‹ Théorie des peines et des récompenses; (volume 2)Chapitre 74 sur 110 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Ce quatrième livre n'était pas entré dans le plan de l'auteur comme partie du Traité des récompenses. C'est toutefois l'application la plus importante des principes poses dans cet ouvrage, en particulier dans le chapitre XV, sur la liberté de concurrence. Cet extrait est tire d'un manuscrit de M. Bentham, intitulé Manuel d'économie politique, ouvrage qui, pour le fond et pour les résultats, est le même que celui de Smith sur la richesse des nations , mais <jui en diffère beaucoup pour le dessein et pour la forme.

Le philosophe écossais, ayant à traiter un sujet nouveau qui offrait à chaque pas une controverse, a senti qu'il devait commencer par l'exposition des faits. Son ouvrage est principalement histo-

rique. Il décrit, d'une manière admirable, les progrès de la société depuis son état de pauvreté primitive jusqu'à son opulence actuelle; il trace la marche de l'industrie dans son cours naturel , de l'agriculture aux manufactures, des manufactures au commerce, et du commerce intérieur au commerce étranger. Au milieu de ces grands et intéressants tableaux, la partie didactique n'est qu'incidente; il semble avoir craint de former trop tôt un système : il a rassemblé les connaissances élémentaires , et il a laissé à la fermentation du temps le soin de mûrir et d'extraire les conséquences.

L'objet de Smith comportait une heureuse diversité : il a choisi la méthode la plus ornée et la plus facile; mais elle n'est ni la plus courte ni la plus favorable à l'enseignement. Son mouvement n'est point progressif : il revient souvent sur ses pas; les esprits vifs lui reprochent une argumentation diffuse , et prétendent que tous ses chapitres sont autant de traités séparés.

M. Bentham s'était fait une carrière plus difficile et plus étroite : il n'a considéré son sujet que sous le rapport de la législation, et s'est attaché uniquement à la partie pratique. — Ce que la loi doit être sur tel ou tel j)oint, — ce qu'il faut faire et surtout ce qu il ne faut pas faire pour que la prospérité nationale atteigne au plus haut degré

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possible : — voilà son objet. La marche a toute la rigueur didactique II va toujours des définilions aux principes, et des princij)es aux consecpiences. Cette ditïcrence dans le but n'est pas la seule. M. Kentham a simplifié le sujet, en rapportant tout à un même principe;, savoir , la limitation de l'industrie et du commerce par la limitation du ( apital : principe qui ramène tous les raisonnements dans un très petit cercle, et qui sert à lier le faisceau des observations, sur lesquelles on a bien peu de prise quand elles sont éparses. Ce n'est point là une découverte. Ce principe est répandu , et , pour ainsi dire, infusé partout dans Smith : mais on rie fa énoncé nulle part comme principe dominant; il n'en a pas fait un emploi direct : s'il l'avait eu nettement sous les yeux, il en aurait fait le centre où tout aurait abouti, et il se seiait épargné bien des répétitions et des détours.

Le Manuel de M. Bentham n'avait point pour objet de dispenser de la lecture de la Richesse des nations. La partie historique , en nous montrant l'origine des choses, en nous faisant réfléchir sur les phénomènes de la société, en décomposant la machine pour nous la montrer pièce à pièce, est la véritable base de la science, (^'est ainsi que la connaissance de l'anatomie et de la physiologie doit précéder la médecine proprement dite. J'ai pris de ce Manuel co: qui appartenait à mon

sujet, et que je n'aurais pu omettre sans y laisser en quelque façon une lacune. Mais ce n'est pas aux forts et aux savants que cette partie est destinée : ils sont au-dessus de ces éléments. L'étude de l'économie politique est devenue commune et familière, en comparaison de ce qu'elle était lorsque cet écrit fut composé. Cependant on y attaque des erreurs qui sont bien loin d'être détruites, et qui ont une tendance continuelle à se reproduire. Les passions viennentsanscesse semer dans ce champ des ronces et des plantes vénéneuses qu'il faut sans cesse extirper. Ce petit extrait place ssou un nouveau jour les plus grands principes de l'ordre social, la sûreté, la liberté dans l'exercice de l'industrie , l'énergie des motifs attrayants et rémun oratoires qui font travailler l'homme libre , la faiblesse comparative des motifs de contrainte qui font mouvoir tristement les bras de l'esclave. On y donne de nouveaux arguments pour combattre les jalousies nationales, l'ambition des établissements lointains , et d'autres préjugés non moins funestes.

En résultat, l'économie politique est une science plutôt qu'un art. Il y a beaucoup à apprendre et peu à faire.

Que faut-il faire de la part du gouvernement pour accroîlrc la richesse? Très peu de chose , et j)lutot rien que beaucoup. Que faut-il faire pour

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la population ? Rien. Dans la plupart des états, quel serait le meilleur moyen de favoriser l'augmentation de la richesse et de la population? Ce serait d'abolir les lois et les règlements par lesquels on prétend les augmenter : bien entendu que cette abolition serait graduelle et ménagée.

Voilà donc l'art réduit à peu de chose. Sûreté^ liberté , c'est tout ce qu'il faut à l'industrie- La requête de l'agriculture, du commerce et des manufactures au gouvernement, est aussi modeste, aussi raisonnable, que celle de Diogène à Alexandre : Ote-toi de mon soleil. « Nous n'avons pas » besoin de faveur , il ne nous faut qu'une carrière « libre et sûre. »

A propos de cet écrit, je ne saurais passer sous silence une observation favorable à ceux des philosophes qui se sont particulièrement occupés d'économie politique. Ils n'ont point eu de part à ces paradoxes atrabilaires et haineux contre l'inégalité des rangs, contre les progrès de la richesse et de la civilisation, contre les jouissances du luxe et des arts; et c'est eux, au contraire, qui ont fourni les arguments les plus solides pour réfuter ces opinions subversives, pour justifier l'ordre social. Ils répondent à des déclamations par des raisons, à des tableaux d'imagination par des faits, à des conjectures par des calculs. Ils font voir que, dans la société, il y a beaucoup

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plus d'intérêts communs que d'intérêts opposés ; que l'ignorance seule divise les hommes; que plus ils s'éclairent, plus ils se rapprochent, et qu'il y a un progrès sensible de l'espèce humaine vers le bien, quoique cette marche soit irrégulière , et même sujette à des mouvements rétrogrades.

Quelle réponse victorieuse à tant de plaintes sur la misère des classes indigentes parmi nous , que le tableau réel de l'indigence universelle des sociétés primitives ! La pauvreté n'est pas une conséquence de l'ordre social. Pourquoi lui en faire un reproche? c'est un reste de l'état naturel. La richesse est une création de l'homme ; la pauvreté est la condition de la nature. La division des propriétés, celle des travaux, l'invention des machines, l'application des éléments à l'industrie, ont centuplé les forces de l'espèce humaine , et ont tellement augmenté le fonds de l'abondance, que la famine, ce malheur presque habituel des peuplades sauvages, est inconnue chez les nations passablement bien gouvernées; elles ont même assez de superflu pour entretenir des classes nombreuses qui consomment sans reproduire. A cette sécurité sur les subsistances, premier bienfait de Tordre social, ajoutez ces plaisirs de l'acquisition graduelle, cette association >i douce de l'industrie avec l'espérance, cet intérêt croissant de la

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vie lorsqu'on s'avance vers l'objet de ses désirs, ce charme de la propriété, Faigiiillon de la jeun essect l'oreiller d'un âge avancé. Ce système de l'industrie est en même temps la base du système moral, des besoins réciproques, des liens de famille, des vertus publiques et privées.

L'objection la plus forte en apparence s'est heureusement trouvée la plus fausse. On a prétendu que les hommes , ne pouvant s'enrichir qu'en se dépouillant tour à tour, étaient nécessairement ennemis , et vivaient comme des athlètes par leur destruction réciproque. On a confondu l'industrie avec un jeu de hasard, où legain des uns est toujours fondé sur la perle des autres. Mais, au contraire, dans l'entreprise sociale, tous les coopémteurs peuvent trouver leur avantage, parceque , toutes choses d'ailleurs égales, plus il y a de travail, plus il y a de produit. Le fonds de la richesse, si le gouvernement n'est pas très mauvais, va toujours croissant; en sorte que le nombre des heureux, parmi les candidats de la fortune, augmente toujours , et qu'il n'y en a point de nécessairement malheureux.

L'idée de ne voir dans ceux qui s'enrichissent que des spoliateurs plus adroits ou plus hardis que les autres est aussi juste que celle d'un misanthrope qui regarderait le greffe criminel de la justice comme le registre des actions habituelles

des citoyens. Mais , sans réfuter ici en détail des exagérations si absurdes, indiquons seulement une preuve de fait claire et palpable. Que Ton considère l'Amérique septentrionale : on peut y voir en même temps la société dans presque tous ses âges; on peut y suivre de l'œil la formation de la richesse dans les sillons de Tagriculture , et sa distribution dans les canaux de Tindustrie; l'industrie , comme une machine hydraulique , élève les eaux à mesure qu'elles sortent de la source , les verse , les repompe et les fait circuler sans cesse. Il n'y a point dans tout cela de dépouillement. La richesse des uns est si peu fondée sur l'apauvrissement des autres, qu'au contraire un capital formé forme bientôt d'autres capitaux, et que le niveau de toutes les conditions s'élève en même temps.

Cet autre argument contre la civilisation, tiré de la force et du nombre de ces essaims de barbares qui sortaient du nord, est devenu, par un examen plus judicieux, une preuve directe en sa faveur. Pourquoi ces barbares n'avaient-ils point de patrie? Dépourvus de tout ce qui attache l'homme au sol qui l'a vu naître , ils ne savaient qu'envier ce qu'ils n'avaient pas su créer, et détruire au lieu d'imiter. Ces nombres innombrables qu'on avait gratuitement supposés se sont évanouis , quand on a considéré que des hordes

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errantes dans des pays couverts de forets n'avaient pas pu se multiplier au-delà de leurs étroits moyens de subsistance. Depuis que la civilisation a pénétré dans ces contrées, depuis qu'elle y a multiplié les moyens de jouir, et, en particulier, de combattre les désavantages du climat par les ressources de Tart, les peuples, plus heureux et plus nombreux , ont pris des habitudes qui les attachent à la propriété du sol. La disette ne les force plus à se jeter, comme des vautours, sur les nations opulentes; rassurés sur le premier des besoins, leurs mœurs se sont adoucies; l'industrie a remplacé le pillage , et ils se sont incorporés à la grande famille, dont ils étaient les fléaux.

Qu'on n'impute pas cependant aux admirateurs de Tordra social une coupable insensibilité sur les maux qu'on n'a pas encore su prévenir. Si le bien s'opère par des causes naturelles et constantes, s'il l'emporte de beaucoup sur le mal , s'il a une tendance à s'augmenter , leur admiration est justifiée. Le bien est nécessaire ,1e mal est accidentel. Le bien est dans l'ordre de la nature , le mal est dans l'ignorance des hommes. Le bien se multiplie par lui-même, et chaque succès en produit de nouveau ; le mal porte avec lui son avertissement et sa peine; il est son propre antidote. Ces considérations , loin d'attiédir le zèle en faveur de la partie souffrante de la société, ne laissent

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point d'excuse à ceux qui se rebuteraient de la servir ; car on pourrait sans crime détourner son imagination du spectacle affligeant de maux incurables, mais ceux auxquels on peut remédier rendent coupables tous les complices de leur durée: Omnisque nonsoliimcessatio ignaviaest : sed etîani qiiœrendl defatigatio existimarl débet tiirpissima y ubi id quod quœritur est pidcherrlmum (i). Ed.

• Scaliffer.

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