LEIPZIG
VEIILAG VON nUNCKER & UUMRLOT
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L'introduction qui suit expliquera comment j'ai été amené à rédiger les deux premières parties de cette Théorie de la monnaie, celles qui sonfintitulées : Exposition des principes et Critique des systèmes. J*ai écrit la troisième, celle qui a pour titre : Desiderata statistiques, en juin et juillet de cette année, dans un moment où j'espérais pouvoir assister à une réunion de statisticiens et d'économistes parmi lesquels se seraient trouvés quelques-uns des hommes les plus compétents du monde entier en matière de monnaie. Il m'avait semblé que je devais soumettre îl de telles autorités un mode précis, défini, de régularisation de la variation de valeur de la monnaie , quelque imparfait qu'il pût être, venant d'un économiste qui n'est pas statisticien, et que, de la discussion, de la critique, de la réfutation môme qui serait faite de cette ébauclie, sortirait peut-être la notion d'un système susceptible d'être mis immédiatement en pratique. Cette occasion m'ayant manqué, j'ai cru devoir faire part de mon idée au public d'hommes de science et de professeurs dont l'attention et la bienveillance m'ont encouragé jusqu'ici. Mais, en efi'ectuant cette publication, je répète que je fais volontiers bon marché de ma combinaison statistique pour ne m'attacher sérieusement qu'à ma conclusion économique telle qu'un de mes correspondants anglais, M. Aneurin Williams, l'a très heu-
reusement formulée en m'écrivant ces lignes : — « I hâve been particularly interested in your suggestion of billon régulateur, I hâve no doubt that a vast social improvement will some day be brought about by regulating the standard of value, instead of allowing it to vary hap-hazard as at présent. » — « Régler la valeur de rétalon monétaire au lieu de la laisser varier au hasard )\ tout est là ! Le monométallisme s'abandonne entièrement au hasard; le bimétallisme s'y soustrait déjà tant soit peu; le système de la monnaie d'or avec billon d'argent régulateur, pratiqué dans les conditions de mon quadrige monétaire, s'en affranchirait, ce me semble, beaucoup plus ; si Ton me montre un système encore meilleur, je suis prêt à m'y rallier K
Un dernier mot. Au moment où j'achève l'impression de mon opuscule, je reçois la première partie d'un travail considérable dans lequel M. E. de Bœhm-Bawerk, professeur d'économie politique à l'Université d'Innsbruck, expose la même théorie de la valeur que j'ai exposée moimême dans mes précédents ouvrages et qu'on trouvera résumée au § II de la l^e partie de la présente Théorie de la monnaie, et dont les dernières lignes m'ont vivement ému non-seulement à cause de la manière si flatteuse dont j'y suis nommé , mais aussi en raison d'une observation que je désire m'approprier pour y insister ici parce qu'elle s'accorde entièrement avec ma conviction la plus profonde et la plus intime ainsi qu'avec la pensée véritable qui a présidé à l'élaboration de cette étude.
' Pendant que je corrige les épreuves de cette préface, m'arrive une brochure de M. H.-S. Foxwell : — Irregularity of Employment and Fluctuations of Priées (Glaims of Labour Lectures, n° 6). Edinburgh, 1886, — où Pidée de régler la valeur de l'étalon monétaire est nettement acceptée et vivement sou« tenue.
« In unseren Tagen, sehen wir, dit M. de Bœhm-Bawerk, wie gleichzeitig die originellsten Denker der verschiedensten fremden Nationen, ein Jevons, ein Pierson, ein Walras , jeder in seiner Art , die neue Lehre vom Grenznutzen zum Aufbau der Tauschwertgesetze zu verwerten beginnen : sollte hieriii nicht eine starke Bûrgschaft liegen, dass die Théorie voni subjektiven Wert doch mehr als eine mûssige Gedankenspielerei, dass sie ein fruchtbares Fundament unserer Wissenschaft ist ? ' » — Le Grenznutzen de M. de Bœhm-Bawerk n'est autre chose que la Grosse des Genusses in dem Augenblick in welcfiem seine Bereitung ahgebrochen wird ou le Werth des letzten Atoms de Gossen *, que le Final Degree of Utility de Jevons *, et que mon intensité du dernier besoin satisfait ou ma rareté * qui se confond elle-même, à cela près qu'elle est conçue comme une grandeur mathématique , avec la rareté telle que la définissait A.- A. Walras mon père*, il y a cinquante-cinq ans, par la coexistence de l'utilité et de la limitation dans la quantité.
' GrundziXge der Tlieorie des wirtschaftlicJien Giïterwerts. Separatabdruck aus den Jahrbùchern fur NationalÔkonomie und Statistik. X. F. Bd. XIII. Jena, 1886.
* Entwickelung der Gesetze des inenscfdichen Verkehrs, und der daraus fliessenden Regeln fiir menschliches Handéln. Braunschweig, 1854.— M. de Bœhm-Bawerk ignore évidemment l'existence de Gossen. Quand il se sera renseigné à cet égard, il reconnaîtra combien l'absence d'une mention du nom et du livre de cet auteur constitue une lacune regrettable dans sa Théork de la valeur.
' The Theory of Politicai Economy. London, 1871.
* Eléments d'économie politique pure ou Théorie de la richesse sociale. Lausanne, 1874-1877. — lliéorie matJiématique de la richesse sociale. Lausanne, 1883.
^ De la stature de la ridiesse et de Vorigine de la valeur, Evreux, 1831.
Il est bien vrai, d'ailleurs, que « des esprits très originaux, dans des pays très divers, s'efforcent, à l'heure qu'il est, de faire reposer sur cette idée tout le système des lois de la valeur et de l'échange ». Ainsi font, à ma connaissance, non-seulement M. le professeur Garl Menger*, de Vienne, M. le professeur F. de Wieser*, de Prague, M. le professeur N.-G. Pierson ', d'Amsterdam , suivis ou cités par M. de Bœhm-Bawerk , mais encore MM. les professeurs Alfred Marshall* et Henry Sidgwick^, de Cambridge, M. le professeur H.-S. Foxwell, de Londres, M. F.-Y. Edgeworth, M. A. ^, le Révd P.-H. Wicksteed, M. le professeur J. d'Aulnis de Bourouill ', d'Utrecht, M. le professeur H.-B. Greven, de
> Grundsàtze der VolkswirtJischaftslehre. Wien, 1871-1872.
* Ueber den Ursprung und die Uauptgesetze des ivirthschaftlichen Werthes. Wien, 1884.
3 Leerboeck der StacUshuishoudkunde. Eerste Deel. Haarlcni, 1884. — Grondbeginselen der Staatshuishoudkunde. ïweedc Druk. Haarlem, 1886.
^ Economies of Industry, London, 1881. — M. Alfred Marshall enseignait publiquement la théorie de la « Final Utility » sous le nom de théorie de la « Terminal Value in Use » dans des leçons faites à Cambridge avant la publication, en 1871, de Pouvrage de Je vous. Le désir de pousser ses études dans le sens de l'application pratique puis la maladie l'empêchèrent de publier ses recherches. On trouve seulement, dans les procès-verbaux de la Société philosophique de Cambridge, une courte note mentionnant la lecture par lui faite, le 30 octobre 1873, d'un petit mémoire dans lequel il exposait, paraît-il, avant moi la théorie de l'équilibre instable.
* Methods of Ethics. London, 1874. — Principles of Political Economy. London, 1883.
* Mathematical Psychics. An Essay on the Application of Mathematics to the Moral Sciences. London, 1881.
' Het Inkomen der MaatscJiappij, eene proeve r>an theoretische Staatshuishoudkunde. Leiden, 1874.
Leyde, le général Francis A.Walker Ph. D., LL. D., présisident de Tlnstitut de Technologie du Massachusetts *, M. le professeur Charles Gide', de Montpellier, M. le professeur Wilhelm Launhardt*, de Hanovre, M. le Dr G.-B. Antonelli \ Gomme le dit M. de Bœhm-Bawerk, ces économistes pro~ cèdent « chacun à sa manière ». Les uns, comme mon pèreet comme M. Menger, usent du langage ordinaire. M. de- Bœhm-Bawerk est de ceux-là. Les autres, comme Gossen et comme Jevons, se servent du langage mathématique. Jeme range parmi ces derniers; mais à Dieu ne plaise quej'élève une discussion sur ce sujet! Je crois, quant à moi^ que, lorsqu'il s'agit d'étudier des rapports essentiellement quantitatifs comme sont les rapports de valeur, le raisonnement mathématique permet une analyse bien plusexacte , plus complète , plus claire et plus rapide que leraisonnement ordinaire et a, sur ce dernier, la supériorité du chemin de fer sur la diligence pour les voyages^ Mais je sais que beaucoup de personnes ont de la répugnance à apprendre les mathématiques, comme autrefoisnombre de gens en avaient à monter en chemin de fer; et je suis on ne peut plus reconnaissant k ceux de mes confrères et collègues qui prennent soin d'amener, au nioyer> d'un véhicule quelconque, ces personnes dans le paysnouveau qu'il s'agit pour nous d'explorer et de coloniser^ sûr qu'un jour viendra où les anciens modes de locomotion céderont complètement la place aux nouveaux. L'essentiel est qu'une école se forme sur le terrain de notro
' Political Economy. New- York, 1883.
* Principes d'éœnomie politique. Paris, 1884.
3 MathematischeBegriindiing der VolkswirtJischaftslehrcljeipzig, 1885.
* Sulla teoria matematica délia ecotiomia politica. Capitolo primo : Concetto di utdità. Pisa, 1886.
théorie de la valeur et de rechange; or cette école tend évidemment de jour en jour à se constituer, et « il y a là, en effet, pour nous, une forte preuve que la théorie de la valeur subjective n'est pas un simple jeu d'esprit, mais la pierre angulaire de toute l'économie politique ». — Mais s'il en est ainsi , l'heure actuelle n'est-elle pas décisive ? En fait de science sociale comme en fait de science naturelle , la théorie pure est la lumière de la théorie appliquée. Quand nous connaîtrons bien à fond le mécanisme, encore si imparfaitement connu jusqu'ici, de la libre concurrence en matière d'échange, de production et de capitalisation, nous saurons exactement jusqu'à quel point il est un mécanisme automoteur et autorégulateur et dans quels cas il faut aider et gouverner sa marche. Alors, nous serons dispensés de prendre parti dans la lutte interminable et fastidieuse des socialistes qui ne savent que faire intervenir l'Etat à tout propos et des économistes qui ne savent que laisser faire l'individu en tout et partout ; et nous pourrons nous ranger à des théories qui, rationnellement et par principe, traceront la ligne de démarcation entre les droits et devoirs de l'individu et les droits et devoirs de l'Etat dans toutes les catégories relatives à la production et à la répartition de la richesse. Ce n'est pas tout. En fait de progrès social comme en fait de progrès industriel, la théorie, pure et appliquée, est la lumière de la pratique. Quand nous aurons tracé le plan d'une organisation normale de la production et de la répartition de la richesse, nous verrons clairement en quoi leur organisation actuelle est satisfaisante et en quoi elle est défectueuse et doit être modifiée. Alors, nos enfants ou nos petits-enfants, au XXe siècle, pourront refuser de se laisser ballotter, comme nous l'avons été durant tout le XIXe, d'un conservatisme béat qui trouve tout excellent, tout admirable, depuis
les monopoles des mines, des chemins de fer et de l'émission des billets de banque jusqu'aux impôts de consommation, à un progressisme brouillon qui bouleverse tout à tort et à travers ; et ils seront à même de prendre des mesures à la fois prudentes et hardies en vue de réformer, les unes après les autres, les conditions légales de la monnaie, de l'agriculture, de l'industrie, du commerce, du crédit, de la spéculation, de l'association, de l'assurance, de la propriété, de l'impôt.
Ainsi, élaborer d'abord l'économie politique pure en vue de l'économie politique appliquée , et élaborer ensuite l'économie politique appliquée en vue des réformes économiques : telle est l'œuvre dont la conception de la rareté est le point de départ. Je ne saurais affirmer que cette idée soit celle de M. de Bœhm-Bawerk ni d'aucun des économistes qui travaillent, comme lui et moi, à dégager cette conception. Mais je dois déclarer qu'elle est la mienne, tout opposée qu'elle soit à l'absence totale de philosophie de la science et de science pure qui se décore en ce moment du titre de méthode expérimentale et qui n'est, à mes yeux , qu'un plat et stérile empirisme. De 1870 à 1877, je me suis efforcé de déduire de la théorie de la rareté une théorie générale de la détermination des prix sous le régime de la libre concurrence. Depuis lors, j'ai tâché de déduire successivement de cette théorie de la détermination des prix une démonstration rigoureuse de la loi de plus-value de la rente dans une société progressive, en vue d'une théorie nouvelle de la propriété, et une démonstration rigoureuse de la loi de proportionnalité des prix à la quantité de monnaie en circulation, en vue d'une théorie nouvelle de la monnaie. La question de la monnaie m'intéresse donc à un double titre : à cause de son importance et de son actualité propres et, plus encore peut-
^tre, parce qu'elle se prèle à une des premières et des plus décisives applications de mon système d'économie politique pure. Je me dis : « Voici, en définitive, une question qui se présente en tête de la liste des questions économiques et sur laquelle il est patent que nos hommes de •science et hommes d*Etat de Técole soi-disant expérimentale hésitent et tâtonnent à plaisir. Si nous étions ^ssez heureux pour la résoudre théoriquement et pratiquement au moyen de principes nouveaux, ces principes serviraient ensuite à résoudre théoriquement et pratiquement toutes les autres questions économiques et so- <3iales ». Le système d'économie politique pure dont je viens de parler a été exposé dans mes Éléments d'éco- J^OMIE POLITIQUE PURE (1874-1877) dont la première édition est à peu près épuisée et dont la seconde a été retardée précisément par le renouvellement de ma théorie de la monnaie. Il l'a été aussi dans ma Théorie mathématique DE LA richesse SOCIALE (1883). Je ne saurais trop •engager mes lecteurs à chercher dans ce dernier ouvrage la démonstration des théorèmes sur lesquels repose la Théorie de la monnaie que je leur offre aujourd'hui *.
* Les quatre premiers mémoires de la Théorie matliématique <le la richesse sociale intitulés respectivement : Principe dhine lliéorie mathématique de rechange (1873), Equations de V échange (1875), Equations de la production (1876), Equations de la capitalisation et du crédit (1876) , et qui contiennent la théorie mathématique de la détermination des prix sous le régime de la libre concurrence, ont été traduits en italien sous le titre de Teoria matematica délia riccliezza sociale (Bihlioteca delVEconomistà. 1878) et en allemand sous le titre de Maihematische Théorie der Preishestimmung der wirthschafilichen G ïder i^iwXX- .gart, Verlag von Ferdinand Enke. 1881).