maupin, où il bafoue les politiciens, il écrit de belles pages sur Fourier. Après s'être moqué du suffrage universel et de ses droits d'éledteur, il répond alertement : « Qu'importe que ce soit un sabre, un goupillon ou un parapluie qui nous gouverne! C'est toujours un bâton, et je m'étonne que les hommes de progrès en soient à disputer sur le choix du gourdin qui leur doit chatouiller l'épaule, tandis qu'il serait beaucoup plus progressif et moins dispendieux de le casser et d'en jeter les morceaux à (tous les diables ».
Avec une belle clarté décisive il expose des opinions cjue notre époque de laideur a dotées du vilain mot de néo-malthusianisme.
Et toutes ces idées sont très cohérentes, solidement établies dans son esprit. Pendant longtemps il gardera l'espoir en une transformation profonde du monde. L'article enthousiaste et précis que douze ans plus tard, le 28 juillet 1848, il publia dans le Journal, sous le titre de la République de l Avenir, n'est pas né soudain du néant. La pensée fortement révolutionnaire en avait été longuement mûrie.
8o PORTRAITS d'hier
Ce côté (très négligé par la critique) de la personnalité de Théol'hile Gautier me semble Itrès important. Il achève le portrait de ce jeune homme de vingt-cinq ans qui, plein d'ardeur et d'ivresse de vivre, a quelques idées aussi fortes et aussi homogènes sur la dignité de l'art, sur la beauté, sur le genre de beauté qu'il veut créer et sur lo Société.
A ce moment, Th. Gautier est vraiment quelqu'un et qui eut une grande et profonde influence sur l'art de son époque.
Les meilleurs de ses contemporains le saluent comme un jeune maître. Balzac le fait chercher dans l'impasse déserte et sauvage du Doyenné pour se l'attacher comme secrétaire, en obteniir sa collaboration à la Chronique de Paris qu'il venait de fonder.
Son éditeur Renduel, alléché par le succès, lui demande un roman, lî promet: « Les Confessions de deux gentilshommes périgourdins », en collaboration avec Gérard de Nerval.
On sollicite de partout sa collaboration.
La gloire, dans l'obscurité de l'avenir, lui sourit de ses lèvres brillantes. La jeunesse chante en lui et le talent l'inonde. Son jeune astre raie de lumière la voûte bleu-sombre du ciel.
Il est en plein élan. Demain le verra glorieux.
A la meule
Hélas, les circonstances brisèrent un tel élan et dem.ain ne fut pas ce que l'on espérait.
Dans la belle exubérance de sa jeunesse, Théophile Gautier s'était répandu dans le monde des journalistes qui, alors, se confondait presque entièrement avec le monde littéraire.
Et du jour surtout où, son père ruiné (i), il dut faire de sa plume un gagne-pain, ses collaborations se multiplièrenit extrêmement. En 1828, il publie des vers dans le Mercure de France dirigé par le Ijibliophile Jacob. En 1833 et 1834, il écrit dans le Figaro dont son ami Alphonse Karr avait pris la direction. En 1835, i^ collabore à la Chronique de Paris, de Balzac. Il travaille pour le Cabinet de lecture. En 1836, il fonde, avec l'honnête Lassailly, un hebdomadaire, Ariel, « Journal du monde élégant ».
Il donne peu à peu, à la France Littéraire, les études qui formeront Les Grotesques. Avec Gérard de Nerval, son ami fidèle, il rédige
(i) .(( Lorsque Charles X promulgua ses fameuses ordonnances, le père de Théophile mit tout son avoir à la hausse » ; il se ruina complètement.
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Autographe de Tlit'opliilc Gautier.
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à la Charte de 18^0 de Nesftor Roqueplan le feuilleton dramatique. Sur ces entrefaites, Gérard de Nerval, fondant le Monde dramatique pour louer les charmes de Jenny Colon, les deux amis en assumèrent presque seuls la rédaction de 1835 ^ 1841.
Enfin Théophile Gautier écrivit à la Caricature, au Musée des Familles, à la Revue des Deux-Mondes, au Gastronome, à VAlmanach des Muses, aux Annales Romantiques, au Voleur, au Diamant, au Sélam, à V Amulette, au Journal des Gens du Monde, à la France Industrielle, à la Vieille Pologne, à VEglantine, à V Abeille, au Rameau d'Or...
Mais l'acte décisif de sa vie fut son entrée à la Presse. Emile de Girardin qui en fut, pendant de longues années, le brillant directeur, l'y appela pour lui confier le feuilleton des Beaux-Arts.
Il débuta le 26 août 1836 et un an après, le 11 juillet 1837, i^ ^^^^^ aussi investi du feuilleton dramatique.
« Là, écrit-il plus tard, là finit ma vie heureuse, indépendante et primesautière ».
Dès lors, il fut l'esclave de la « copie ». Nulla dies sine linea, telle tut sa devise. Il se compara souvent aux malheureux qui, dans la Rome antique, tournaient sans fin la meule et à qui on devait bander les yeux pour qu'ils ne s'affolassent point. Cette vie, il la continua 36 ans sans relâche. Le 10 avril 1855 il quittait la Presse pour entrer au Moniteur Universel qui, le i"^'' janvier 1869, fut remplacé par le Journal officiel. Théophile Gautier y resta enchaîné jusqu'à sa mort.
Durant 36 ans il tint cha(iue semaine le triple feuilleton des théâtres, des livres nouveaux et des expositions de peinture. E/t il écrivit inlassablement l'œuvre la plus considérable peut-être, en quantité, de notre époque. Maurice Tourneux estime que ce qui sortit do cette plume féconde ne tiendrait pas en quatre cenfts volumes.
Durant 36 ans, il donna chaque jour le meilleur de sa substance, toute son âme sentante et pensante à cette bêite sans cesse affamée (|ue l'on nomme le public. Il donna généralement, avec prodigalité même, une matière précieuse. Si bien (|u'il n'en garda ]"»lus pour luimême.
La lourde fatigue
L'élan (|ue Théophile Gautier avait rec:u l'emporta quelque temps. Il publia, en 1838, Fortunio (qui avait d'abord paru dans la Presse, sous le titre de ÏEldorado) et la Comédie de la Mort. Ces deux ouvrages closent la partie romantique de sa vie.
Mais bientôt sa tâche quotidienne aclieyée, il sentit la paix du
bon artisan l'envahir. Et une certaine paresse. Il goûta la volupté de fumer en rêvant près de ses chats favoris. Il prit une certaine ivresse à écrire ses chroniques. Il le fit avec aisance, lui qui avait une facilité de langage qui étonnait, une richesse de vocabulaire, puisée à tous les dictionnaires techniques, qui lui permettait de dire de vingt façons différentes une idée qui, formulée par M, Doumic, ne semblerait que platitude et veulerie. Lui, dont la syntaxe était si siire et si souple que, quoiqu'il écrivit en tête de ligne, il en pouvait faire une phrase joHe et capricieuse. Pas un de ses feuilletons qui ne fût ruisselant de joaillerie verbale. Aussi en reçut-il des compliments ce partout et les jeunes poètes, le nez levé vers cette splendeur d'aurore boréale, bramèrent-ils leur admiration. Le Maître les crut et se contenta de cette besogne de chroniqueur qu'il croyait suffisante à sa gloire.
La belle Mme de Girardin ajouta à tout cela sa néfaste influence. Théophile Gautier se poliça, eut honte de son ancien lui-même et se mit sans retard à expurger ses premières œuvres. S'il rimait encore de-ci de-là, c'était péniblement. Comme il nous l'a confié, la plupart de ses Nouvelles furent commencées en vers et puis écrites en prose par manque de temps et de loisirs rêveurs.
Point de désespérance encore sous la fatigue. Il espérait quelque changement prochain dans sa vie. La jeunesse a le temps d'attendre.
La dissipation
Mais cependant, il se dissipait, il s'épuisait en de continuelles productions.
Or, il faut pour mûrir l'œuvre d'art de longues et fécondes paresses. S'arrêter souvent, le souffle suspendu, pour laisser se former en soi dans le calme et la chaude solitude des journées d'été les fruits divins de la beauté. Aussi ils doivent être cueillis en leur saison, pour qu'ils soient succulents sous leur peau dorée.
Quand, comme Hugo, on possède tout un verger et des vignobles, chaque jour amène sa récolte. Sinon, non.
Théophile Gautier dut cueillir ses fruits encore verts. Encore que le public les croquait avec délices, ils étaient croqués. Et l'arbre, en la saison- où ils eussent été mûrs, n'en avait plus.
Ce fut là le drame cruel de cette vie. Le poète devait y puiser bientôt une superbe amertume qui ne l'a plus quitté.
Mais ceci ne se marqua que peu à peu au long de sa carrière. Les premières années n'en furent que lentement assombries et encore avec quels sursauts de vive lumière !
THÉOPHILE GAUTIER 8s
En voyage
Ainsi, une heureuse aveniture révéla à Gautier tout un côté de luimême. Il voyagea. Et il trouva tant de joie dans le spectacle sans cesse renouvelé du monde qu'il y prit la force de résister à sa vie déprimante de Paris.
A chaque année presque, le désir de partir s'empare de lui brusque et puissant comme une tourmente. Il pousse le même cri que Mallarmé :
Fuir! là-bas! Je sens que les oiseaux sont ivres D'être parmi l'écume inconnue et les deux!
Je partirai! Steamer balançant ta mâture Lève V ancre pour une exotique nature!
En 1835, il avait fait, en Belgique, son premier voyage. Il devait y retourner en 1840 et en 1845. M'ais où il a la révélation de son talent de descriptif, c'est lors de son voyage en Espagne en 1840. Selon l'expression de Sainte-Beuve, ce voyage « qui fut dans sa vie d'artiste un événement lui avait fourni des notes nouvelles d'un ton riche et âpre, bien d'accord avec tout un côté de son talent; il y avait saisi l'occasion de retremper, de refrapper à neuf ses images et ses symboles ; il n'était plus en peine désormais de savoir à quoi appliquer toutes les couleurs de sa palette » (i).
De 1840 à 1845, il visita l'Angleterre, et la Hollande. En 1845 l'Afrique française. En 1846, l'Espagne encore, qu'il devait revoir une troisième fois en 1849. Cette même année 1849, il retourne en Angleterre et en Hollande. En 1850 il voit l'Italie; Constantinople, en 1852 et en 1858, la Russie.
Et il écrivait ces remarquables relations de voyage si brillantes que leur éclat fatigue même à la longue.
La mélancolie de Gantier
Par ces « descriptions purement physiques » il trouva moyen d'échapper aux contraintes qui lui étaient désormais imposées. Mais par momenit il songeait avec mélancolie à sa belle liberté de jadis.
Il l'écrivit en 1863 à Sainte-Beuve : a Fortnmo est le dernier ouvrage où j'ai librement exprimé ma pensée véritable; à partir de là, l'invasion du cant et la nécessité de me soumettre aux convenances
(i) Sainte-Beuve: Nouveaux Lundis, t. VI.
des journaux m'ont jeté dans la description purement physique; je n'ai plus énoncé de doctrine et j'ai gardé mon idée secrète. »
Eit la pensée profonde de l'œuvre à faire et qu'on ne peut réaliser, quelle couronne d'épines cruelle à son front !
Tous les artistes me comprendront !
Aussi je lis d'une autre façon maintenant le visage de Théophile Gautier: fier mais aux yeux combien mélancoliques tournés vers un tournoyant rêve intérieur.
On a voulu voir en lui le fatalisme d'une âme orientale. Rien ne ressemble plus à cela que l'acceptation d'une grande âme tourmentée.
Le poète se résigne courageusement. Mais il lui échappe parfois quelques plaintes; il écrit les Adieux à la Poésie ou bien encore il déclare â Sainte-Beuve : « Si j'avais possédé la moindre fortune personnelle, je me serais livré uniquement à l'amour du vert laurier » (i).
Que ne faisait-il comme tant d'artistes pauvres qui choisissent de vivre de quelques sous dans un grenier afin de pouvoir tisser à loisir la robe de ciel pour leur muse... Pourquoi aussi tant de collaborations. Que n'en faisait-il une seule qui eût suffi à sa subsisltance. Cela ne l'eût que bien peu occupé !
L'héroïsme quotidien
Hélas, lui seul n'était pas en question. Très jeune, il eut charge d'âme et c'est avec vaillance qu'il assuma son devoir. Par ici, nous pénétrons profondément dans le cœur de Gautier. Celui qui nous était apparu, à Hernani, comme un héros extravagant de jeunesse; celui à qui les épiciers montraient le poing, dans la rue, au lendemain de la Maupin, avait pris l'apparence benoîte et coin du feu d'un bon bourgeois. Il était cependant, alors, bien plus vraiment héros dans l'obscure bataille de la vie quotidienne.
Comme le dit Verlaine, la lutte de tous les jours :
Est une œuvre de choix qui veut beaucoup d'amour.
Théophile Gautier y consacra l'âme la plus aimante et dévouée que l'on vit jamais.
Son père ruiné, il dut, tout jeune encore, se suffire à lui-même. Lorsque son père fut mort, il travailla pour sa mère et ses sœurs. Plus tard, et jusqu'à sa fin, il (( tourna la meule » pour donner de l'aisance à ses sœurs et à ses enfants.
(i) Lettre du 12 octobre 1857.
KSawAiterifcji
C'est à eux, aux êtres chers, qu'il sacrifia toute sa vie, qu'il offrit ses souffrances très simplement. Nous avons une lettre, adressée à ses sœurs, qui est tragique dans sa simplicité. Plus que toute analyse elle nous fait sentir combien cette âme était affectueuse et tendre.
Saint-Pétersbourg, 17 décembre 1858
Mes chères soeurs,
Je reçois vos trois lettres à la fois. Elles étaient restées à la poste; leur adresse n'était pas assez claire pour des employés russes qui ne savent pas le français. Enfin, je les ai, et à la peine qu'elles me causent se joint le chagrin de ne pas leur avoir répondu plus tôt. Mais ce n'est pas ma faute.
Je n'ai pas besoin de dire que je ne suis pour rien dans la démarche de X. Tout mon regret est de n'être pas plus riche et de vous donner si peu. Je réponds de vous à nos chers parents morts, et, moi vivant, vous aurez toujours ce que je n'ai pas eu besoin de vous promettre, car vous saviez sans que j'aie dit un mot, que je le tiendrai jusqu'au dernier soupir. Si *** ne vous a donné que vingt francs, les derniers temps, c'est qu'il a fallu m'envoyer six cent francs. Carolus n'arrivait pas; mon compagnon n'avait emporté que l'argent du voyage, croyant qu'on toucherait des sommes en arrivant; j'ai donc épuisé toutes mes ressources pour le soutenir. Comme c'était lui qui avait avancé les fonds, je ne pouvais le laisser sur le pavé de Saint-Pétersbourg. Voilà la vérité. Carolus est arrivé, et paie notre dépense comme il peut; il se démène comme un chat maigre. L'affaire est en bon train, mais tout cela est bien long quand on est loin de chez soi, qu'il faut soutenir une maison à huit cents lieues de distance, acheter, sous peine de mourir de froid, une pelisse de quatre cents francs et vivre dans une ville deux ou trois fois chère comme Paris. J'ai voulu tenter un coup de fortune et je crois que je réussirai. Mais on ne peut pas tourmenter outre mesure de hauts et puissants personnages, très bien disposés du reste. Figurez-vous la nécessité de faire de la copie 1 esprit bourrelé par toutes ces inquiétudes; celle en outre d'être gracieux, amusant et gai avec une foule de gens, et vous jugerez si je passe mon temps d'une manière agréable ! Vous savez dans quel dégoût et quel ennui je suis des hommes et des choses; je ne vis que pour ceux que j'aime, car, personnellement, je n'ai plus aucun agrément sur la terre. L'art, les tableaux, le théâtre, les livres, les voyages mêmes ne m'amusent plus; ce ne sont pour moi que des motifs d'un travail fastidieux, car il est toujours à recommencer. N'ajoutez pas à tous ces chagrins des phrases comme celles qui terminent une de vos lettres, ou je me coucherai par terre et me laisserai mourir le long d'un mur sans plus bouger.
Vous avez eu une bonne pensée, en allant rendre visite à nos chères tombes, de mettre des fleurs sur le marbre de madame de Girardin. Cellelà m'aimait bien et je pleure toujours la perte. J'ai été bien triste le 2 novembre, en pensant à tous ceux qui ne sont plus. Il faisait presque
SS PORTRAITS d'hier
nuit à midi; le ciel était jaune, la terre couverte de neige, et j'étais si loin de ma patrie, tout seul, dans une chambre d'auberge, essayant d'écrire un feuilleton qui ne venait pas et d'oii dépendait, chose amère, la pâtée de bien des bouches petites ou grandes. Je m'aiguillonnais, je m'enfonçais l'éperon dans les flancs, mais mon esprit était comme un cheval abattu, qui aime mieux recevoir des coups et crever dans ses brancards que d'essayer de se relever. Je l'ai pourtant fait, ce feuilleton, et il était très bien. J'en ai fait un le dimanche que notre Mère est morte, et il a servi à la faire enterrer !
Pardonnez-moi de vous écrire des choses si tristes, mais votre lettre m'a navré. Je vous dis la vérité pour que vous compreniez bien et ne doutiez jamais de moi, de loin ou de près. Aux autres, je suis obligé de déguiser les choses. Vous avez, comme moi, des cœurs éprouvés par l'adversité, et vous savez souffrir sans vous déshonorer par des plaintes inutiles. Moi, je suis comme le sauvage attaché au poteau : chacun le pique pour arracher un cri, un frémissement; mais il reste immobile. Personne n'a la satisfaction de l'entendre geindre.
Ayez donc bon courage. J'ai tâché d'arranger les choses et je vais faire en sorte qu'on vous donne votre pauvre pension, hélas ! bien maigre. D'ici à peu de jours, il y aura une solution complète; ce sera manqué ou réussi. Dans les deux cas les embarras cesseront: j'aurai de l'argent et je vous en enverrai ou je reviendrai, et, dans huit jours, tout sera arrangé. La présence réelle opérera.
Ecrivez-moi, non poste restante, où les lettres se perdent ou restent des mois entiers, mais à l'adresse suivante : Monsieur Théophile Gautier, chez Monsieur Varlet, dom Smouroff, n° 15, rue Mala-Morskaïa, à Saint- Pétersbourg (Russie). Ayez soin d'écrire bien lisiblement et bien gros. Mettez votre lettre sous enveloppe; cela est nécessaire.
A vous du fond de l'âme.
Votre frère,
La sensibilité du poète
Ce que nous confie cette lettre, les contemporains du poète ne le surenit guère. Parfois il s'en ouvrit à des amis. Mais il était d'une de ces sensibilités délicates et profondes qui répugnent à se dévoiler. C'est par cette pudeur sentimentale que Gautier s'isola très rapidement dans le Romantisme. Comme, par la suite, les Parnassiens et les Symbolistes, il tint à a délocaliser » ses impressions. Il le fit en les plaçant au cœur de la forme sculptée qui était, à ses yeux,
« Comme un vase d'albâtre où l'on cache un flambeau »
On se hâta de l'accuser de sécheresse, de froideur; c'était l'opinion la plus paresseuse. Les observateurs attentifs décelaient autre chose. Baudelaire, entre autres, dit magnifiquement de l'écrivain qu'il a
^T^^mimmiimmmmmmsisfsz^^ss^mmcssaimtH ilhiju jjji ■
continué « ... la grande école de la mélancolie créée par Chateaubriand. Sa mélancolie est même d'un caractère plus positif, plus charnel et confinant quelquefois à la tristesse antique » (i).
Et de fait, lorsqu'on a lu V Elégie IV, d' « Albertus )), et le Glas intérieur, on est édifié sur cette prétendue impassibilité.
Théophile Gautier chroniqueur
Cependant, Gautier faisait son feuilleton.
Il devait parler du théâtre, le pauvre homme, lui qui le détestait de tout cœur. L'intrigue, les caractères, la peinture des milieux, n'ont, selon lui, aucune importance. Le style seul compte. Or les classiques portent des habits bien mal taillés ! Pour ce critique, « Molière, c'est Prud'homme écrivant des pièces » et il s'excuse d'avoir rendu compte d'Andromaqne en déclarant : « Au reste. Racine, qui faisait des vers comme un porc, je n'en ai pas dit un mot élogieux de cet être ». On le voit, M. Fauchois n'a rien inventé.
Rester des soirées entières au spectacle, ce chroniqueur n'a jamais pu s'y contraindre. Il emploie des « collaborateurs » qui lui racontent la pièce. Allyre Bureau, Noël Parfait, Esnest Reyer, Louis de Cormenin, Julien Turgan, Théophile Gautier fils, Maxime du Camp lui-même, ont à leur actif presque tous les « résumés » qui alourdissent les feuilletons dramatiques de Gautier. Le reste, feston, guirlande, broderie, semble bien d'une autre verve. Aussi, avec l'infaillibilité de la bêtise, lorsqu'on recueillit en volumes des fragments de sa tâche immense de journaliste, choisit-on les strictes analyses des pièces de théâtre.
A la plus grande gloire de Théo !
« La muse aux yeux de violette »
Seules, sans doute, les pièces oii jouait Carlotta Grisi, Gautier les entendait avec plaisir. Car il s'était passionné de cette actrice célèbre... et aussi de la femme. Ce fut le grand amour de toute sa vie. Elle l'inspira souvent. Et c'est sa voix, mâle et tendre ensemble, qu'il chante dans Contralto:
(i) Baudelaire: L'Art romantique.
Qite tu me plais, ô timbre étrange !
Son double, homme et femme à la fois, Contralto, bizarre mélange:
Hermaphrodite de la voix !
Celle qu'il appelait la « muse aux yeux de violette », occupa une grande place dans sa vie. C'est elle qui lui donna ses deux filles : Judith et Estelle et son fils Théophile. Souvent, sans doute, il s'est consolé, dans son amour, des cruautés de la vie. Mais ceci reste le secret béni des amants.
Le Renoncement
Gautier avait bien besoin d'un refuge contre la désespérance. Le pénible labeur de la meule qu'il accomplissait allègrement dans sa jeunesse, l'espoir lui ragaillardissanit le cœur, avait fini par le briser. La fatigue l'avait envahi et la brosse large du peintre fougueux qu'il était jadis était tombée de ses doigts gourds. Vingt ans de travail d'esclave et pas une lueur de délivrance dans le ciel !
Théophile Gautier fut envahi d'une grande tristesse; il vit que, depuis vingt années, il n'avait pas fait un pas sur le chemin de la gloire et il se résigna, empli d'une superbe amertume.
Il était devenu vieux étrangement et affaissé. Les Concourt, qui l'ont rencontré la première fois en 1857, alors qu'il avait 46 ans, le représentent « la face lourde, les traits tombés dans l'empâtement des lignes, une lassitude de la face, un sommeil de la physionomie, avec comme les initermittences de compréhension d'un sourd, et des hallucinations de l'ouïe qui lui font écouter derrière quand on lui parle en face » (i).
Il est un vaincu de la vie et n'a plus les belles exubérances de jadis. A cette heure il juge froidement la bohème : Après vingt-deux ans, dit-il aux Concourt, « on doit s'occuper à avoir une maîtresse qui respecte vos nerfs, à convenablement arranger son chez soi, à posséder des tableaux passables... et surtout à bien écrire. Voilà l'important : des phrases bien faites, et encore quelques métaphores ; oui, quelques métaphores, ça pare l'existence ».
Ce fut en effet sa petite consolation initime. Pendant la première partie de sa vie de chroniqueur, il n'écrivit rien en dehors de sa tâche quotidienne. Rien. De 1848 à 1853, il se mit à tailler patiemment, pour lui-même, dans une matière un peu ingrate, les Emaux et Camées.
Aussi, il écrit quelques contes. Mais, hélas, il passe de longues années seul, seul, sans espoir et sans foi.
(i) Concourt: Journal, t. I, 3 janvier 1857.
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L'hommage de la jeunesse
Peu à peu cela va changer. La jeunesse littéraire va le regarder comme un maître et des écrivains comme Flaubert, Baudelaire, les Concourt, Fromentin, Paul de Saint-Victor, Monselet, Feydeau, viennent se ranger sous sa bannière. Quand il devient directeur de l'Artiste, il les prend tous comme collaborateurs, élargissant sur eux son influence. C'est lui qui fit écrire à Fromentin Une année dans le Sahel. C'est à son école que, à côté de tous ces écrivains, prirent des leçons de style : Taine, Renan même, de Banville et bien d'autres qui ne s'en cachaient pas. Cette chaude sympathie littéraire, venue à l'artiste, lui fut un cordial. Il devint plus gai de jour en jour. Il retrouva enfin sa belle (truculence de jadis et se remit à écrire avec joie. Il se sentait de nouveau plongé jusqu'au cou dans la vie. Un bon signe de la santé de son moral, à cette époque, c'est qu'en 1857 on le congédia, rue Grange-Batelière, pour un a chahut » monstre des Rois.
Puis il fréquenta assidijment dès 1863 le dîner de Magny, où il trouva l'occasion de faire plus d'un paradoxe. C'était le pain de son esprit et il pouvait s'y rassasier ttout à l'aise. Taine, Renan, Sainte- Beuve, les Concourt, de Saint- Victor et Flaubert étaient des convives de. choix, des partenaires de princes!
Ce chroniqueur de plus de cinquante ans, fatigué et lassé par son long labeur insipide, se ressaisit. Il banda ses forces avec énergie et, après un petit itemps, retrouva l'élan qui avait emporté les premières années de sa jeunesse.
Le Ca,pitaine Fracasse, annoncé comme « sous presse » au verso
du faux-titre de Fortunîo, en 1838, et dont pas une ligne n'avait été
tracée, fut écrit tout de verve. Lorsque le premier volume parut, en
1863, Flaubert, qui s'y connaissait, appela ce livre « une merveille de
style, de couleur et de goiàt ».
Dès lors Théophile Gautier fut vraiment chef d'école.
Son extérieur même témoignait qu'il était alors victorieux. Le triomphe lui donnait un regain de jeunesse.
Banville a montré en sa belle maturité d'Automne : « Cette tête brune, chevelue, aux joues larges et d'un pur contour, à la barbe légère, calme comme celle d'un lion, fière comme celle d'un dieu, aux yeux doux, profonds, infinis, où le front olympien abrite la connaissance et les images de toutes les choses, où le nez droit, large à sa naissance, est d'une noblesse sans égale, où sous la légère moustache, écartée avec grâce, les lèvres rouges, épaisses, d'une ligne mervcilleusemenit jeune, disent la joie tranquille des héros... Cette noble tête aux sourcils paisibles qui si magnifiquement repose sur ce col énergique de combattant victorieux, superbe dans ce blanc vêtement flottant et
entr'ouvert sur lequel est négligemment noué un mouchoir aux raies de couleurs vives. » (i)
Trente ans après
Pendant quelques années Théophile Gautier jouit enfin d'une gloire pure dt incontestée.
Tous ses contemporains sont éblouis par son prestigieux rayonnement. Certains, comme les Concourt, estiment que sa fantaisie, sa verve, sont plus remarquables encore dans sa conversation que dans ses œuvres. Il mêle alors l'énormité grasse de Rabelais à la tendre mélancolie de Henri Heine.
Cependant, avec tous, ils admirenft sans réserve sa langue riche, ample et souple, habit de cour qui avait très grand air.
Baudelaire assure qu'il a « ajouté des forces à la poésie française, qu'il en a agrandi le répertoire et augmenté le dictionnaire, sans jamais manquer aux règles les plus sévères de la langue » et plus loin : (( ... qui ne comprendra, s'écrie-t-il, qu'on citera un jour Théophile Gautier comme on cite La Bruyère, Buffon, Chateaubriand, Hugo, c'est-à-dire comme un des maîtres les plus siirs et les plus rares en matières de langue et de style » (2).
Selon l'auteur d'Emaux et Camées, l'inexprimable n'existe pas. Et sans doute irions-nous le contredire si nous ne trouvions cette autre affirmation : « Je suis celui pour qui le monde visible existe ». On pourrait ajouter : « dt pour qui l'autre n'existe guère ». Alors la prétention de Gautier de tout exprimer par des mots est vraie quant à lui. Avec un style souple et une grande richesse de vocabulaire, il y a moyen de noter toutes nos sensations, quelles qu'elles soient. Les sentiments, c'est autre chose.
Aussi son talent descriptif surtout fut-il admirable. On le louait à l'envi de ses récits de voyage tout pénétrés d'exotisme. On l'en loua tant qu'à la fin il lui sembla goûter, sous le miel, l'amertume de la ciguë. Ce fut son « Vase brisé ».
Baudelaire uniit à ce triomphe celui que Gautier remporta dans la critique d'art. Il a, dit-il, « connu, aimé, expliqué, dans ses Salons et dans ses admirables récits de voyages, le beau asiatique, le beau romain, le beau espagnol, le beau flamand, le beau hollandais et le beau anglais » Par contre, en musique, comme presque tous ses confrères d'alors, il manque totalement de gotit. Comme l'on voit
(j) Théodore de Banville: Camées parisiens. (2) Baudelaire: L'Art romantique.
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bien que la littérature française au xix® siècle se répartit en deux ères : l'ère de Delacroix et l'ère de Wagner!
Les contemporains saluaient donc enfin en ce poète l'interprète le plus remarquable de leurs goiïts les plus vifs. Leurs admirations montaient vers lui enthousiastes et vibrantes. Ils s'écriaient : « Heureux homme ! homme digne d'envie ! il n'a aimé que le Beau ! »
Après y avoir touché dans sa jeunesse ; après avoir erré sans espoir, pendant trente ans, par les déserts rebours et désolants, il était enfin arrivé sur la montagne d'où l'on domine les siècles.
Théophile Gautier voyait la gloire face à face.
Quelques faiblesses
Le dernier effort qu'il avait fait avait épuisé Théophile Gautier. Il avait trop souffert et trop peiné sa vie durant ; son organisme était fatigué et réclamait le repos.
Pour fuir les trépidations de la grande ville, l'écrivain s'était réfugié dans une petite maison, 32, rue de Longchamp, à Neuilly. Là il regarde passer doucement les années en se laissant chauffer par les feux doux de sa gloire.
Un événement, dans cette vie, qui l'amena à quelques faiblesses : il fréquenta le salon de la princesse Mathilde. Il n'y avait nulle politique dans ce geste, car tous, légitimistes, bonapartistes, républicains et orléanistes y étaient reçus avec le même sourire de bienvenue.
Gautier y retrouvait Taine, de Saint-Viotor, Sainte-Beuve et le peintre Giraud. Mais il y fit sa cour à quelques respectables académiciens, dont de Sacy. Il rêvait si vivement de s'asseoir à leurs concerts qu'il en commit une lâcheté. Il écrivit, devinez quoi ? Un article élogieux sur Ponsard. Lisez le Moniteur de 1868 : il y parle de la (( solidité des choses éternelles ! » Or, huit ans auparavant, il disait encore de l'auteur de L'Honneur et l'Argent : « C'est l'homme avec lequel ont a taj>é sur mes admirations... c'est la mâchoire d'âne dont on s'est servi pour assommer Hugo )>.
Gautier fut bien puni de son vilain geste : les 40 lui préférèrent Autran.
D'autres faiblesses encore. N'hésitons pas à les dire, car il n'est pas un dieu, mais un homme, et même un honuiie désemparé à ce moment par les brusques coups de tempête de l'infortune. Trop accoutumé, durant de longues années de souffrance, à ne voir que le relatif en politique, il avait perdu toute notion d'absolu. Sa boussole était affolée. Il rêvait de devenir Sénateur ! !
94 PORTRAITS d'hier
Sainte-Beuve et Mérimée le sont bien, disait-il.
Et il s'abaissa jusqu'à célébrer, en langage rimé, la naissance du prince impérial. Cela lui valut 20.000 francs.
Il se prostitua jusqu'à mettre en vers, d'ailleurs fort plats, pour la Princesse Mathilde, une élégie en prose de Napoléon III.
Gémissons ! Gémissons !
Même il eut un momenit d'hésitation devant Hugo. On sait combien on était mal venu, sous l'Empire, à louer le génie de l'auteur des Châtiments et de Napoléon le Petit.
Gautier faiblit quelque temps. La Légende des Siècles et les Misérables parurent sans qu'il en parla.
Il passait alors la période la plus déprimée de sa vie.
Mais il se ressaisit et vit quel était son devoir. Froidement, il l'accomplit. Le 21 juin 1867, on reprenait Hernani. Ce fut un événement. Le jeune homme au gilet rouge, devenu critique officiel, était un des principaux attraits de la soirée. Il en sortit .tout rajeuni par l'enthousiasme eft écrivit un article frémissant d'éloges. Comme on le priait d'en modérer le ton, il offrit sa démission et l'article passa.
Peu après, dans son officiel Rapport sur les Progrès de la Poésie au XIX^ siècle, il tailla la place belle et large à Hugo.
Gautier avait de nouveau triomphé de la fortune !
La fin
Mais sa santé était devenue très vacillante. Un grand nihilisme s'empara de lui avec la maladie.
En juin 1866, il avait marié sa fille Judith au jeune poète Catulle Mendès et le cercle s'était resserré au foyer.
Dès lors, je n'ai plus à faire qu'un récit de ruine progressive. La flamme de vie tremblait au vent. Lorsque la tourmente de 1870 éclata, elle faillit s'éteindre. Quels chocs pour un pauvre cœur de Français !
Dans l'investissement de Paris, Gautier pleure « la maison qu'il a arrangée, l'angulus ridons et artistique de sa vieillesse » qu'il abandonne au pillage de l'ennemi.
Il vienft habiter, pendant le siège, rue de Beaune, au 5^ un logement d'ouvrier.
Quand la République se substitue à l'Empire, il se lamente. Toujours, dit-il, les changements de régime m'ont ruiné. Et il rappelle ses précédentes mésaventures politiques. Le pauvre homme se trompait. Il fut bien étonné, mais charmé, de voir que les républicains lui assuraient sa situation au Journal Officiel et même, lui conti-
Huaient une pension de 3.000 francs qu'il recevait de l'Instruction publique.
Enfin, en 1872, on lui confiait une mission littéraire en Italie. Hélas, il ne put partir.
Le 2 mars 1872 il arrive chez Flaubert : « les yeux vagues, la face blanche comme un masque de pierrot, absorbé, muet, sourd ».
Le 14 mars il ne peut aller jusque chez la Princesse. Ricord, le célèbre Ricord, l'a vu ; son éitat est très grave ; « c'est la valvule mitrale du cœur qui ne va plus », a-t-il dit.
Gautier est triste. Il sent sa décadence physique s'accentuer et sa fin qui approche. Il écrit fiévreusement, pour le Bien public, quelques chapitres de V Histoire du Romantisme.
Mais peu à peu le cerveau s'ensommeille et la plume lui tombe des mains. Au début de juillet 1872 il a une attaque dont il reste frappé de stupeur. Il vit deux mois encore dans une demi-conscience ; mais en octobre les événements se précipitent et il meurt le mercredi 23 de ce mois à 8 h. 32 du matin.
Il laissait, en partant, une belle image de lui. « Sa tête, d'une pâleur orangée, s'enfonçait dans le noir de ses longs cheveux... Et le poète avait la sérénité farouche d'un barbare, ensommeillé dans le néant » (i).
L'œuvre de Téophile Gautier
Telle est cette vie belle parmi ses faiblesses et qui eût tenté Carlyle.
Théophile Gautier garda, jusqu'à sa mort, l'âme d'un grand artiste. Mais son Œuvre, il ne put la créer telle qu'il la voulait. Il en a éparpillé la substance poudroyante en quatre cents volumes composés hâtivement. Il ne sculpta en pleine matière que quelques pages dont la préface de Mademoiselle de Maupin, ce roman lui-même, la première partie du Capitaine Fracasse, plus quelques contes et poèmes. Enfin des « morceaux » épars dans sa production immense de feuilletonniste.
Voilà ce qu'il a réalisé de son Œuvre ! Xous savons que s'il en eût eu le loisir, il l'eût faite harmonieuse et forte. Son sang nous est connu.
Admirons-la donc dans ce (jui nous en est parvenu, comme si un cataclysme (et n'est-ce un cataclysme moral !) nous avait privés de tout le reste. D'autre part, supiK)sons enfuies à jamais les pages innombrables où son génie ne sut qu'imparfaitement s'exprimer.
(i) Concourt: Jounxal, t. V, 24 octobre 1872.
96 PORTRAITS d'hier
Comme de Callinos d'Ephèse dont on ne garde qu'une belle exhortation, de Mimnerme dont seul encore un chant mélancolique nous attendrit, de Théognis et Sappho enfin dont il ne reste que des débris, admirons en rêvant, de Théophile Gautier, les quelques fragments que nous en possédons.
Appelons de nos vœux un éditeur, assez fervent de cette grande mémoire, pour nous présenter ce peu — mais de quelle valeur ! — dans la belle lumière calme d'un musée.
Réclamons énergiquement : « Les plus belles pages de Théophile Gautier ». On n'a pas le droit de ne pas nous les donner.
Puis, mal consolés toujours de ce que nous avons perdu, nous songerons avec émoi à la rigueur du sort. A cet homme poursuivi par la terrible Anankè, nous offrirons alors, avec de Banville, « ce qui fut l'objet unique de tous ses vœux, la récompense mouillée de pleurs, la couronne sombre et impérissable, le cruel, le douloureux, l'idéal, le divin laurier ».
Paul Dermée.
et»PEPaTfVE-/Ci«-%ouvRrÈRE 15-7-1911 Le Gérant : Ernest Reynaud.
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