A MONSIEUR DU FARGIS
Je ne m'y puis résoudre, excuse-moi de grâce : Ecrivant pour autrui, je me sens tout de glace. Je t'ai promis chez toi des vers, pour un amant Oui se veut faire aider à plaindre son tourment ; Mais, pour lui satisfaire et bien peindre sa flamme. Je voudrois par avant avoir connu son Ame. Tu sais bien que chacun a des goûts tous divers, Ou'il faut à chaque esprit une sorte de vers, Et que, pour bien ranger le discours et l'étude, En matière d'amour je suis un peu trop rude.
(i) M. Du Fargis d'Angenncs, neveu de M. de Rambouillet. Voyez TallemantdesRéaux (Collection des plus belles pages .
II faudroit, comme Ovide, avoir été piqué ;
On écrit aisément ce qu'on a pratiqué,
Et je te jure ici, sans faire le farouche,
Que de ce feu d'amour aucun trait ne me touche.
Je n'entends point les lois ni les façons d'aimer.
Ni comme Cupidon se mêle de charmer.
Cette divinité, des Dieux même adorée,
Ces traits d'or et de plomb, cette trousse dorée,
Ces ailes, ces brandons, ces carquois, ces appas,
Sont \Taiment un mystère où je ne pense pas.
La sotte antiquité nous a laissé des fables
Qu'un homme de bon sens ne croit point recevables,
Et jamais mon esprit ne trouvera bien sain
Celui-là qui se paît d'un fantôme si vain,
Qui se laisse emporter à des honteui; mensonges
Et vient, même en veillant, s'embarrasser de songes.
Le vulgaire, qui n'est qu'erreur, qu'illusion,
Trouve du sens caché dans la confusion ;
Même des plus savants,mais non pas des plus sages,
Expliquent aujourd'hui ces fabuleux ombrages.
Autrefois les mortels parlaient avec les Dieux,
L'on en voyait pleuvoir à toute heure des cieux ;
Quelquefois on a vu prophétiser des bêtes ;
Les arbres de Dodone étoient aussi prophètes.
Ces contes sont fâcheux à des esprits hardis,
Qui sentent autrement qu'on ne faisait jadis.
Sur ce propos un jour j'espère de t'écrire
Et prendre un doux loisir pour nous donner à rire.
piKCns nivEnsES lyy
Copoiidanl je te prie cncor de m'cxcuser
Et me laisser ainsi libre à te refuser,
Me permellre toujours de te fermer l'oreille
(Juand tu mo prieras d'une faveur pareille.
Peuses-tu, quand j'aurois employé tout un jour
A bien imaginer des passions d'amour
(Jue mes conceptions seruient i)ien exprimées
En paroles de elioix, bien mises, bien rimées '?
L'autre n'y trouveroit possible rien pour lui,
Tant il est malaisé d'écrire pour autrui.
Après qu'à son plaisir j'aurois donné ma peine.
Je sais bien que possible il loueroit ma veine :
«Vraiment ces vers sont beaux, ils sont doux et coulants,
if. Mais pour ma passion ils sont un peu trop lents.
« J'eusse bien désiré que vous eussiez encore
u Mieux loué sa beauté, car vraiment je l'honore.
« Vous n'avez point parlé du front, ni des cheveux,
« Ni de son bel esprit, seul objet de mes vœux.
« Tant seulement six vers encor, je vous supplie.
« Mon Dieu, que de travail vous donne ma folie ! »
Il voudroit que sou front fût aux astres pareil,
Que je la fisse ensemble et l'aube et le soleil,
Que j'écrive comment ses reg-ards sont des armes,
Comme il verse pour elle un océan de larmes.
Ces termes égarés offensent mon humeur,
Et ne viennent qu'au sens d'un novice rimeur
Qui réclame Phébus; quant à moi, je rai)jure
Et ne reconnois rien pour tout que ma nature.