TOME I
de ce poison ne peut entrer en contrebande ; les transgressions sont impossibles. Il est dans la nature de l'homme de se plier à la nécessité. Les difficultés enflamment ses désirs , mais l'impuissance absolue de les satisfaire éteint bientôt ceux qui ne tiennent qu'à des habitudes. Il y a de l'humanité dans une règle stricte qui prévient non-seulement les fautes etjes châtiments , mais les tentations mêmes.
5° La séparation des classes. — Le panoptique est le seul plan qui permette de former les prisonniers en petites sociétés , de les assortir , en évitant de placer ensemble ceux dont les vices seraient le dus contagieux. Ces associations ne peuvent manquer deproduireentreeux des services réciproques, des affections, et d'autres habitudes favorables au caractère. Il y aura bientôt parmi eux des maîîres et des disciples, des récompenses pour enseigner, del'émulalion pour apprendre; un sentiment d'honneur et d'estime de soi-même sera le premier fruit de l'application. Les idées d'instruction et de profit légitime remplaceront peu à peu celles de licence et de gains frauduleux. Tout cela découle de la nature de l'établissement.
Pourquoi ne laisserait-on pas aux prisonniers célibataires des deux sexes la faculté de se marier? Ce serait un aiguillon puissant pour ceux qui aspireraient à cette récompense, et qui ne pourraient l'obtenir que par leur bonne conduite et leur industrie.
Ces petites sociétés présenteraient une sûreté de
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plus, celle de la responsabilité mutuelle. Il est aussi juste que naturel de leur dire : u Vous vivez ensemble , vous agissez de concert, vous avez pu prévenir le délit, et , si vous ne l'avez pas fait, vous en êtes complices. » Voilà donc les prisonniers convertis en gardiens et en inspecteurs. Chaque cellule est intéressée à la bonne conduite de tous ses membres. S'il y en avait une qui fût remarquable par le bon ordre , il conviendrait de lui accorder quelque distinction, quelque emblème d'approbation visible à tous. Avec un tel art , on ferait peutêtre rentrer le sentiment de l'honneur dans le séjour même de l'ignominie.
4° Les instructions. —Indigence, ignorance et crime ont une étroite parenté. Instruire les prisonniers qui n'ont pas passé l'âge docile, c'est faire plusieurs biens à la fois : l'instruction est d'un grand secours pour changer les habitudes de l'esprit par un nouveau fonds d'idées, et pour relever, à leurs propres yeux , des êtres dégradés par l'infériorité de leur éducation. Les diverses études peuvent remplir utilement les loisirs de ce jour dans lequel des travaux mécaniques sont suspendus, et qu'on ne peut pas employer tout entier au service religieux. Il y a de la prudence et de l'humanité à remplir ainsi tous les intervalles de cette journée, sans abandonner à eux-mêmes des esprits vides , pour qui l'oisiveté est un fardeau difficile à porter. Mais l'objet va plus loin encore, surtout pour les jeunes gens , qui sont toujours en grande propor-
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lion dans le nombre total. Il faut que leur prison soit leur école , pour les mettre en état d'en sortir sans y rentrer.
Le service religieux doit être rendu attrayant pour être efficace ; il doit s'accomplir dans l'intérieur de la maison , sans que les prisonniers quittent leur cellule. La loge centrale s'ouvre, le public est admis, le culte est approprié à ia nature de l'établissement : une musique grave ajoute à l'impression des solennités religieuses : les instructions sont adaptées aux besoins de ceux qui doivent les recevoir. Le chapelain chargé du service n'est pas un étranger pour eux ; c'est un bienfaiteur qui leur donne des soins journaliers , qui suit les progrès de leur amendement, qui est leur interprète et leur témoin auprès de leurs chefs. Comme protecteur, comme instituteur , comme ami qui les console et qui les éclaire, il réunit tous les titres qui peu vent le rendre un objet de respect et d'affection . Combien d'hommes sensibles et vertueux postuleraient une place qui offre à la religion des conquêtes plus intéressantes que les régions sauvages de l'Afrique et du Canada!
J'avoue toutefois qu'une connaissance approfondie du cœur humain inspire une grande défiance sur la réformation des criminels. L'expérience ne justifie que trop souvent cette maxime d'un poëte :
L'honneur est comme une île escarpée et sans bords, On n'y peut plus rentrer dès qu'on en est dehors.
Mais les hommes les plus défiants , les plus in-
crédules pour le bien , accorderont du moins qu'à cet égard il y a une grande différence à faire, selon l'âge des délinquants et la nature des délits. La jeunesse est une cire molle qui se laisse façonner; l'age mùr , inflexible, résiste à de nouvelles impressions. Quantité de méfaits n'ont point de racines profondes dans le cœur , mais tiennent à des positions , des séductions , des exemples, et surtout à l'indigence , inalesuuda faines. Des actes d'une vengeance soudaine ou d'un emportement subit ne supposent pas de la perversité. Ces distinctions sont justes; on ne les conteste pas, et l'on doit convenir que le régime pénitentiel que nous avons décrit présente les moyens les plus efficaces pour amender ceux (jui ont conservé quelque principe sain et honnête. Je citerai bientôt une preuve de fait à l'appui de cette théorie.