‹ Theorie de l'art du comédienChapitre 35 sur 131 · ÉLOQUENCE · texte numérisé non relu

ÉLOQUENCE

Talent d'émouvoir.

L'éloquence est la faculté d'agir sur les esprits et sur les âmes , par le moyen de la parole ; sur les esprits , par l'instruction ; sur les âmes y par les émotions.

On peut appeler aussi l'éloquence , l'art de convaincre à force de passionner. Qu'est-ce qu*être éloquent ? Si on se borne à la force du terme , ce n'est autre chose que bien parler ; mais l'usage a donné à ce mot, dans nos idées, un sens plus noble et plus étendu.

Plaire , toucher , attacher , règle pour l'o-

146 MAI9TJKI. THÉÂTRAL.

rateur en général, et pourTacteur. L'éloquence naquit chez les Romains avec la liberté ; c'està-dire avec la république. Le premier théâtre de l'éloquence dans le monde connu fut la Grèce, ou plutôt Athènes.

Être ^quent c'est faire passer avec rapîdtlé, et impi4mer avec force dans ÏAme des autres , lé sentiment profond dfont on est pénétré ; cède définition est d'autant plus juste qu'elle s'ap^ pli^e xpème à T'éloqueace du silence tt à coUe du geste.

L'él^uence est un talent et non un art; car l'art s'acquiert par l'étude et Teitercicc , et l'éloquence est un don de la nature.

Les règles ne rendront jamais un ouvrage ou un discours éloquent ; elles servent ^3e^llement à empêcher que les endroits vraiment éloquens et dictés par la nature, ne soient défigurés par d'autres fruits de la négfigenx^e ou du mauvais goût.

Shakespeare a fait sans le secours des règles, le monologue admirable d'HamIet ; avec le secours des règles il eût évité la scène Ixarbare et dégoûtante des fossoyeurs.

îj'iloquence affecte deux cacactères prîricîpaux qui répondent aux deux moyefis par lesquels les hommes s€> 'laissent maîtriser : Ta force et hi douceur.

I>ao3 b fMremiei: geore, sévère , yéhémeme , hanitô) elle jkozme et su):^ugue.Daus le seeoiid, persua^v^ , elle obtient par un charme irrésislible, ce qu'on eût tenté vainement d'emporm par d-^uireis mayetts. La déclamation se tààuil ^ufiâi à f^s deux: genres principaux ; on pourrait £n adopter un autre pour le discours ordinaire , qu'on appellerait /^z»jP!âr^' , iorsqu'il m s'agiraii d'émouvoir aucune passion.

Quand on a de grandes choses à dire, et qu'on les a bien méditées , dit Fénélon , pour peu que l'on ait du génie , Fon est toujours éloquent.

Cicéron dit que l'éloquence diffère des autres arts , en ce qu'elle n'a point de limites marquées et qu'elle n*est resserrée par aucunes bornes , au lieu que ceux-ci ont les leurs.

L'éloquence agit ou comme un feu qui pénptre avec force, qu qui s'insipue ra;pidem.eiit ; 0)j çpiame l'éclair qui éblouit , o^ comme la foudre qui se précipite.

Jlfapx po,i^]txig^sjter poi^ sç ,feif^ ^^W^fiP ^^ déterminer promptement ; graduer pour SÇ faille ^^jl^er etp^otdwe j^wç iQjçiguç jjqj^i^ipaf.ipn .

Cette grandeur de génie que.ïiftBîs^n^f^.J'PÎO'mm^ ,>^tq^e fto^i^s çhertçi^oîi^^ MÇ m r^^^cs^tre plus que rarement. C'est un don du Gici, i^t

l48 MA.NUEL THÉÂTRAL.

l'ouvrage de plusieurs siècles; car outre la naissance heureuse pour la prononciation , l'assemblage des seules qualités naturelles requisespour réussir en l'art de parler est extrêmement rare.

On aurait un prodigieux avantage , disait Hérault de SécheUes en 1790^ soit comme homme du monde , soit commie orateur, si l'on était venu à bout de réunir :

cr Le ton tantôt éloquent et fort, tantôt fin et délié , toujours retenu de M. Thomas.

Là air inspiré , l'expression enthousiaste et poétique de l'abbé Arnaud.

La tournure piquante, élégante, académique de Vabbé Delille.

La voix forte et mâle, le port noble, colère, le g-e^fe majestueux, la Jranc/use ûère et bonne de Larii^e.

V affabilité gaie et chevaleresque du comte de Merifille.

' Je ne sais quoi , mais quelque chose dans la mémoire effrontée et le courage honteux de Vabbé Maury.

hes pinces mordicantes de l'esprit de Cham-fort,

Ijdi liberté, l'aisance, la grdce théâtrale tl sociale de Mole,

Le ton noble et poli , l'esprit de justice de M. Ducis.

MAIflTEL THÉÂTRAL. 149

La répartie piquante et soudaine Vie ma-^ iaméde Mongl ." /■>.

V attitude et la voix politise , sout^ûe \ royale,r de mademoiselle C/a/ro«.

V accent bas , calme , profond ; le ton de découverte, IW/ roulant ou fixé, la manière* de lever la tête , de plier le front de M.::' Garât.

La parole diviseuse, précise, vouée à de grands objets , soit politiques^ soit gi*acieuk , deM. CerUttL

L'air d^un homme à part , isolé , le ton bonhomme qui conte des histoires et sème les vérités, de M. de Buffbn,

Les Tfianières sensibles: , naturelles et simples de Gérhier.

Le silence du célèbre Franklin.

U audace verbeuse et brillantée de l'abbé Fauchét.

Layaa&té intrépidé , là voîx haute de Bonnières.

Le coup de gueule dur et ferme de Martin...

Le débit concentré , riche d'inflexions , les éclats soudains et perçans du f2Lmeux Lekain,

hespoumons infatigables et vastes , l'air sim^ pie et convaincu du père Beauregard.

La candeur jeune , intéressante , de la dç-» clamation de 6V. PhaL

l5o KAJfUBL THSATIUL.

Les beaujt gestes , les mains ^ l'acK^enl {)aternel , l'éclat vigoureux et eatrauielni dans le débit de Brizard.

Les harangues lotlgaés et soiidainab , kl piïér se&çe d'esprit , la voix forte de UEsprémeidl.

La manière de conter de d'Alembert.

ha parole vive et expansive de La^ater^

Uentretien continu et bien français de MarmonteL

Ltejeu d'artifice , les étincelles piquantes dé Barihe.

Le génie danalise ^ le scepticisme et; rintel* ligence chercheuse de M. de la Grange, -

Enfin la tournure siin|de mais supérieure , V esprit sérieux ^ étendu^ calculateur ,v instruit dans tous les genres , V habitude consks^nie | et Tamour des détails, de M. de Condoroet.

Si des principes et des réflexions sur l'élo*quence ne se rapportent pas positivement à Tart théâtral , ils peuvent cependant liïi être très-ut'des; c'est pourquoi nous en avons parle, et d'ailleurs, sous certains rapports , beaucoup des qualités remarquées et désirées chez les orateurs , peuvent s^appliquer aux acteurs.

« J'avoue , dit Là Harpe, que je ttlè bôttoiais rien de plus beau que dé pouvoir, par lé tâliâfat de là parole^ fixer l'attention de^ hômteie» Rassemblés , charmer les esprits , gouverner les

MJLTfXIEL THÉÂTRAL. l5il

volontés , les pousser ou les reienir à son gré.

Ge talent a toujours fleuri , toujours <i<Kmîiié

chez les peuples libres et surtout daua itë état/s

paisibles.

» Qu'y a^t-ril de plus admirable qiij^ de voîi! iw

seul iK^uuey ou du moins quelques hoittuA^^

seJËEÛre une puissance particulière ^'un€ facul^

naturelle à tous ^ Quoi de plus agrlfeblb à V.^àr

prie et à l'oreille qu'un discours , poli , Wîlé ^

rempli de pensées sages et d'expressions nobba?

Quel magnifique pouvoir que celui qui' ^(^âiet

à la Toix d^on seul homme 1^ Bao^ivemens d^

to«ct un peuple , la religion des jauges, et la

dignité du sénat? Qu'y a-t-il de plus généreùiL

et de plus loyal que de secourir les supplions.,

tie relever ceux qui ^nt obatt^us ^ d'écarter

}ôs périls, d'assurer aux h<»93mes leur vîe\, leur

liberté ^ leur pairie? Enfii;! quel précieux avan-

iagà d'avoir toujours à la Q»âin de$ ^rmes qui

peuvent servir à votre défense et à celle dcis

autres , à défier les méchans ^ ou à repousser

leurs attaques ! . . .

» Je dirai à celui qui voudrait devenir éloquent : commencez par être un bon citoyen, c'est-à-dire un honnête homme ; car l'un ne va pas sans l'autre. — Aimez-vous^ avant tout , la patrie , la justice et la vérité ? Vous sentez-vous incapable de les trahir jamais pour quelque in-

l5a MJL^VEh THÉATEAL.

térét que ce soit ? La seule idée de flatter un moment le crime , ou de méconnaître la vertu, vous fait-elle reculer de honte et d'horreur ? Si vous êtes tel, parlez , ne craignez rien; si la nature vous a donné du talent , vous pourrez tout faire ; si elle vous en a refusé ^ vous ferez encore quelque chose de remarquable ; d'abord votre devcfir, ensuite un bien réel, celui de donner un bon exemple aux. autres , et à la bonne cause un défenseur de plus. »

On n'admirait pas seulement Démpsthènes pour l'énergie et la véhémence qui 1^ caractérisent; on admirait en lui la réunion des qualités qui paraissent incompatibles. (^ était frappé de ce discours également simple et ^ablime; noble ex, familier; précis et harmonique; impétueux et méthodique; véhément et subtil} plein et rapide; travaillé et naturel; et ce qui doit surprendre plus que tout le reste, énergique et délicat.

MÂIfUEL THÉÂTRAL.

^araiïHt U$ (SiuUuts <iûix^i$ U Va^tid^nxil

Page 1