LIVRE IV. SECTION VIU
^ K. Lésion en traDsition; ce bonheur n'ayant presque aucune connexité avec celui de la veîUe» et n'acheminant pas il celui du lendemain.
Y \. Lésion d'unilëisme en direct et inverse, en ce que Clôon n'est point entouré de gens qui partagent son bien-être, qui puissent y rattacher leur bonheur futur, et qui aient dû à Cléon leur bonheur passé.
Mais combien cette heureuse journée va diminuer de prix, si Ton porte ses regards sur le lendemain ! On verra la mécanique taussée en plein, et l'attraction en défaut dès le lever. J'ai supposé aujourd'hui un puissant ressort pour arracher du lit notre sybarite; le lendemain on sera fort embarrassé de mettre en jeu pareil stimulant , et Cléon risquera fort d'être trouvé au lit à 8 heures du matin ;. tandis qu'en Harmonie oo est sur qu'un jeune homme sera conslannneat inatineux, ne fât'^ce que pour jouir da parcours qui régne entre 4 et 5 heures, et dont l'intérêt' rcrale principalement sur la séance du lever galant où chacun aime à étaler sa conquête, souvent ignorée du public au moment du coucher. Le lever étant un effet difficile à obtenir collectivement, Dieu, dans son plan de Biécanisme domestique, a dû forcer d'attraction sur le lever, et le stimuler par l'app&t d'un brillant parcours.
Si nous supposons qu'un civilisé parvienne é se procurer un seul jour le minimum d'Hafmonie, à douze séances de plaisir et les pivotales, comment pourra-t-il s'en procurer autant les lendemain et surlendemain ; varier seulement pendant un mois ce minimum do douze séances, qui sont en Harmonie le moindre lot du pauvre , tous les jours de sa vie, avec options et variétés sans cesse renaissantes ?
Loin de lé : les civilisés sont si dénués de plaisirs, que
lorsqu'ils ont eu quelque sujet de charme , quelque fête passable , ils en rabâchent pendant une semaine entière. Encore ces fêtes ne sonl-eiles^ dans leur plus grand éclat, que de mauvaises caricatures de celles qu'une Phalange donnera chaque soir, et do l'état de fête continue qui règne dans tous ses travaux et ses repas.
Les 9/10^. des civilisés, au lieu d'avoir chaque jour douze variantes de plaisir, n'ont souvent pas une séance heureuse, mais plutôt des privations accumulées (voyez m, 191 et 555). Tels sont les nombreux forçats de la classe ouvrière , qui sèchent d'ennui toute la semaine , pour aller enfin le dimanche noyer leur chagrin dans le vin. La plupart absorbés par l'inquiétude sur la subsistance d'une famille, n'ont aucun plaisir, et arrivent à la fin de la semaine, de l'année, de la vie, sans autre jouissance que d'avoir réussi à ne pas mourir de faim.
Les Rois mêmes, loin d'atteindre à ce minimum de bonheur à douze séances heureuses, en ont à peine deux en un jour. Harcelés par l'étiquette et les partis, privés à leurs repas de compagnie joyeuse, dépourvus de tout mol^ile d'enthousiasme , ils n'ont souvent que des plaisirs simples qui, k part quelques amours, s'affadissent l'un par Tautre ; ils n'atteignent certes pas, un seul jour de l'année , au quart du bonheur dont jouira chaque jour le plus pauvre des harmoniens.
Par exception, il est quelques civilisés qui réunissant dans le bel âge, vigueur, beauté, richesse et liberté, peuvent encore varier médiocrement leurs plaisirs. On trouve même certaines nations de nuance calme et compatible avec la monotonie; tels sont les Allemands, nation qui est une fies plus aptes à se contenter des mesquineries civilisées. Quant aux peuples ardents au plaisir.
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comme les Français , ils doivent souffrir violemment de courir une carrière aussi restreinte. Aussi sont- ils sans cesse hors d'équilibre , donnant dans les excès qui exténuent et blasent les gens du monde.
Outre rinconvénient de rareté des plaisirs r on ignore complètement en civilisation l'art de les aménager : telle jouissance est usée au bout d'une semaine^ elle se serait soutenue plusieurs mois si on l'eât distribuée avec discernement , par le moyen de variantes nombreuses. Mais la civilisation» en fait de plaisir, mange son blé en herbe, épuise un amusement en peu de temps, faute de variété pour le relayer. Aussi les riches civilisés sont-ils accablés de maladies résultant de ces exeès ; désordre plus sensible en France que par tout ailleurs.
En Harmonie, l'aménagement des plaisirs est calcul de haute politique sociale, fonction des autorités principales. On n'y use aucune jouissance, parce que les relais et nouvautés surabondent. Si tel amusement n'est piquant que de mois en mois, on en a mille autres à mettre en scène dans l'intervaHe.
En règle générale , les journées doivent être différeneiées au moins par tiers, c'est-^-dire qu'en cas de minimum il faut, sur les douze séances de plaisir, une variante de quatre nouveaux plaisirs pour le lendemain, autant pour le surlendemain, et ainsi de suite. M^me proportion sur les journées du riche, estimées à une H'entaine de plaisirs qui exigent une variante portée chaque jour k dix jouissances nouvelles pour le moins.
Et dans celles qui sont permanentes, comme la table , il faut varier, sinon sur le fond, au moins sur les formes, sur les assortiments de la chère et des compagnies. Une table de minimum , servie de 30 à 36 mets , exigera une
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variante de tO à 12 meU du Jour aa lendemaiD : ki compagnies de repas tarient jaaqa'à 5 fois par joor; d'autres variantes sont en périodes de semaine, de mois, d'année , el s'étendent au terme entier d'une vie estimée 144 ans, âge auquel les riches harmontens atteindront plus facilement que les pauvres, par l'extrême variété de plaisirs qui est le plus sûr ou plutôt le seul garant contre les excès.
Quel sujet de réfleûons sur l'erreur de cette philosophie qui place le bonheur en civilisation ! Elle ne raisonne que d'équilibre ; je viens de lui en enseigner les voies.
Pour compléter la leçon, il faudrait disserter sur les maux de tant de civilisés qui , pourvus de santé , fortune et moyens de bien-être, n'arrivent qu'à un extrême malheur. Il suffit souvent d'une passion subversive comme le jeu, pour les accabler de diagrin. D'autres fois, une liaison imprudente en amour vient les assiéger de maladies en pleine santé, interrompre pendant des mois entiers tous leurs plaisirs. Un échec en affaires d'ambition, une place manquée, Finconduite d'une femme, d'un enfant , les revers de parti ou autres disgrâces , empoisonnent la vie de ceux dont on cite la situation comme suprême bonheur. Qu'est-ce donc de ceux que l'indigence accable, et quel parallèle â faire de tant de misères, avec l'immensité de plaisirs qui attendent ces infortunés , et qui leur seront prodigués dés qu'un fondateur aura fait l'épreuve d'où dépend l'issue de civilisation et l'avènement aux destinées heureuses ?
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