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CHAPITRE II

Des moyens de connaître la vraie nature des Organes, et des causes d’erreurs a éviter dans cet examen.

§. 58. La classification repose , comme nous venons de le voir, sur la connaissance de l’importance des organes ; mais cette connaissance suppose évidemment que nous avons des moyens de distinguer les organes eux-mêmes avec certitude : il est clair que si, dans deux êtres différens , nous donnions le même nom à deux organes hétérogènes, et que d’après cette similitude de noms, nous en vinssions à les comparer sous ce rapport, nous tomberions dans de graves erreurs. Il est donc très-important d’arrêter nos idées sur les moyens que nous possédons pour distinguer nettement la vraie nature des organes , et d’être averti des causes les plus fréquentes de nos erreurs à ce sujet.

Lorsque nous voulons étudier un organe isolé, notre première attention se tourne sur cet organe lui-même , et nous cherchons à démêler s’il remplit réellement la fonction à laquelle il paraît destiné. Cette manière de juger des organes, isolément et seulement par leur usage, est très-importante dans l’anatomie et dans la physiologie d’une espèce d’êtres en particulier, ou lorsqu’il s’agit de comparer les organes d’êtres fort éloignés les uns des autres par leur structure générale .• ainsi dans le

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règne animal, nous nommons œil, l’organe de la vision , quelle que 3oil sa position , sa forme , son mode d’action ; dans le règne végétal , nous considérons comme pédoncule , tout organe chargé de porter l’appareil générateur, quelle que soit sa placeet saslructure. Mais siceraisonnemenl est juste dans la physiologie des êtres , s’il l’est dans la comparaison des classes très-éloignées , il devient, au contraire, très-faux et très-dangereux dans la comparaison des êtres formés d’après un même plan symétrique: ainsi, poursuivre l’exemple cité tout-à-l’heure, on trouvesous la peau du Zemmi {inus typhlus) ou du Proteus anguinus, et à la place des yeux, deux petits organes absolument incapables de vision, et qu'011 est cependant forcé de considérer comme leurs yeux; on trouve dans la Vigne des filets rameux opposés aux feuilles, qui servent à cramponner la tige aux arbres voisins, et non à soutenir des fleurs : on est cependant obligé de les regarder comme des pédoncules. De ces exemples et d’une foule d’autres, 011 est amené à conclure qu’zV arrive souvent dans V économie générale de la nature , que telle fonction ne pouvant, par suite d’un système donné de structure , être remplie suffis animent par l'organe qui lui est ordinairement destiné , est exercée en tout ou en partie par un autre : ainsi, par exemple, les feuilles de la Superbe du Malabar, prolongées et changées en vrilles à leur extrémité, servent de crampons pour soutenir la plante, quoique leur rôle primitif fût d’élaborer les sucs nourriciers , ainsi dans le règne animal la queue du Kanguroo lui sert comme de jambe, quoiqu’on ne puisse méconnaître son analogie anatomique avec la queue de tous les autres mammifères; le nez prolongé de l’éléphant joue le rôle d’une véritable main , et les dents implantées dans ses os incisifs , servent à un emploi tout-à-fait étranger à la

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mastification. Ainsi, quoiqu’il soit vrai de dire que l’usage des organes est ce qui est, en général, le plus important à connaître, cet nage est, dans beaucoup de cas, modifié, suppléé ou interverti par suite du système général de l’organisation. C’est donc ce système général de l’organisation , c’est cette symétrie (*) des organes comparés entr’eux , qui est réellement essentielle à connaître pour l’anatomie générale et la classification naturelle des êtres.

§.59. Nous avons déjà fait remarquer plus haut que les fonctions des êtres organisés , quoique par la pensée nous les considérions comme distinctes, n’en sont pas moins intimement liées , et qu’un être n’est pas composé de leur juxta-position, mais de leur combinaison intime; tous les êtres d’un règne ont, à de légères nuances près , toutes les mêmes fonctions : qu’est-ce donc qui établit leurs énormes différences , si ce n’est la manière diverse dont ces fonctions se combinent entr’elles , ou, en d’autres termes ,1a symétrie générale de leur structure? Cette symétrie des parties, but essentiel de l’étude des naturalistes, n’est donc que l’ensemble qui résulte de la disposition relative des parties ; toutes les fois que v cette disposition relative est réglée sur le même plan, quelles que soient d’ailleurs les formes variées de chaque organe en particulier, les êtres offrent entr’eux une sorte de ressemblance générale qui frappe les yeux les

(*) Ce terme a été employé pour la première fois par Linné , et son emploi indique qu’il avait des idées fort justes sur la méthode naturelle. Mais c’est M. Corréa de Serra, qui, dans les mémoires de la Société Linnéenne, a réellement développé le premier, sur cette matière , des considérations neuves, fécondes, et dont je fais souvent usage dans cette discussion.

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moins exercés; c’est ce qu’on désigne en histoire naturelle, sous le nom de port ou d’ aspect ( faciès , habitus ): c’est par le port seul que les anciens naturalistes groupaient les êtres, et c’est encore par cet le espèce de vue générale, que les modernes reconnaissent souvent la place que certains êtres, dont ils ignorent l’anatomie, doivent occuper dans l’ordre naturel; mais ce qui distingue l’étude du port d’avec celle des rapports naturels , c’est que, dans le premier cas, on se contente de voir cette ressemblance générale; dans le second, on cherche à démêler à quelles circonstances de l’organisation cette ressemblance est véritablement due : dans le premier cas , on est souvent trompé, parce qu’il peut arriver que deux symétries , très-diverses dans le fond , présentent, au premier coup-d’œil, un extérieur analogue, à-peuprès comme dans la cristallographie on voit certains cristaux, en apparence semblables, produits par des lois de décroissemens et des formes primitives très-diverses ; dans le second cas, on évite d’autant plus d’erreurs, qu’on connaît mieux le plan symétrique de chaque classe d’êtres. L’étude de cette symétrie est donc la base de toute la théorie des rapports naturels; mais celte étude repose elle-même sur la certitude de la distinction des organes, quels que soient les ehangemens de forme , de grandeur et même d’usage que ceux-ci peuvent présenter : toutes ces difficultés, dans la connaissance des organes, tiennent en général à trois causes, dont il convient d’examiner ici l’influence et les conséquences.

Ces causes d’erreurs sont , i.° des avortetnens plus ou moins complets, qui, en altérant la symétrie des organes, tendent à nous la faire méconnaître;

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