NOTRE PREMIER RECUEIL SCIENTIFIQUE
Aux titres du publiciste que nous connaissons déjà : le journal politique et le journal industriel, nous nous croyons autorisé à en ajouter un autre encore, le recueil scientifique, qui suivit de près les deux autres,- nés presque simultanément, tant 'avait été vive chez Renaudot, dès son entrée dans cette carrière du journalisme, la conception de la puissance du nouvel instrument dont il enrichissait la France.
Dès i633, en effet, il se tenait au Bureau d'adresse une « académie ouverte à tous les bons esprits, qui y venaient conférer en public de toutes les plus belles matières de physique, de morale, mathématiques et autres disciplines, et laquelle était une des plus belles et plus utiles institutions qu'eût faites Renaudot, au jugement même de plusieurs de ses ennemis. »
Le goût des petites réunions littéraires était alors fort répandu. On se réunissait chez mademoiselle de Gournay, chez Balzac, plus tard chez Ménage ; mais on ne s'occupait dans ces réunions que de la langue et delà littérature françaises. Renaudot, le premier, provoqua, organisa des « Conférences ouassembléesdegens doctes etcurieux des sciences f 4
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et des arts, qui se tenaient tous les lundis, de deux heures à quatre heures, et où tous étaient reçus adonner leur avis, ou à écouter ceux d^autrui, sur la matière proposée. »
Le programme de chaque conférence était, en effet, donné à l'avance dans la Feuille du Bureau (Tadresse^ et le compte-rendu en était publié sous le titre de Première... Deuxième... Centurie des questions traitées es Conférences du Bureau d^a^ dresse.
Ainsi je rencontre, à la date du 20 septembre i633, un avis ainsi conçu:
« Le premier des deux points desquels il se traitera céans en la première heure de la Conférence du lundi cinquième du courant, à savoir à deux heures après midi, sera : Des Causes. En la seconde heure on recherchera particulièrement Pourquoi chacun désire qu^on suive son avis y n'y eûtil aucun intérêt. La troisième heure sera employée, à l'ordinaire, en la proposition, rapport et examen des secrets, curiosités et inventions des arts et sciences licites. »
Et dans le Compte-rendu de cette Conférence, qui était la troisième, on voit que dix personnes parlèrent sur le premier point; mais pour Paiitre question il n'y en eut guère que quatre ou cinq. Quant aux curiosités et inventions^ celles dont on
LE PUBLICISTE. iSq
s'occupa furent un microscope qui faisait paraître une puce aussi grosse qu'une souris, et la grande question du mouvement perpétuel.
Le recueil de ces Conférences qui nous est parvenu en contient 335, du 22 août i633 au i^' septembre 1642.
C'est bien là évidemment l'origine des Comptesrendus, des recueils de Mémoires de nos sociétés savantes, et peut-être trouvera-t-on avec moi qu'on n'a pas fait, de cette académie des sciences au petit pied, le cas qu'elle méritait.
Ainsi peut-on dire que Renaudot a créé le journal de toutes pièces, et cela, comme on va le voir, au milieu de luttes qui demandaient toute son indomptable énergie.
Démêlés de Renaudot avec la Faculté de médecine de Paris. Fameux Procès,
\]E laisse à de plus compétents à juger des doctrines et des idées de Renaudot en matière médicale ; je n^envisage ici que' la façon dont il les mit en pratique et l'influence qu'elles eurent sur sa destinée.
On serait autorisé, après tout ce que nous venons de voir, à se demander comment il pouvait suffire à tant et de si diverses occupations, quel temps lui restait pour ses malades. Il le comprenait parfaitement lui-même, et dès i63o il s'en expliquait ainsi :
c( Je me persuade qu'un nombre de petits avortons d'esprits, à peine capables d'une seule chose, jugeant des autres par eux-mêmes, blasmeront la diversité de mes emplois, voyant que mes veilles et l'habitude que j'ay prise dès mon
enfance à Passiduité du travail me donnent assez de temps pour exercer ma profession de la médecine avec honneur, et au contentement, comme je croy, de ceux qui m'employent ; assez pour servir de Paranymphe aux liéroïques actions que toute la France admire- dans mes Eloges, moins riches, à la vérité, de mon ouvrage que de leur nriatière, mais tels qu'ils se font lire et taire la calomnie ; assez pour m^égayer et ne m^estranger point les plus délicattes oreilles par mespoëmes; assez pour n'abandonner pas le soin qu'il a pieu au Roi me commettre du reiglement des pauvres, quelque difficulté qui s'y trouve, dont j'appelle à tesmoing tous les Ministres de l'Estat et les principaux Officiers des cours souveraines, et assez encor pour obliger le public, en cet establissement de mes Bureaux de rencontre, de toutes ses nécessitez. Ils diront sans doute bien plus hardiment qu'ils lefaisoyent, quejedevraye employer cette vigueur toute entière à l'exercice de ma profession.
a C'est aussi ce que je fay : je ne partage point mon esprit en mesme temps à deux diverses choses. Ceux qui ont quelque nom en la médecine, avec lesquels j'ay souvent l'honneur d'en conférer, doivent ce tesmoignage à la Yérité.
« Non, ces petits aristarques me permettront de leur dire qu'ils ne sçavent pas la longueur d^un
jour naturel, ménagé d'un bon ordre. La médecine est le centre de mon repos, c'est la masse de mon édifice... Sont-ils donc fâchez de mes passetemps ? L'Hypocrate etleGalien n'estoyent pas de cet avis, quand ils nousdésiroyentlacognoissance de toutes les disciplines; et jusques aux pauvres malades reconnaissent la différence qu'il y a entre Pennuieuse pesanteur de celuy. qui ne les tire jamais du triste penser de leur maladie, et la gayeté d'un esprit universel qui sçayt divertir le leur, quand il en est temps, par la plaisante variété de son discours, lequel, bien souvent, ne sert pas moins de médecine à l'àme que les remèdes matériels au corps, et qui, pour leur grande connexité, n'est guères moins nécessaire. Mais c'est ainsi que jadis, pour la même variété d'estude, Celse, Fracastor, Cardan, Scaliger, et tant d'autres grands médecins, ont receu mesme blasme : qu'ainsi je puisse leur ressembler en la louange qu'ils ont finalement remportée ! »
Le fait est qu'il n'était pas moins recherché pour ses vives et intarissables causeries que pour son habileté dans l'art de guérir, habileté incontestable d'ailleurs. L'ardeur qu'il mettait à toute chose en serait déjà un gage; mais nous en trouvons encore une preuve plus certaine dans la haine dont le poursuivirent ses confrères pari- Th. Re.xaudot. 5
siens, dans la guerre acharnée que lui fit la Faculté de médecine de Paris.
Cette querelle, qui occupa pendant des années la cour et la ville, et dans laquelle Renaudot déploya un indomptable courage, mérite que nous nous y arrêtions; c"'est assurément une des pages les plus intéressantes de notre histoire sociale ; il y a dans le fatras d^écritures qu'elle produisit, indépendamment d'interminables discussions médicales, qui ne sont point de notre compétence, des révélations de toute nature, aussi instructives que curieuses, dont nous ferons notre profit.
Pour la comprendre, il faut se reporter au temps : il faut se rappeler qu'à cette époque on était en tout sous le régime du privilège. Or, d'anciens règlements interdisaient l'exercice de la médecine à Paris à quiconque n'avait pas reçu ses grades à l'Université de cette ville. Ce privilège, elle prétendait le tenir du Saint-Siège, auquel elle était glorieuse de faire remonter sa constitution. Le chancelier de l'Académie était un chanoine de la métropole de Paris. Les aspirants à la licence lui étaient présentés solennellement, et ils en recevaient, à genoux, avec la bénédiction apostolique, la licence d'enseigner et de pratiquer la médecine /zfc etorbi, à Paris et par toute la terre.
C'était là une glorieuse prérogative, dont la Faculté de Paris se montrait très fière et très jalouse ; * elle mettait à la défendre tout ce que l'esprit de corps a de plus étroit, c'est-à-dire un esprit d'exclusion, de chicane, d'entêtement et de routine. Le doyen s'obligeait par serment à poursuivre avec une implacable rigueur tous les attentats commis contre les privilèges ou la dignité du corps. Or ces attentats se renouvelaient tous les jours. De là d'interminables procès. Si jamais corporation fut chicanière et processive, c'est bien la Faculté de médecine de Paris, qui ne passait guère d'année sans avoir quelque affaire pendante au Parlement.
Ce jugement n'est pas de moi, je me hâte de le dire ; il est textuellement du docteur Raynaud, qu'on ne saurait soupçonner de partialité (i).
De toutes les Facultés étrangères , celle qui portait le plus d'ombrage à la Faculté de Paris était celle de Montpellier, son antique et sa plus form.idable rivale, qui affichait hautement l'exorbitante prétention d'exercer la médecine dans la capitale. C'est que, comme celle de Paris, elle avait reçu des souverains pontifes le privi^ lège de pratiquer et d'enseigner wr^/ et orbi, que^
(i) Les Médecins du temps de Molière, i863, in-i2j
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comme elle, elle tenait des rois de France de nombreux et illustres privilèges.
Force avait donc été aux docteurs de Paris de tolérer les docteurs de Montpellier qui venaient s'établir au milieu d'eux. Mais cette promiscuité leur était d'autant plus odieuse que la rivalité entre les deux Facultés ne reposait pas seulement sur des questions de préséance et de privilège, qu'elle était aussi dans les doctrines.
Depuis près de deux siècles les médecins étaient divisés en deux camps : Tun composé de ceux qui, marchant sur les traces de Paracelse, se servaient surtout de remèdes chimiques, et qui, par suite, étaient désignés sous le nom de médecins chimiques ou spagiriqiies ; Pautre, de ceux qui s'attachaient à Galien et à Hippocrate, et qui se servaient principalement, dans les maladies, de la saignée et des remèdes tirés des végétaux.
Renaudot, comme la plupart des docteurs de la Faculté de Montpellier,étaitspargiriste et employait l'antimoine, que la Faculté de Paris avait en horreur. Dès avant lui^ plus d'un docteur de Montpellier avait eu à souffrir de son intolérance à cet égard ; l'un d'eux, notamment, avait vu ses opinions condamnées par arrêt comme ne pouvant venir que d'un ignorant, d'un impudent, d'un
ivrogne et d'un enragé [nonnisi ab imperito^ impudente, temiilento etfiirioso).
On comprend maintenant de quel œil les docteurs de Paris devaient regarder Renaudot, docteur de Montpellier exerçant sur leur terrain, chef du parti de l'antimoine, ami des apothicaires, et, pour comble, favori du pouvoir.
Ils avaient encore contre lui un autre grief ; ils lui reprochaient de compromettre par ses négoces la dignité du corps médical, dont la Faculté de Paris ne se montrait pas moins jalouse que de ses privilèges. Renaudot avait beau répondre que « ce n'était pas tant le sujet que la façon de le traiter et les personnes qui s'en mêlaient d'où les occupations s'appelaient basses ou relevées ; que d'ailleurs, une fois son projet réalisé, il n'avait plus à s'en occuper, se contentant d'en avoir été le premier mobile ; que ce serait le fait d'une injustice trop ouvertement passionnée que de trouver mauvais chez lui seul ce que l'usage approuvait chez tant d'autres qui faisaient exercer leurs greffes et offices par des commis ». Rien n'y faisait. Cette alliance, jusquelà inouïe, d'une foule de métiers accessoires, avec les fonctions de m,édecin, renversait, on le comprend, toutes les idées de ces puritains sur la dignité de la profession. Si Ton repoussait comme
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indignes ceux qui exerçaient la chirurgie, que devait-ce être d'un industriel tenant boutique ouverte de toute espèce de marchandises ? Cet homme « faisant un trafic et négociation à vendre des gazettes, à enregistrer des valets, des terres, des maisons, des gardes de malades, à exercer une friperie, à prêter argent sur gage, etc. », leur paraissait le plus méprisable des charlatans et le plus dangereux des novateurs. Aussi ne lui épargnaient-ils pas les injures les plus virulentes, avec les raffinements de grossièreté dont les savants d'alors possédaient le secret. Les noms de fripon, de polisson {nebulo^ blatero], qui reviennent à chaque instant sous leur plume, sont les plus mitigés de leur vocabulaire.
Tout cela montre aussi à quels adversaires Renaudot eut affaire. Il reconnaît cependant luimême qu'il n'avait pas eu trop à s'en plaindre avant l'établissement des Consultations charitables; jusque-là « ils avaient toujours fait paisiblement la médecine avec lui; ils n'avaient jamais fait difficulté, même le doyen,de consulter avec lui».
Mais « ils ne purent supporter l'éclat de la nouvelle charité » de Renaudot ; leur haine, longtemps contenue par la protection dont Richelieu couvrait le commissaire général des pauvres, perdit toute retenue,
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Cette charité était, il faut le dire, grosse de menaces pour leur boutique. Les lettres patentes de 1640 ne s'étaient pas bornées à autoriser les consultations charitables ; elles avaient officiellement reconnu la médecine spagirique, et avaient donné à Renaudot une espèce de monopole de la chimie : si bien que sa maison était bientôt devenue un vaste laboratoire où les drogues proscrites par la Faculté étaient préparées en grand. Ajoutons que Renaudot avait ouvert, dans le local des consultations, des conférences particulières, dont les malades qui y affluaient offraient le sujet. La maison du Grand-Coq se trouva ainsi naturellement, non seulement le rendez-vous des savants adonnés à ce genre d'études, mais encore un lieu deréunion et d'étude, où les écoliers venaient furtivement, à Finsu de leurs maîtres, ajouter la pratique à la théorie.
C'était élever autel contre autel, et Ton conçoit que la Faculté ait éclaté devant une pareille audace. L'adversaire était redoutable; il se présentaitappuyé d'uncôtésurun ministre tout-puissant, de l'autre sur la faveur populaire que lui avaient conciliée ses fondationsphilanthropiques. Entouré de jeunes médecins de Montpellier, mettant tous ses moyens de publicité au service de la médecine nouvelle, il menaçait de créer en face de la Faculté
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de Paris un corps rival et puissant. Le péril était imminent. Une lutte s'engagea bientôt, et elle se poursuivit pendant des anne'es avec un incroyable acharnement, de la part de la Faculté, du moins, car Renaudot resta toujours sur la défensive.
« Cette lutte, dit le D'" Chéreau, fut violente, haineuse, sans trêve ni merci. La Faculté osa tout pour abattre le colosse qui la narguait. Quoique son doyen d'alors, Guillaume Du Val, mît à la défendre tout son caractère haineux, tracassier, joint à de grands talents, la Compagnie ne se crut pas encore assez en sûreté sous le commandement de son chef; elle créa dans son sein une commission de neuf membres, un novemvirat^ ayant pour mission de ne laisser aucun répit à Renaudot, et, le 17 juillet 1641, elle décrétait que tout docteur pourrait écrire contre Tennemi commun. Et Ton ne se fit pas faute, rue de la Bûcherie, d'user de la permission. Durant quatre années ce fut une avalanche de factums, de chansons, de pièces rimées, qu'on dirait, pour la plupart, avoir été écrites plutôt par des crocheteurs que par des médecins, et dont les auteurs furent, du reste, assez pudiques pour se cacher sous le voile de l'anonyme. »
Il faut dire aussi qu'un fonds de guerre avait été spécialement créé, et c|ue la Compagnie tout en*
tière supportait les frais de cette paperasserie, comme le constatent les Registres-Commentaires de la Faculté, où les exécuteurs de ses hautes œuvres sont nommés en toutes lettres. Il en était de même de toutes les dépenses faites pour la défense de ses privilèges ou de son honneur. Ainsi on voit une somme de vingt livres payée pour le louage de quatre carrosses qui avaient conduit à Saint-Germain-en-Laye , où résidait alors la Cour, une délégation chargée de porter les doléances de la Faculté au pied du trône, et de lui recruter des protecteurs parmi les puissants.
Le grand exécuteur de la Faculté dans cette lutte forcenée fut Guy Patin, si fameux par son esprit caustique, et qui, selon Pexpression d^un contemporain, était satirique depuis la tête jusqu'aux pieds. On avait alors, et Guy Patin plus que tout autre, des préventions et des animosités de profession et de métier ; on était de sa robe, Pun du Parlement, Pautre de la Sorbonne, un autre de la Faculté de médecine ; on y mettait toutes ses passions, toute son âme. En présence de pareilles dispositions, les plus simples conquêtes du bon sens devaient coûter beaucoup à obtenir ; ceux qui les soutenaient, et qui devaient prendre sur eux-mêmes pour cela, avaient sans cesse à combattre au dehors : il n'est donc pas
étonnant que tant de colères et de passions se soient dépense'es dans la lutte. Guy Patin était rhomme de ces colères ; il a des verves et des rages de parole tout à fait rabelaisiennes, mais sans rire ; il mord à belles dents et emporte la pièce. Il faut lire sa correspondance pour comprendre jusqu'à quel point une querelle de boutique peut aveugler un homme d'esprit ; on trouverait difficilement un autre exemple d'une pareille animosité. Il ne peut parler de Renaudot, il n'y peut songer, sans une sorte d'horripilation, et la langue française ne lui fournit pas de mots assez forts pour exprimer sa haine contre ce Théophraste ou plutôt Cacoph?^aste Renaudot, ce nez pourri de gazetier, ce nebiilo hebdomadarius ^ omnium bipedum nequissimus et mendacissimus et maledicentissimus, qui indiget heleboro, aut acriori medicina^ flamma et ferra.
Les Lettres patentes autorisant les Consultations charitables étaient du 2 septembre 1640.
Le 22 octobre, la Faculté fait signifier à Renaudot un arrêt du Parlement de 1598, « donné au temps des vacations «, et défendant à tous empiriques et autres non approuvés de la Faculté d'exercer la médecine à Paris.
Dès le lendemain Renaudot riposte par un ex-
ploit OÙ il proteste contre l'injure que lui font ses adversaires de le mettre au rang des empiriques, et, pour les empêcher de récidiver, il leur donne en même temps copie de ses provisions, lettres et titres de Docteur en médecine depuis 36 ans, de Médecin ordinaire du roi depuis 29, de Commissaire général des pauvres depuis 23, de Maître et intendant général des Bureaux d'adresse depuis 14, ainsi que celle des Lettres patentes autorisant ses Consultations charitables pour les malades, et lui donnant pouvoir de tenir fourneaux afin de leur préparer des remèdes.
Le surlendemain 25, la Faculté assigne Renaudot par-devant le Prévôt de Paris, ou son lieutenant civil, pour faire réformer lesdites Lettres, et, dans un Mémoire à l'appui, elle demande l'interdiction des Consultations charitables, « qui ne sont qu'un leurre pour attirer les malavisés, un mensonge pour couvrir et cacher aux yeux de la populace son avarice et le désir effréné qui le tient toujours de s'enrichir bientôt, lequel on croit lui avoir été' secrètement inspiré en l'âme par le mauvais génie de Loudiin, sa chère patrie, où ce lutin a causé tant d'extravagantes opinions et pernicieuses impressions en la plupart des esprits. «
Renaudot défère cette entreprise au Gonsei Jdu
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roi, qui évoque Taffaire et fait défense à tous autres d^en connaître.
LeChâtelet n''en rend pas moins, par défaut, une sentence qui « défend à Renaudot, et à ses adhérents et adjoints non médecins de la Faculté de Paris, d'exercer ci-après la médecine, ni faire aucune conférence, ni consultation, ni assemblée dans les Bureauxd^adresse ou autres lieux decette ville etfauxbourgs de Paris, ni de traiter et panser aucuns malades, sous quelque prétexte que ce soit, à peine, contre les contrevenants, de 3oo livres d'amende, au paiement de laquelle ils seront contraints ; et, en cas d^assemblée, permis aux intéressés de faire transporter le premier commissaire du Châtelet en la maison où elle se fera, pour contraindre les contrevenants au paiement de ladite amende. »
On ne sait vraiment ce qu^on doit admirer le plus, de Paudace perfide de la demande, ou de rinique partialité du juge. Il faut dire aussi, sans parler d^autres considérations, que le Prévôt de Paris avait dans ses attributions la conservation des privilèges de TUniversité.
A peine ce jugement rendu, la Faculté, qui en comprenait lacaducité, se hâta de Tafficher partout et de le faire publier au promue de toutes les pa-
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roisses ; mais elle n'osa pas, cette fois, aller plus loin, et « le procès demeura près de trois ans indécis, et sans être contesté, au Conseil privé du roi, auquel il avait été retenu, contre tout ordre et forme, par les seules menées, intrigues et sollicitations importunes de Renaudot, que la misère et la mauvaise condition des temps semblaient favoriser^et qui, pour Pexercice de ses sinistres desseins^ a pu, par des artilicespeu sincères, s'appuyer d'une c( Puissance à laquelle il était assez difficile c( et dangereux de ne pas se soumettre entièrece ment. » '
On voit combien cette haute protection était nécessaire à ce pauvre Théophaste contre de pareils ennemis, qui lui auraient fait de grand cœur partager le sort de son infortuné compatriote, Urbain Grandier.
Guy Patin écrivait, vers la même époque : « Si ce gazetier n'était soutenu de TEminence en tant que nebulo hebdomadariiis, nous lui ferions un procès criminel, au bout duquel il y aurait un tombereau, un bourreau, et tout au moins une amende honorable ; mais il faut obéir au temps. Par provision, M. Moreau fait une réponse à son factum, qui est une pure satire ; je pense que le gazetiery sera horriblement traité, et comme il le mérite, en attendant que le bourreau vienne à
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son rang tomber sur le maraud. Ce n^est pas que son livre mérite réponse; mais, comme il est méchant et impudent, il se vanterait qu'on n'aurait pu lui répondre; c'est pourquoi stulto juxta stultitiam suam j^espondebitur. »
Méchant, ce brave Renaudot ! Impudent, ah oui ! parce qu'il refuse de s'aplatir devant la routine?
Le factum auquel Patin fait allusion est un mémoire adressé par Renaudot au Conseil du roi, en lui déférant l'assignation que lui avait envoyée la Faculté, mémoire bien anodin, surtout quand on le compare à la réponse qu'y fit Moreau, et qui suivit de près la menace de Patin.
Elle est intitulée : La Défense de la Faculté de médecine de Paris contre son calomniateur^ et porte cette épigraphe, dont on remarquera la similitude avec la dernière ligne que nous venons de citer de Guy Patin : Responde stulto juxta stultitiam suam, ne sibi sapiens esse videatur [Proverb. 26). Elle est signée des doyen et docteurs régents (i). Mais le plus fort, c'est qu'elle est
(i) Patin vient de nous dire qu'elle est de René Moreau ; nous en trouvons une autre preuve dans les Registres- Commentaires (t. XIII, fol. iS-i voj, où le doyen écrit ceci au chapitre des dépenses de son décanat :
M° Renato Moreau^ doctori mediço et professori regio,
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dédiée à Monseigneur PEminentissime cardinal duc de Richelieu. C'était, en effet, un véritable coup d'audace que d'adresser à cette redoutable « Puissance » une pareille diatribe contre un homme qu'elle couvrait si hautement de sa protection, dont elle avait sanctionné tous les actes, notamment ceux contre lesquels protestait la Faculté.
Nous citerons de cette philippique un seul passage, l'arrêt de déchéance, je dirais presque l'excommunicatioUj lancée contre Renaudot.
« Si cet homme a eu la grande liberté de faire la médecine avec nous devant ses Consultations charitables, il a été très mal conseillé de les commencer, vu qu'en ce faisant, il est déchu de ce beau privilège, qu'il ne saurait plus recouvrer. »
Gela pour trois raisons. La première, c'est qu'il n'est pas de la Faculté de Paris. La deuxième, c'est qu'il fait toute sorte de trafics indignes de la
pro libello apologetico élégante r et erudite a se edito, et typis mandato gallice, pro Facultate medicince Parisiensiy adversiis cahimniatorem Theophrastum Renaiidotum, Ga- :{etœ magistriim ; ciijus libelli gallice scripti titulus est : La Défense de la Faculté de médecine de Paris contre son calomniateur, dédiée à Monseigneur l'Eminentissime cardinal, duc de Richelieu. A Paris, MDGXLI... Fro libello inquam apologetico, distribid prœdiçto Renato Aloreau, anthori... 75 1.
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dignité et de Temploi d'un médecin. La troisième, celle sur laquelle on insiste le plus, c'est son ignorance en médecine .
« Ce n'est pas qu'il n'eût de la suffisance lorsqu'il fut fait docteur de Montpellier : nous ne voudrions pas, en le niant, faire tort et à lui et à sa Faculté ; mais c'est pour avoir discontinué l'étude de la médecine, qui est longue, dit Hippocrate. et qui désire son homme entier, car l'on peut dire avec vérité que, depuis trente six ans qu'il dit être docteur, il a fait toute autre étude que celle de la médecine. A Loudun, « d'où ce démon « est venu nous obséder >), son emploi était d'enseigner des enfants, qu'il tenait en pension, et qu'il promettait de rendre savants dans deux ou trois ans. Etant venu à Paris vers l'an 1620, il poursuivit avec toute sorte de diligence sa Commission des pauvres et l'établissement de son Bureau d'adresse, suivant presque toujours le Conseil, qui. pour les affaires urgentes de Sa Majesté, fut transporté en diverses provinces de ce royaume.
« S'il a fallu obtenir, comme il le dit, dix-sept lettres patentes et arrêts du Conseil et des Requêtes de l'hôtel du Roi pour faire lever les oppositions de quatre cents libraires ; s'il a fallu avoir l'approbation de la ville de Paris, du Châtelet, du
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Bailliage du Palais, des gouverneurs de THôtel- Dieu, quel temps peut-il avoir donné à Fétude et à Texercicede la médecine? Depuis rétablissement de son Bureau d'adresse, il y a dix ans passés, at-il pu trouver et donner une heure à la lecture des bons livres, ayant, toutes les semaines, à rechercher, recevoir, dresser, composer, faire imprimer, corriger, distribuer, vendre, envoyer pour toute la France à ses intelligences des Gazettes et Extraordinaires, qu'il donne quelquefois jusqu'à trois et quatre par semaine; — assistant, en outre, à ses Conférences, les dressant, composant, imprimant, distribuant ; — davantage, recevant des hardes de toute sorte pour gages, les inventoriant, les vendant à Fenchère et au plus offrant ; — donnant avis des adresses, écoutant ceux qui veulent acheter, vendre, trafiquer, échanger, permuter, maisons, seigneuries, offices, bénéfices, en faire des descriptions, des mémoires, des inventaires ; — revoyant ses comptes, recevant argent de ses commis ; visitant ses inventaires, ses imprimeries ; faisant extraire, décharger les registres, — et mille autres choses, qui n'emploient pas seulement son corps et son esprit, mais tout son temps, ne lui laissant pas même quelques rnoments entiers pour les nécessités de la vie ? « Et on croira, après cela, que cet homme peut
vaquer à remploi et à Pexercice de la médecine, voir un malade assidûment et sérieusement, examiner avec tranquillité d'esprit philosophiqus tous les accidents, moments et mouvements d'un malade, faire des expériences, comme il dit, vaquer à ses fourneaux, pour la préparation des remèdes chimiques, et, après tout, faire des consultations charitables bien amples pour les pauvres malades ? Il faut lui dire, avec Martial :
A^/7 bene cum facias,facis attamen omnia benè. Vis dicam qiiid sis ? Magmis es ardelio. »
Le porte-voix de la Faculté s'était évidemment flatté d'écraser son ennemi sous cette mirifique amplification; à mon sens, le côté hyperbolique à part, il était impossible de faire un plus bel éloge de la merveilleuse activité de Renaudot, qui était vraiment bien autorisé à répondre comme il le fit : « Vous n'en sauriez faire autant. Votre esprit est de ces petites cruches qui ne sont pas capables de tenir plus d'un verre de liqueur. »
De la réplique que fitThéophraste à ce « libelle contre les Consultations charitables », et dont il aurait pu se dispenser, ayant déjà répondu plus d'une fois à tout cela, je ne retiendrai que sa
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réponse à cette insinuation malveillante — mais seulement dans l'intention : que « l'emploi de ce démon à Loudun était d'enseigner des enfants, qu"'il tenait en pension, et qu'il promettait de rendre savants en deux ou!trois ans », ce qui n'aurait eu rien que de fort honorable, d'ailleurs, si cela ne tombait devant le moindre bon sens :"
« Vrai est, dit-il, qu'ayant été dès mon enfance porté à la recherche des inventions utiles au public, et m'étant rencontré du même sentiment duquel a depuis été le R. P. Gondrau, général des prêtres de TOratoire, et plusieurs autres, qu'il y avait quelque méthode plus briève que la commune pour l'instruction des enfants, j'en donnai les règles à un rnien frère, qui les pratiqua, en compagnie de quelques autres, avec un tel effet, que le profit qu'il en remporta en fort peu de temps surpassa toute créance, dont se trouvent encore les actes publics, que je puis faire voir aux curieux ; ce qui donna sujet à quelques-uns de mes amis de me prier que leurs enfants étudiassent sous mêmes régents que les miens, quand ils furent en âge d'apprendre, et le firent sous les meilleurs maîtres que je pus choisir. Tout ce que dit notre imposteur outre cela est extrait de mauvais mémoires, et qui se trouvent faux en leurs dates et en toutes leurs autres circonstances...
Jamais les enfants du siear Galet n'étudièrent avec les miens à Loudun, comme il dit. Je ne vins point à Paris avec eux, etc. »
En adressant sa défense à Richelieu, la Faculté avait en quelque sorte provoqué son arbitrage. Il fit donc venir le doyen et Renaudot. « Son Eminence, dit celui-ci, lit Thonneur au doyen et à moi de nous dire qu^elle désirait notre accommodement, qui • n'est pas purement et simplement protéger ceux de l'Ecole de Paris en Faction intentée contre la charité envers les pauvres malades; ce qu'on ne doit aussi jamais entendre d'une si grande piété qu'est la sienne. Et n'était que je ne veux pas engager, comme ils font trop légèrement, les oracles de sa bouche sacrée, je pourrais ici rapporter le blâme qu'elle doona à leur procédé. ))
Quoi qu'on ne puisse savoir au juste ce qui se passa dans cette entrevue, dont les docteurs de Paris n'ont soufflé mot, il est bien évident que le cardinal ne pouvait approuver leurs prétentions; sa conclusion paraîtraitavoir été celle-ci : « Faites mieux que M. Renaudot! «
Bientôt, en effet, on put lire sur les murs de Paris l'affiche suivante :
« Les Dqyeri et Docteurs de la Faculté de méde^
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cine font savoir à tous malades et affligés de quelque maladie que ce soit qiCils se pourront trouver à leur collège^ rue de la Bûcherie, tous les samedis de chaque semaine^ pour être visités charitablement par les médecins députés à ce faire ^ lesquels se trouveront audit collège^ et ce depuis les dix heures du matin jusques à midi, pour leur donner avis et conseil sur leurs maladies^ et ordonner remèdes convenables pour leur soulagement. »
Une autre annonce plus complète de bienfaisance, commençant par ces mots : Jesus^ Maria^ fut promulguée et lue dans les prônes le jour de Pâques 1641, en des ternies tout conformes à la dévotion chrétienne. Il y était dit que cette espèce de consultation et de clinique gratuite devait se tenir tous les samedis, à Tissue de la messe qui se célébrait chaque semaine en la chapelle de la Faculté, et après laquelle on réciterait désormais les litanies de la Vierge, et Ton invoquerait particulièrement les saints et saintes qui, de leur vivant, par profession ou par charité, avaient exercé et pratiqué la médecine. On devait cette fois non seulement donner des avis, mais fournir des médicaments et remèdes gratis, selon les petits moyens de la Faculté.
Renaudot prétendit que c'était là ume imitation et une émulation de PEcole de Paris, qui s'était
l66 THÉOPHRASTE RENAUDOT.
piquée d'honneur sur son exemple et qui profitait de son idée charitable ; il remarquait malignement que les quatre docteurs spécialement préposés pour ce service gratuit du samedi recevaient chacun trente sous des deniers de la Faculté. La Faculté, au contraire, protestait contre toute idée d'imitation, et soutenait que, dans cet essai de bonne œuvre publique, elle n'avait eu à s'inspirer que d'elle-même et de son amour du bien.
Toutes ces discussions, où le mot de chainté revenait sans cesse, ne se passaient point sans grand renfort d'invectives des deux parts. Renaudot, cependant, seul contre cette meute, se tenait forcément sur la défensive, et restait quand même, relativement du moins, très modéré dans ses ripostes. Les pamphlétaires de la Faculté, au contraire, irrités de l'insuccès de leur démarche auprès du cardinal, redoublaient chaque jour de violence et accablaient ce malheureux Théophraste des injures les plus infamantes.
Renaudot n'était pas facile à émouvoir. Un jour Cependant il perdit patience. Exaspéré par les outrages que Guy Patin lui avait prodigués dans une préface latine mise par lui aux œuvres de Sennert, et aussi, peut-être, enhardi par les préférences marquées du cardinal dans la circonstance
ci-dessus, il eut le courage d'attaquer à son tour, et adressa aux Requêtes de THôtel une plainte contre son insulteur ; mais il en fut débouté. Patin plaida lui-même sa cause, en présence, dit-il, de quatre mille personnes, et il fit si bien rire la galerie et les juges qu'il les désarma. Il triomphe de
cette victoire avec toute sa verve et son orgueil : . ...
« Pour le Gazetier, Jamais son nez ne fut accommodé comme je Tai accommodé le 14 d'août de Tan passé aux Requêtes de l'Hôtel, en présence de quatre mille personnes. Ce qui m'en fâche, c'est que habet frontem meretricis^ nescit erubescere. On n'a j'amais vu une application si heureuse que celle de saint Jérôme, epistola 100, ad Bonasium^ contre le nebiUo et blatero : car voilà les deux mots dont il me fit procès, qui est néanmoins une qualité qu'il s'est acquise par arrêt solennellement donné en l'audience. Je n'avais rien écrit de mon plaidoyer, et parlai sur-lechamp, par cœur, près de sept quarts d^heure. » (Lettre du 12 août 1643.)
Quatre ans après, il revient avec complaisance sur cette victoire, et en parle comme s'il était encore au lendemain: « Mon plaidoyer contre le Gazetier n'est pas écrit; depuis cinq ans passés, je n'en ai eu aucun loisir. Je le fis sur-le-champ, sans l'avoir médité, et sans en avoir jamais écrit
une ligne. Deux avocats qui venaient de plaider contre moi, Pun au nom du Gazetier, et Pautre au nom de La Brosse, me mirent en humeur de faire mieux qu'eux et de dire de meilleures choses. L^un ni Pautre ne purent prouver que nebulo et blatero fussent termes injurieux. Ils medonnèrent si beau champ que leurs faibles raisons servirent à me justifier aussi bien que toute Péloquence du monde , et mon innocence me fit obtenir si favorable audience, que j^eus tout Pauditoire et tous les juges pour moi, et censorem. et curiam^ et qiiirites. » (22 août it^j.) Dans ce plaidoyer dont il se montre si fier, plaidoyer plus comique que sérieux, plus macaronique que français, et « qui appartenait mieux à un hôtel de Bourgogne qu^à un barreau », Guy Patin, tout en réitérant ses sarcasmes et ses moqueries, en tournant et retournant son adversaire et en faisant rire la galerie, déclara pourtant, à ce qu'assure Renaudot, qu'il avait entendu parler d'un autre que lui. Ce qui ne Pempêcha pas de le poursuivre de ses quolibets jusqu'en dehors du Palais. Abordant le malheureux gazetier à Pissue de Paudience : « Consolez-vous, monsieur Renaudot, lui dit Pimplacable railleur, vous avez gngné en perdant. — Comment cela? — Vous étiez entré camus, et vous sortez avec un pied de nez. «
LE MÉDECIN. i6q
Quelques mois après cette insigne victoire, la mort de Richelieu mettait le comble à la joie de Guy Patin; il semble placer ces deux événements sur la même ligne : « L'année 1642, écrit-il, m^a été avantageuse par deux rencontres : la condamnation du gazetier Renaudot, et le trépas du cardinal, que je haïssais pourtant de mal qu^il a fait. » Et, par surcroît, le dernier protecteur sur lequel Renaudot pût quelque peu compter, Louis XIII suivait de près son ministre dans la tombe.
La Faculté put alors donner un libre cours à ses rancunes. Elle s^efforça d'abord de perdre Renaudot dans Pesprit de la régente, aux ennemis de laquelle on Taccusait d'avoir, en toute occasion, ouvert sa gazette; on insistait notamment sur un article du numéro du 4 juin i633, où la reine pouvait se trouver personnellement offensée.
Renaudot, qui ne pouvait ignorer ces menées, para le coup d'une manière fort adroite, en adressant à la reine une Requête en faveur des pauvres du royaume. On remarquera Fhabileté de cet intitulé; il ne laisse pas pressentir le véritable objet de la requête ; ce n'est qu'incidemment que le suppliant paraîtra amené à parler des accusations dirigées contre lui ; ce qui le conduit au pied du Th. Renaudot. 3**
trône, ce n'est pas son intérêt personnel, c^est celui de ses pauvres malades.
Il expose qu'il exerce depuis vingt-cinq ans la charge de commissaire général des pauvres malades, auxquels il procure gratuitement le conseil de quinze ou vingt médecins et les remèdes à leurs maladies; qu'il en a guéri et médicamenté à ses frais plus de vingt mille; qu'il avait dû demander au défunt roi un emplacement pour y bâtir à ses frais un hôtel dans lequel la foule toujours grossissante des malades qui se présentaient à ses consultations fût plus au large et commodément reçue; que, sa demande ayant été renvoyée aux trésoriers généraux de France, ils en avaient pris l'avis des maîtres des œuvres publiques , et tant les uns que les autres, après plusieurs descentes sur les lieux et avoir vu les voisins^ avaient certifié les commodités que le public en recevrait; sur tous lesquels avis et sur les plans et devis des lieux, le roi défunt lui avait fait expédier ses Lettres patentes en bonne forme, avec adresse au Parlement pour y être vérifiées et enregistrées, mais que cette largesse avait été traversée par des oppositions; que, cependant, les malades encombraient de plus en plus les abords de son logis, au point de le rendre de diflftcile accès à toutes autres personnes; sans parler des artisans et mar-
chands qui occupaient tous les jours, avec leurs marchandises et manufactures , les avenues et entrées du Bureau d'adresse, pour ce qu'ils y en trouvaient le débit par Taffluence du peuple qui se portait à cette nouveauté, et qui menaçait d^obstruer ledit bureau et de le priver de ses autres usages.
Il demande donc à la reine la permission de lui indiquer d^autres emplacements. En attendant, il essaiera de soutenir les grands frais que chacun peut s^imaginer, en considérant ce que c'est que fournir gratuitement, à Paris, les remèdes à tous v«nants. Il espère d'autant plus que^ grâce à Tintercession de la duchesse de Chevreuse, il a plu à Sa Majesté de se rendre protectrice de ces charitables consultations pour les pauvres malades.
Passant ensuite, par uneiiabile transition, de la santé de ses malades à la défense du gazetier : « On ne peut faire de bien en France qui ne soit approuvé d'une si bonne princesse, trop équitable pour s'arrêter aux mauvaises impressions que les esprits malfaisants lui veulent donner, tâchant de rappeler en sa mémoire ce qui s'est passé il y a plus de dix ans dans les affaires d'Etat, dont sa plume n'était que grefïière. Voulait-on que, pendant que tout obéissait dans le royaume, Renaudot s'opposât seul aux commandements précis
qu'il recevait de la part de Fintelligence motrice de l'État dans Pexercice de sa charge ?
« Chacun sait que le roi défunt ne lisait pas seulement mes gazettes, et n'y souffrait pas le , moindre défaut , mais qu'il m'envoyait presque ordinairement des mémoires pour y employer.
« Etait-ce à moi à examiner les actes du gouvernement? Cet article de la Ga:{ette du 4 juin 1 63 3, qui est le seul dont on a fait du bruit, et pour lequel on tâche, mais en vain, vu l'équité, bonté et justice de Votre Majesté, de m'aliéner l'honneur de ses bonnes volontés, ne saurait donner aucune prise contre moi. L'innocence ne se cache point : il me fut envoyé le matin de ce jourlà par le défunt cardinal duc, de la part du roi, qui avouait toutes ses actions, plus de la moitié desdites gazettes étant déjà imprimées; ce qui fut cause qu'il ne se lut qu'en ce qui restait à tirer....
« Ce que le Conseil du roi défunt me dictait, ce que Sa Majesté approuvait et où elle ne trouvait rien à redire, me doit-il être reproché, après une suite de tant d'années? Peut-on me mettre à sus des mémoires dont je ne suis pas plus responsable que le curé qui les lirait à son prône, que l'huissier ou le trompette qui les publierait?
« Que n'ai-je assez de champ pour opposer à ces mauvais offices qu'on me rend à tort auprès
LE MÉDECIN. IjB
de Votre Majesté tous les éloges que je lui ai donnés en un temps durant lequel il m'a fallu passer par tant de mauvais pas, et lorsque la plupart des autres écrivains se taisaient de V. M., élo2:es si fréquents qu'on en pourrait faire un juste volume!... Et depuis l'heureux avènement de Votre Majesté à la régence, n'ai-je point cherché toutes les occasions de faire sentir à ses peuples Theur et le contentement qu'ils ont et qu'ils doivent attendre d'une telle administration, et de lui rapporter tous nos avantages ! »
Cette humble requête n'avait assurément rien de blessant pour les adversaires de Renaudot, rien qui pût les offenser, si ce n'est peut-être sa sincérité; cependant ils s'émurent de cet « ouvrage de quatre feuillets — ils reviennent à plusieurs reprises sur cette exiguïté — que Renaudot faisait vendre comme un chef-d'œuvre de son esprit », et ils y répondirent par un factum de quarante pages, intitulé : Examen de la Requête présefitée à la Reine pai^ le Ga^etier.
L'auteur de ce libelle^ bourré de latin et de toutes les injures imaginables, n'est pas nommé; mais on reconnaît dès les premières lignes la plume acrimonieuse de l'implacable ennemi de Renaudot; c'est de la rage.
174 théopHrastr renaudot.
« Le maître des Gazettes — il ne faut pas salir le papier de son nom, qui sera odieux et exécrable à la postérité — a débité, ces jours passés, une Requête non moins insolente que téméraire, qu^il a présentée à la Reine. Au lieu de venir en suppliant et en coupable, le ventre à terre et la corde au cou, demander pardon à Sa Majesté, que sa plume médisante a déchirée, avec toute sa famille, dix ou onze ans durant, en toutes les occasions qu^il a pu trouver, il vient, plein de confidence et d^audace, lui demander récompense des injures et des mensonges quMl a forgés et publiés contre Sa Majesté, pour le service, comme il dit, du roi et de rÉîat. »
Renaudot est attaqué dans ce pamphlet comme médecin, comme maître des Bureaux d'adresse et commissaire des pauvres, et comme gazetier ; mais ce qui paraît tenir le plus au cœur du satirique docteur, ce sont les Consultations charitables, et pour les démolir il recourt à un argument non encore employé, la religion.
Il reconnaît d^abord que le défunt roi avait donné à Renaudot le rempart de la ville qui était entre la porte Saint-Antoine et les religieuses du Calvaire; mais la charité n'avait été qu'un masque pour cet usurier. « Son dessein était de faire en la place du rempart une rue et des bàiimenis
LE MÉDECIN. IjS
pour y loger des particuliers, sous pre'texte d^y bâtir un hôtel pour ses Consultations, accompagné d'un jardin médical pour la nécessité des malades. Ce don était de plus de deux cent mille écus, que le premier ministre d^Etat lui avait fait donner contre toutes les maximes politiques et contre les droits de la ville de Paris. C'est pourquoi Messieurs de la ville s''opposèrent à la vérilication des Lettres quUl av-ait obtenues... Il se plaint doucement à la reine que M. le duc d'Uzès lui a ravi le don que le défunt roi lui avait fait; mais il tait discrètement à Sa Majesté le présent que ledit seigneur, pour le dédommager, lui a donné, de deux cents toises de place, lesquelles, au prix de vingt écus la toise que Ton en veut traiter, à ce qu'on dit, valent quatre mille écus. » Que vient-il donc encore demander à la Reine, et à quoi bon ?
« UHôtel-Dieu est pourvu de tout ce qui est nécessaire pour les malades, et mêmement de bons et suffisants médecins, tirés de la faculté^de Paris, hommes sans reproches, nourris et élevés en la religion catholique, et non en la prétendue réformée, tels que sont pour la plupart ceux qui sont appelés aux consultations du Gazetier, étant chose assurée, au rapport de gens d'honneur, que ce consultant réformé retire en son Bureau d'adresse tous ceux que la Faculté refuse, soit pour
Vhérésie^ soit pour l'ignorance, soit pour les
mauvaises mœurs Tandis que les docteurs de
Paris travaillent à la destructionduhuguenotisme par le refus qu^ils font de recevoir parmi eux ceux qui en fonl profession, le Gazetier, qui est un charitable converti, qui a renoncé à Gharenton, et qui fait dire des messes pour la pauvre âme de sa femme, qui est morte huguenotte, travaille à sa protection, et reçoit à ses consultations tous ceux qui sont hérétiques, et qui veulent se venger de Paffront qu^ils peuvent avoir reçu étant refusés par la Faculté, peuplant ainsi Paris de médecins libertins, vagabonds, hérétiques et huguenots....
« Et c'est pour ce ramassis de médecins hétérogènes et hétéroclites du bureau des Gazettes, c'est pour ces mignons d'Esculape que Ton veut bâtir un hôtel charitable ! C'est pour eux qu'on veut faire une nouvelle école et une nouvelleacadémie, au préjudice des médecins de Paris et à la barbe de l'université la plus glorieuse de l'Europe, dans laquelle on veut planter une cinquième faculté ! »
Renaudot, piqué sans doute du reproche d'avoir manqué de souffle dans sa Requête à la Reine, et ne voulant pas demeurer en reste, réponditaux 40 pages de Patin par unfactumde 75 pages, qu'il inti-
tula : Réponse à V Examen de la Requête portée
à son auteur par Machurat, compagnon imprimeur. Je n'en extrairai que deux courts passages, Pun répondant à Taccusation portée contre la foi de Renaudot, l'autre intéressant l'histoire de la Galette., contre laquelle Patin s'était servi des arguments les plus inattendus. C'est le prétendu Machurat qui parle :
« La dent de ce médisant se porte jusqu'à telle impiété que d'être injurieux aux morts. Il trouve à redire, à deuxendroitsdeson libelle, que la femme du sieur Renaudot, qui avait été élevée en la religion prétendue réformée, ayant attendu jusqu'à l'extrémité à se convertir à la foi catholique, et lui ayant donné de grands témoignages qu'elle mourait en la croyance de l'Eglise, il a fait dire des messes pour le salut de son âme. Il ne lui manque sinon d'ajouter le vrai sujet qu'il prend de s'en offenser : c'est qu'il n'a pas de créance en ce saint mystère, et qu'il ignore sa puissance. De quoi sert d'un grand indice la fraude que fit sa femme par son ordre, il y a quelque temps, au curé de sa paroisse, y rendant le pain bénit : car, au lieu d'un écu d'or que la coutume oblige lors un chacun de donner à l'offrande, elle n'y présenta qu'un sou à la clef, enfermé dans du papier. Son mari, pour montrer que cette action
était concertée entre eux, ajoutant cette risée à ceux qui blâmèrent une telle action, que TEglise ne se pouvait offenser si sa femme lui avait présenté les armes de saint Pierre. Admirez cependant jusqu'où s'étend la malice d'un scélérat et d'un impie, de trouver à redire qu'un homme fasse dire un annuel pour l'âme de sa femme. »
Quant à la Ga:{ette^ se déclarant ennemi juré de la réputation des armes du Roi, il a eu assez d'impudence pour avoir fait imprimer et publier que toujoiu^s les Galettes multiplient nos victoires, taisent ou dissimulent nos pertes, mettent nos armes en réputation parmi les étrangers^ grossissent nos armées de troupes imaginaires, exténuent les forces de nos ennemis, rendent nos royaumes florissants en toutes sortes de biens, et ceux de nos ennemis pauvres et nécessiteux^ mettent la tranquillité che^ nous et la discorde avec le désordre che:{ eux : termes qu'il a copiés mot à mot d'un poëme latin imprimé à Anvers il y a huit ans, intitulé Ga^eta parisiensis^ auquel ledit sieur Renaudot répartit en même temps par un autre poëme, qui a pour titre Ga'{eta antuefpiensis^ auquel je renvoie ceux qui seront curieux de voir s'il se sait bien démêler en toutes façons de ceux qui l'entreprennent.
Il blâme Paateur de ces Gazettes de ce que ses narrations tiennent tantôt le parti des huguenots contre les catholiques et tantôt celui des catholiques contre les huguenots', au lieu que, sans parler de Fintérêt que nous avons de conserver nos alliés, plusieurs desquels ne sont pas catholiques, une cervelle mieux timbrée que la sienne aurait conclu de là que celui qu'il blâme observe la principale condition d'un bon historien, qui est d'être sans passion
« Les fourbes gazétiques, dit-il encore, n'ont point acquis de nouvelles terres au roi, elles ne l'ont point fait empereur ; elles n'ont su, jusqu'à présent, persuader aux Electeurs de quitter le parti de la maison d'Autriche ; elles n'ont point empêché les rébellions du Poitou et de la Saintonge, ni les mouvements de la Normandie (où vous remarquerez comme la manie de cet ennemi de la France se plaît, en mentant, à publier nos mauxj même intestins); elles n'ont point augmenté ni les finances^ ni le revenu du roi; elles n'ont point disposé les princes souverains à une paix universelle. Je ne pense point, dit-il, que des services de cette nature puissent avancer beaucoup les affaires du roi et de l'Etat. Se peut-il voir une conséquence plus inepte?... Quelle ef-
l80 THÉOPHRASTË RENAUDOT.
froQterie! s'écrie-t-il encore, de s'imaginer que ses Gazettes servent à TÉtat, et que les mensonges qu'elles étalent perpétuellement le maintiennent et le conservent ! « Tant cet honnête homme a de dépit de quoi il y a eu si longtemps des Gazettes en France, dépit qui lui continuera encore longtemps, vu que, pour user des termes du sieur Renaudot,
^quum est Hac etiam sola nostris ratione placere, Quod tantam inoveant hostili in pectore bilem.
Citons encore ce passage, qui prouve surabondamment la collaboration de Louis XIII à la Ga:{ette :
« Il est encore des plus impudents de vouloir soutenir que le Roi défunt n'envoyait pas de mémoires audit sieur Renaudot pour mettre dans sa Ga^ette^ « pour ce, dit-il, qu'en l'absence du roi et de son Conseil, qui a été quelquefois de huit ou neuf mois, jamais le cours des galettes na été interrompu. » Pauvre fou ! ajotites-y encore : ni ne le sera, nonobstant toutes tes saillies, qui servent à les affermir, d'autant plus que l'on juge par là de leur bonté, par l'aversion qu'y ont tous les méchants, auxquels la passion ôte les sens, comme à toi, qui ne te souviens pas qu'il y a des
LE MEDECIN. l8l
courriers par lesquels le roi peut faire savoir ses volontés d^un bout de son royaume à l'autre, comme le roi défunt a fait plus de deux cents fois audit sieur Renaudot, qui lui faisait tenir aussi règlement toutes ses impressions, la lecture desquelles récréait tellement Sa Majesté, que ceux qui avalent Thonneur de la servir peuvent témoigner qu^elle avait de Timpatience lorsque le retardement des courriers lui différait ce contentement. »
Ce n^est pas, du reste, la seule fois que Renaudot a, dans cette disputej'occasion de défendre sa Ga:{ette :
« Mon introduction des Gazettes en France, dit-il ailleurs, contre lesquelles Tignorance etTorgueil, vos qualités inséparables, vous font user de plus de mépris, est une des inventions de laquelle j'aurais plus de sujet de me glorifier, si j'étais capable de quelque vanité outre ce qu'il en faut pour une juste défense; et ma modestie est désormais plus empêchée de récuser l'applaudissement presque universel de ceux qui s'étonnent que mon style ait pu suffire à tant écrire à tout le monde déjà par l'espace de dix ans^ le plus souvent du soir au matin, et des matières si différentes et si épineuses comme est l'histoire de ce qui se passe au même temps que je l'écris. »
Th. Renaudot. 6
l82 THÉOPHRASTE RENAUDOT.
La Faculté devait perdre une campagne menée avec tant de violence et une si évidente mauvaise foi; elle la perdit en effet, et Mazarin continua à Renaudot la faveur dont Richelieu l'avait honoré. Malheureusement pour ce brave Théophraste, le nouveau ministre n^avait pas hérité de l'autorité de son prédécesseur.
Battus de ce côté, les docteurs de Paris se retournèrent vers les tribunaux. Ils pressèrent le Conseil de se prononcer sur l'appel porté devant lui par Renaudot, il y avait environ trois ans, et ils en obtinrent, au mois d'août 1643, un arrêt qui renvoyait les parties devant le prévôt de Paris, « leur juge naturel ».
Le 9 décembre suivant, une nouvelle sentence du Ghâtelet défend derechef à Renaudot et à ses adhérents d'exercer la médecine, ni faire aucune conférence, consultation ni assemblée dans le Bureau d'adresse ou autres lieux de la ville et faubourgs de Paris, ni de traiter ou panser aucuns malades, sous quelque prétexte que ce soit.
Appel au Parlement par Renaudot, qui demande à être maintenu, lui et ses assistants, en la jouissance de faire des consultations charitables, en exécution de l'arrêt du Conseil d'Etat du roi du 19 décembre 1642, et des Lettres patentes à lui
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délivrées le 7 décembre de la même année, dont il demande Fentérinement.
La cause vint devant la haute Cour dans les derniers jours de février 1644.
Renaudot était assisté de la Faculté de Montpellier, qui, naturellement, avait pris fait et cause pour son champion, et de ses deux fils Isaac et Eusèbe, lesquels, depuis longtemps licenciés, et ayant accompli toutes les formalités requises, demandaient leur admission au doctorat, dont ils demeuraient exclus en haine de leur père. On avait, en effet, tout fait pour leur fermer l'entrée de la carrière. On s'était d'abord longtemps refusé à les admettre aux examens, sous prétexte que l'indignité de leur père rejaillissait sur eux, et quand, enfin, on les y avait admis, on leur avait imposé la plus dure des conditions, une sorte de reniement de leur père, et celui-ci avait eu le courage de leur conseiller d'en passer par là : ils avaient dû s'engager par serment, et par acte public passé devant notaire, à renoncer au commerce de friperie exercé par leur père, moyennant quoi ils avaient été admis aux examens, et reçus successivement bacheliers, puis licenciés. C'était le point essentiel, puisque désormais ils avaient le droit de pratiquer à Paris. Mais on avait jusque-là obstinément refusé de leur donner le bonnet de docteur, et
c'est pour avoir raison de cette injuste résistance qu'ils s'adressaient au Parlement (i).
En faveur de Renàudot comparaissaient encore : un maréchal de France, François de l'Hôpital, plusieurs grands seigneurs et grandes dames, et un nombre considérable d'individus de tout âge et de toute profession, se qualifiantj?^wvre^, et réclamant à ce titre la continuation légale des consultations charitables, en même temps qu'ils attestaient le talent de leur fondateur et l'excellence de ses remèdes.
(i) « On aurait peine à croire à cette abominable tyrannie, dit M. Ghéreau, si nous n'en mettions le témoignage sous les yeux. Voici l'acte que les enfants de Renàudot durent signer pour être admis au baccalauréat :
« Par devant les notaires gardenottes du Roy notre sire au Chastelet de Paris, furent présens M^' Isaac et Eusèbe Renàudot, frères, maistres es arts en l'Université de Paris, estudians en médecine, demeurans rue de la Calandre, au Grand Coq, paroisse Saint-Germain le Vieil. Lesquels ont promis à Messieurs de la Faculté de médecine de cette ville de Paris, qui l'ont ainsi requis d'eux: Qu'au cas qu'ils ayent Thonneur d'estre receus en la qualité de bacheliers de ladite Faculté, et autres degrés d'icelle, comme ils l'espèrent et les en supplient, ils n'exerceront point aucunes des fonctions du Bureau d'adresse, ains s'adonneront entièrement à l'exercice de la médecine. A quoy ils se sont obligés sous l'hypothèque de tous et chascunde leurs biens. Ce fut fait et passé après midy, en l'estude Parque, l'un des notaires soussignés, lexxi^ jour de Mars mil six cent trentehuict. Et ont signé la présente, Renàudot, Eusèbe Renàudot, de Troyes, Parque. »
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La Faculté, dans ses conclusions reconventionnelles, ne se bornait pas à demander purement et simplement la confirmation de la sentence du Châtelet qui interdisait à Renaudot et à ses adhérents Pexercice de la médecine à Paris : elle n^auraitpas trouvé son compte à ce que le procès fût ainsi renfermé dans ses justes limites; il lui fallait du scandale; ce qu'elle voulait, c'était écraser sous la calomnie son redoutable adversaire. Voilà pourquoi, se posant en redresseur de torts, à Taccusation d'exercice illégal de la médecine elle joignit, par une étrange confusion de tous les principes, celui de trafic et d'usure. Sur ce terrain l'envie pouvait se donner plus largement carrière, et nous avons vu quelques-uns de ses admirables arguments.
Elle était soutenue, de son côté, par l'Université de Paris, dont le doyen se porta parti au procès.
Cinq avocats prirent ainsi la parole dans ce débat solennel, sans compter le doyen de la Faculté de médecine et l'avocat général.
L'avocat de Renaudot , dans une harangue courte et pleine de faits, rappela à la Cour les consécrations successives que les divers établissements de son client avaient reçues de l'autorité royale, la protection qui l'avait couvert jusque-là.
l86 ^ THÉOPHRASTE RENAUDOT.
le succès de son enseignement privé, et les services qu'il avait rendus à Phumanité par ses consultations charitables.
C'était là évidemment de puissantes considérations; malheureusement de pareils arguments ne pouvaient avoir de prise sur des juges prévenus ; c'étaient les pires qu'on pût invoquer devant un tribunal impatient de prendre, sur cette autorité royale dont on faisait tant de bruit, une revanche depuis longtemps attendue.
Ces dispositions sont habilement exploitées par l'avocat de la Faculté. Toutes les armes lui sont bonnes pour accabler ce pauvre Renaudot^ le ridicule aussi bien que la calomnie. C'est un ardelio, un proxénète, un vagabond, un industriel sans foi ni loi. Ses tentatives pour faciliter les transactions et procurer au commerce les moyens d'écoulement qui lui manquent : honteux ^trafic ! Ses efforts pour venir en aide aux nécessiteux, son Mont àHmpiété^ infâme usure ! Il veut faire sortir de l'ornière l'art de guérir : charlatanisme ! Il donne gratuitement aux pauvres, avec ses consultations, les nouveaux curatifs que lui fournit la science : charlatanisme, charlatanisme ! Pour comble, il se fait gazetier, courtier de nouvelles, l'équivalent de courtier d'amour!
Et il ne s'arrête pas en si beau chemin; il n'hé-
site pas à fouiller dans les plis les plus intimes de la vie privée de son adversaire, et se fait une arme de ses chagrins domestiques. Il le raille sur son nez. Il va même jusqu'à lui contester la légitimité de son prénom de Théophraste, qu'il trouve trop pompeux pour qu'il ne soit pas emprunté, et, à ce propos, il le compare au caméléon, en citant un passage de TertuUien de Pallio : Capit bestiola vermiculiim nomen graitde; mais regardez-le de près, ridebis aiidaciam et gratiam nomini s.
Mais ce n'est pas tout. Voulez- vous savoir jusqu'où allait la rare subtilité de ce digne avocat de la routine et de l'envie? Suivez bien ce raisonnement : ce L'origine et les mœurs de Renaudot sont à considérer. Il est né à Loudun, où il est certain, de par Laubardemont, que les démons ont établi leur domicile; il a témoigné avoir une partie de leurs secrets et de leurs ruses. En effet, TertuUien remarquait dans son Apologétique — et il cite le passage — deux circonstances qui avaient mis le diable en crédit : le débit des nouvelles et celui des recettes pour les maladies. » Or, Renaudot est gazetier, il veut être empirique, il est né à Loudun : donc
Et c'est au milieu du dix-septième siècle, en plein Parlement, que se débitaient de pareilles
l88 THÉOPHRASTE RENAUDOT.
sottises. Il faut dire aussi que le bûcher d'Urbain Grandier était à peine éteint.
Je passe sur les autres plaidoyers pour arriver au bouquet, à -la harangue du doyen de la Faculté de médecine , harangue latine , selon Pusage du temps , mais plus emphatique encore. Il me semble voir cet illustre Diafoirus se pavanant « devant le plus beau monde de Paris », tout fier de faire étalage de sa science. Il commence par invoquer les dieux immortels contre toutes les violations de la charité chrétienne dont le Gazetier s'est rendu coupable, et, comme pour donner à Finstant même une idée de sa manière d'entendre la charité, il s'étend avec complaisance sur les défauts physiques de son adversaire; il le représente aux juges comme un monstre difforme, auquel il est urgent d'interdire l'exercice de la médecine, parce qu'il est capable d'effrayer les malades par sa laideur, et d'exercer une influence funeste sur leur imagination. Il le compare sans pitié au célèbre Zopyre, à cet infortuné Déiphobe que Virgile nous représente après sa mutilation, lacerum crudelite?- Oî^a. Et pour prouver qu'il sait son Virgile, il ajoute ironiquementj en s'adressant à ce pauvre camus :
Huç adeSj o formose puer ! tibi lilia plenis Ecce feriint Nymphce calathis...
Comment s'étonner que Renaudot ait succombé sous de telles accusations?
La Faculté de Montpellier ne fut pas moins malmenée; elle fut écrasée sous le poids d'arguments de la même force : « Toutes les autres corporations rejettent les étrangers qui n'ont pas fait leurs preuves. C'est le propre des corps naturels de rejeter tout ce qui est d'une substance étrangère, et pour cela nous ressentons une faculté expultrice pour purger le corps des excréments et mauvaises humeurs. La Faculté est une mère qui doit étouffer tous ces avortons, ces môles inanimés, ces superfétations qui n'engendrent que de la corruption et de la pourriture. »
Enfin, après quatre jours de plaidoiries, cet inique procès fut terminé par un arrêt solennel, dont voici le texte :
« La Cour ordonne que ce dont est appel sortira son effet;
« Ordonne que, dans la huitaine , la Faculté s'assemblera pour faire un projet de règlement pour les consultations charitables, et icelui apporter à la Cour, pour icelle en ordonner ce que de raison;
« Ordonne que Renaudot présentera à ladite Cour les Lettres patentes adressées à icelui par lui obtenues pour l'établissement du Bureau et per-
mission de vendre à grâce; et cependant lui fait expressément défense de plus vendre ni prêter à Favenir sur gages, jusqu^à ce qu'autrement par la Cour en ait été autrement ordonné;
a Et que les officiers du Ghâtelet se transporteront chez le^it Renaudot pour faire inventaire de toutes les hardes qui se trouveront en sa maison, pour les rendre à qui il appartiendra. »
Quant àPaffaire des fils de Renaudot, il fut déclaré qu'il y serait fait droit séparément.
C'est alors qu'il faut entendre les éclats de Guy Patin; il triomphe avec une sorte de joie cruelle, et ses lettres de 1644 sont toutes pleines de ses bulletins de victoire :
« Un grand et solennel arrêt de la Cour, donné à l'audience publique, après les plaidoyers de cinq avocats et quatre jours de plaidoiries, a renversé toutes les prétentions du Gazetier , et a aussi abattu son Bureau, où il exerçait une juiverie horrible et mille autres infâmes métiers (14 mars). — Le Gazetier ne pouvait pas se contenir dans la médecine, qu'il n'a jamais exercée, ayant toujours tâché de faire quelqu'autre métier pour gagner sa vie, comme de maître d'école, d'écrivain, de pédant, de surveillant dans le huguenotisme, de gazetier, d'usurier, de chimiste, etc. Le métier
qu'il a le moins fait est la médecine, qu'il ne saura jamais. C'est un fanfaron et un ardelio, duquel le caquet a été rabaissé par cet arrêt, que nous n'avons pas tant obtenu par notre puissance que par la justice et la bonté de notre cause, laquelle était fondée sur une police nécessaire en une si grande ville contre l'irruption de tant de barbares qui eussent ici exercé l!écorcherie, au lieu d'y faire la médecine. » (9 juin.)
« Je vous dirai, écrit-il à Spon (8 mars), qu'enfin le Gazetier, après avoir été condamné au Châtelet, l'a été aussi à la Cour, mais fort solennellement, par un arrêt d'audience publique prononcé par M. le premier président. Cinq avocats y ont été ouïs, savoir : celui du Gazetier, celui de ses enfants, celui qui a plaidé pour les médecins de Montpellier, qui étaient ici ses adhérents, celui qui plaidait pour notre Faculté, et celui qui est intervenu en notre cause de la part du recteur de l'Université. Notre doyen a aussi harangué en latin, en présence du plus beau monde de Paris. Enfin, M. l'avocat général Talon donna ses conclusions par un plaidoyer de trois-quarts d'heure, plein d'éloquence, de beaux passages bien triés et de bonnes raisons, et conclut que le Gazetier ni ses adhérents n'avaient nul droit de faire la médecine à Paris, de quelque université qu'ils fussent doc-
teurs, s'ils n'étaient approuvés de notre Faculté, ou des médecins du roi, ou de quelque prince du sang servant actuellement. Puis après il demanda justice à la Cour pour les usures du Gazctier et pour tant d'autres métiers dont il se mêle, qui sont détendus. La Cour, suivant ses conclusions, confirma la sentence du Ghâtelet, ordonna que le Gazetier cesserait toutes ses conférences et consultations charitables, tous ses prêts sur gages et vilains négoces, et même sa chimie, de peur ce dit M. Talon, que cet homme, qui a tant envie d'en avoir par droit et sans droite n'ait enfin envie d''jr faire la fausse monnaie (i). »
Il triomphe particulièrement de Péchec des fils de Renaudot : « Le pauvre diable est bien humilié. Il voudrait seulement bien que nous eussions pardonné à ses deux fils en leur donnant le bonnet après lequel ils attendent et attendront longtemps encore. » Et cela lui paraît une victoire admirable : « Tous les hommes particuliers meurent, mais les compagnies ne meurent point. Le plus puissant homme qui ait été depuis cent
(i) Dans l'extrait des Registres de la Gourde Parlement (1644) où est relaté le plaidoyer de M. Talon, on ne trouve point cette phrase, que M. Talon ne laissa peut-être échapper qu'en conversation, si tant est qu'^elle ne soit pas simplement de l'invention de Guy Patin.
LE MÉDECIN. igB
ans en Europe, sans avoir la tête couronnée, a été le cardinal de Richelieu; il a fait trembler toute la /:erre; il a fait peur à Rome, il a rudement traité et secoué le roi d'Espagne; et néanmoins il n'a pu faire recevoir dans notre compagnie les deux fils duGazetier, qui étaient licenciés, et qui ne seront de longtemps docteurs ».
Disons tout de suite qu'ils ne le furent, en effet, que quatre ans plus tard, et après avoir encore une fois désavoué devant notaires tout ce qui avait été fait par leur père. « tant en libelles que procédures quelconques ».
On voit à quel point le Parlement et les gens du roi entraient avant et prenaient part dans les guerres de corps contre les libres survenants. Ce qu'il y eut surtout de déplorable dans cette affaire, c'est que les juges de Renaudot ne montrèrent pas plus de lumière que ses adversaires ne moiitrèrent de bonne foi.
Je ferai cependant remarquer que l'arrêt du Parlement est loin d'avoir la portée, d'être aussi accablant pour Renaudot, que le donnent à entendre toutes les biographies,, tous ceux qui ont eu occasion de parler de ce procjs. Il ne porte que sur deux points : l'exercice de la médecine à Paris, et les ventes à grâce, et il n'est définitif que
sur le premier : il confirme seulement le monopole prétendu par la Faculté de médecine de Paris, monopole suranné, absurde, mais qui avait pour lui le temps et la loi. Sur le second point, il n^est en quelque sorte que préjudiciel, la décision définitive est renvoyée après la production par Renaudot des titres en vertu desquels il avait/ établi ces ventes. Il est vrai que le Parlement était bien décidé à ne pas sanctionner ces titres, qu'il connaissait parfaitement. C'est pour cela qu'il ordonna provisoirement la fermeture du Mont-de- Piété, et cette fermeture entraînait forcément la remise aux déposants des objets par eux engagés. Le Parlement, du reste, ne méconnaissait point l'utilité des établissements qu'il condamnait. On vient de voir qu'en mêmetemps qu'il faisait fermer le dispensaire de Renaudot, il ordonnait à la Faculté d'en ouvrir d'autres sans le moindre délai; et quelques années après il n'hésitait pas à enregistrer les édits qui prescrivaient l'ouverture de Monts-de-Piété dans les principales villes du royaume, et absolument sur les mêmes bases que celui de Renaudot, bases, du reste, qui lui avaient été imposées par le gouvernement (i).
(i) Pour ce procès, voir dans les Causeries du lundi (VIII, 79) un très brillant article sur Guy Patin, dont j'ai
LE MÉDECIN. IQS
Quoi qu'il en soit, ce dut être un bien vif chagrinpourcethonnêteThéophraste de voir détruites, par de mesquines rancunes, ces institutions charitables dans lesquelles il avait mis toute son âme.
Sa fortune souffrit-elle de cette iniquité ? C'est possible. L'arrêt du Parlement s'était borné à ordonner la restitution aux intéressés des objets déposés au Mont-de-Piété; il n'avait pas dit à quelles conditions se ferait cette restitution. Seraitce, comme l'équité l'aurait voulu, contre le remboursement des avances qui avaient été laites ? L'opération n'eût pas été très pratique. Dans tous les cas, on peut penser que les intérêts de Renaudot furent peu ménagés.
Mais de là à la ruine qui, selon les biographes, aurait été pour lui la suite de ce procès, il y a loin; admettre même cette supposition serait donner raison à ses ennemis, qui l'accusaient de trafiquer de la misère, de vivre d'usure.
Et, d'ailleurs, ne conservait-il pas ses charges de Maître et intendant général des Bureaux d'adresse et de Commissaire général des pauvres du royaume, charges plus ou moins lucratives, mais
fait largement mon profit — Voir aussi Maurice Ravnaud, les Médecins du temps de Molière, p. 265 et s.
non purement honorifiques, il nous Tapprend luimême? Rappelant quelque part Parrêt du Conseil de 1618 qui Tinvestit de cette dernière charge, il dit « qu'yen exécution, il a touché des gages et appointements de Sa Majesté, qu''il a employés à établir ce fameux Bureau d^adresse d'où sont sorties depuis tant de belles inventions, telles que sont la Ga:{ette^ les Conférences, les Consultations charitables pour les pauvres malades, et infinité d'autres choses également utiles et approuvées d'un chacun ».
Enfin, la maison du Grand-Coq restait debout, ainsi que la Ga\ette^ qui, à elle seule, pouvait suffire à la fortune de son propriétaire (i). Mazarin, en effet, avait appris de Richelieu Futilité de ce nouvel instrument de gouvernement; il en comprit bien mieux encore l'importance au milieu des troubles qui suivirent son avènement au pouvoir, et Renaudot était devenu un de ses plus intimes confidents.
(r) Je lis dans une pièce postérieure de cinq ans à l'arrêt du Parlement:
... Si de toutes vos défaites Vous me demandie:^ les galettes.
Il faudrait être Renaudot, Qui les donne à ses fis en dot, Avoir Jes mêmes avantage"^, , Ses lieux communs et tous ses gages.
Nous avons la preuve de cette intimité entre le ministre et le Gazetier, intimité qui témoigne, à la fois, de la puissance du journal dès son origine, et de Phabileté du premier des journalistes français, dans les nombreux pamphlets que la Fronde leur décocha conjointement, et dans quelques-uns desquels on reconnaît aisément la plume acerbe de Guy Patin. Nous avons déjà reproduit un de ces libelles, le Voyage de Renaudot à la Coiw (siiprà, p. 126) ; citons encore quelques traits de la Conférence secrète du cardinal Ma^arin avec le Cafetier, envoyée de Bruxelles le 7 mai 1649 :
« Le cardinal Mazarin. — Monsieur Renaudot, mon bon ami, c^est maintenant plus que jamais que j^ai besoin de tes inventions et de ta plume. Tu vois Pétat où je suis réduit, tu vois Forage qui s^est élevé : il ne faut pas de moindre adresse que la tienne pour en détourner Peffort, sous lequel je ne puis que périr, s'il vient à fondre.
« Le Gazetier. — Monseigneur, je crois que V. E. me joue à son ordinaire. Jamais elle ne fut plus heureuse qu^elle est à présent; elle ne fut jamais si puissante et si honorée, ni avec tant de respect... »
« Le Cardinal. — Renaudot, trêve de compliments. Ces flatteries ont été bonnes durant quatre ou cinq ans, pendant lesquels tout ce que tu viens de dire m'était un grand motif de gloire et de satisfaction; mais, à présent, la charrue est tournée...
« Le Gazetier. — Monseigneur, ce n'est pas le bruit commun. V. E. n'ignore pas qu'il ne me serait pas caché : tous ceux qui me donnent des avis sont des gens d'honneur, et qui savent tout ce qui se passe de jour et de nuit; j'ai mes enfants à Paris qui voient les meilleures compagnies, qui font la Galette pour le Parlement, où l'on n'oublie rien, et, dans tous les mémoires que je reçois des uns et des autres, je ne vois rien qui vous doive toucher le cœur que d'une passion de gloire et de générosité... »
Et la comédie se poursuit ainsi pendant quarante pages in-4°. Renaudot énumère tout ce qu'il a fait jusque-là pour le cardinal ; il propose ses plans, que discute Mazarin, et discute à son tour ceux de ce dernier. Enfin, les deux compères se séparent en se faisant mutuellement les plus grandes protestations.
« Le Gazetier. — Monseigneur, aussitôt que j'aurai achevé quelques feuilles qui me restent
pour parer aux coups 4u gazetier de Cologne, je travaillerai suivant les sentiments de Votre Eminence, et avec tant d'adresse qu*'elle aura sujet de me croire son très humble serviteur.
« Le Cardinal. — Va, Renaudot, et que je t'embrasse, pour arrhes de la récompense que tu dois espérer. »
Qu'on fasse aussi large que l'on voudra la part de la satire, de la passion, il n'en restera pas moins que Renaudot jouissait auprès du premier ministre, à la cour même, d'une faveur toute particulière, que ses services y étaient fort appréciés, et l'on peut supposer' qu'ils étaient récompensés en conséquence.
Si donc il ne laissa point de fortune, il faut en chercher la cause ailleurs que dans l'interdiction des ventes à grâce. Pour ma part, j'en trouverais une explication bien suffisante dans son désintéressement, dans son inépuisable charité. Les pamphlets, pas plus que les arrêts, ne pouvaient prévaloir contre le bon sens public. Renaudot, malgré tout, avait conservé la réputation d'un savant médecin et d'un homme de bien; et, en dépit de la Faculté, il continua jusqu'à son dernier jour à faire jouir le public de ses « innocentes inventions », à prodiguer aux pauvres son temps, ses
conseils et ses remèdes chimiques, dont il eut la satisfaction de voir le triomphe. Il nous Ta déjà dit lui-même, dans la naïveté de son âme, et on le redira sur sa tombe : « Se reconnaissant né au bien public^ il y sacrifia le plus beau de sa vie, sans autre récompense que celle dont la vertu se paie par ses mains. »
Portrait de Renaudot. — Son caractère. — Quelques détails sur sa vie privée. — 5^5 enfants. — Sa mort.
in E docteur Roubaud a crayonné, diaprés le portrait qui se voit en tête de la collection de la Ga:{ette, une silhouette de Renaudot qui, pour être un peu forcée, ne manque pas de vérité,
« Malgré un front vaste et des yeux largement fendus, la physionomie de Renaudot manquait à la fois de grâce et de noblesse, parce que Porgane qui donne cette double expression, c^est-à-dire le nez, était court et largement épaté ; de plus, et comme pour aggraver l'impression fâcheuse que tout d'abord produisait ce nez camard, les cheveux étaient rares sur la tête, et les poils, raides et clairsemés, dessinaient une barbe et des moustaches incultes et hérissées. Cependant ces détails anatomiques, si l'on peut ainsi dire, étaient relevés par
l'expression d'un regard tout à la fois vif, intelligent et bon, et Ton sentait que, sous ce front dénudé et sillonné de rides, bouillonnait un esprit primesautier et d'une rare activité. Un grand col de toile blanche, étalé sur un pourpoint boutonné dans toute sa hauteur, donnait à la physionomie du visiteur (Renaudot était censé en visite chez Vaultier, médecin de Marie de Médicis) un air de jeunesse et de vigueur qui tempérait la difformité du nez, l'austérité des rides, la rigidité de la barbe et la sévérité du costume. Celui-ci, en effet, tout entier de couleur noire, se composait d'un pourpoint boutonné jusqu'au cou, d'un haut-dechausses à légers bouffants, et de bas exactement moulés sur les jambes ; cependant, il ne manquait d'élégance, ni dans la coupe ni dans le choix des étoffes, et il était surtout porté avec une grâce et une facilité qui trahissaient chez son propriétaire le goût de la richesse et la fréquentation du grand monde (i). »
Cette légère difformité dont Renaudot était affligé était pour ses ennemis le sujet d'intarissables sarcasmes, dont nous avons déjà rencontré quelques échantillons. En voici encore un, qui
(i) Théophraste Renaudot, créateur du Journalisme en France, plaquette appartenant au genre qu'on appelle roman historique.
l'homme. 2o5
donnera la mesure des gentillesses que lui prodiguaient les loustics de la Faculté :