PRÉFACE
Ceci n’est point, selon l’expression généralement adoptée, une seconde édition revue, corrigée et considérablement augmentée: autrement dit, une simple réimpression avec addition de notes.
L’accueil, si flatteur pour moi, qu’a reçu dans le monde scientiflque mon ouvrage de 1862, m’a imposé l'obligation de sortir de la formule ordinaire et de faire mieux, dans la mesure de mes forces.
J’ai donc refondu le travail en entier, quant au fond et quant à la forme ; j’y ai ajouté beaucoup, j’en ai retranché plus encore. J’ai tâché, en un mot, de perfectionner et non de répéter, et je pense avoir fait un livre nouveau.
Je me suis proposé un triple but : approprier l’ouvrage à l’enseignement supérieur , être utile aux ingénieurs qui s'occupent de la construction des moteurs thermiques, enûn et surtout, intéresser les physiciens et les chimistesen général.
1®. Au premier point de vue, j’ai cherché à rendre mon exposition aussi claire et aussi méthodique que possible ; je me suis, dans l’ensemble comme dans les détails, conformé à un plan unique. J’ai éloigné tout ce qui, do près ou do loin, peut ressembler à une hypothèse, à une idée préconçue.
Sachant combien tout ce qui touche même de loin aux questions philosophiques et métaphysiques -semble encore suspect à la plupart des hommes de science, j’ai non seulement évité l’apparence même de discussions de ce genre
ditns le cours de ce livre, mais j’ai pris le parti de séparer, en uu volume totalement distinct de celui-ci, l’exposé de ce que je considère comme l’expression de la vérité dans l'interprétation supérieure des phénomènes naturels; j’ai pu ainsi donner à ce second ouvrage les développements qu’il comportait, mais qui, aux yeux de bien des personnes, eussent été déplacés à la fin d'un ouvrage de physique mathématique. Pour me conformer è mon plan général, j’ai dû tout écrire moi-méme d’un jet, et j’ai dû renoncer, è mon grand regret, à donner sous forme distincte , dans ce volume, ma traduction du beau livre de Zeuner. Mais j’ai fait en sorte que le lecteur n’y perde pas : j'ai mis à profit une bonne partie des matériaux de cette traduction, et si j’ai supprime quelques développements, j’ai ajouté d’autres travaux plus récents du même auteur ; j’ai conservé môme, en certains passages, sa narration intacte. A peine ai-je besoin de dire qu'en agissant ainsi, je l’ai fait avec le plein assentiment de mon nmiZeuner ; et je remercie ici ce savant, aussi supérieur de cœur que d’intelligence, de la marque d’amitié qu'il m a donnée en cette circonstance.
2°. Au second point de vue, j’ai fait tout autre chose que ce qu’attendaient peut-être beaucoup de mes lecteurs. Au lieu de pré.senter des applications multipliéesde la théorie aux machines caloriques, je me suis renfermé au contraire dans une sorte de critique générale. J’ai la certitude cependant qu’apres lecture et réflexion , la plupart des personnes m’approuveront. Si , dans son origine , la théorie thermodynamique a été transportée et utilisée surtout dans le domaine de la mécanique appliquée, si elle a été mise en quelque sorte à l’épreuve dans la traduction des phénomènes qui s’ofiTrent dans les moteurs à gaz, à vapeur, etc., il n’en est pas moins clair que son cercle est bien plus vaste, et que ce n’est pas à une espèce d’utilisme pratique qu’il est
permis de la borner. J'ai pensé que dans un livre de science pure, il serait déplacé de faire de la technologie ; et j’ai cherché simplement à tracer les règles qui s’imposent n l'étude des moteurs thermiques, à montrer qu'il est désormais impossible de s’occuper, même sous forme toute pratique, de la construction de ces moteurs, sans posséder à fond la nouvelle doctrine.
3*. Enfin au troisième point de vue, j’ai tâché d’étro neuf, tout au moins pour la forme , sans viser à la nouveauté ou à l’originalité. On peut dire sans la moindre exagération que la théorie thermo-dynamique a changé la face de la physique toute entière ; et il n’y a pas plus d’exagération à dire que les progrès ultérieurs de la chimie elle-môme sont intimement liés à cette doctrine. Je suis fort loin de dire qu’en ce sens j'aie aborde la question sous toutes ses faces ; j’ajoute au contraire très modestement que je l’ai traitée du côté où je l’ai saisie le pins clairement.
J’ai cherché dans cette partie de la narration à rester ce que je suis : physicien-observateur, me servant de l’analyse comme d’un moyen d'investigation aussi loin ({ue mes forces me le permettent, mais controlant toujours, soit explicit(‘ment soit implicitement, les équations à l’aide des données de l’expérience. Je dirai à cet égard que, par une sorte d’acquit de conscience, j'ai ré[ictc une bonne partie de mes expériences premières, même celles dont j’étais le plus sûr ; que j'en ai fait un grand nombre de nouvelles pour vériûer l’exactitude des données analytiques, et que je ne les cite même pas toutes, de crainte de tomber dans des longueurs. Par la même raison encore , j'ai évité soigneusement dans la narration, toute spéculation, toute déduction hasardée, toute conclusion qui n'eût pas un caractère d’évidence.
Voulant donner à ce livre le caractère d’un traité proprement dit, j’en ai éliminé les discussions entre personnes, et.
en ce qui me concerne inoi-méme, j’ai évité de répondre, autrement que par des équations algébriques, à un très petit nombre de critiques mal fondées qui ont été faites d’une ou doux propositions de mon précédent volume. Par la même raison, j’ai supprimé la partie historique et biographique qui m’eût forcé de faire de trop longues comparaisons entre le passé et le présent de la science ; il m'a semblé que pour le moment il vaut mieux, dans un traité spécial, indiquer clairement ce qui est, que de s’arrêter sur ce qui était. J’ajoute d’ailleurs que la partie historique a été très bien traitée dans plusieurs de nos publications scientifiques périodiques. Dans nos Annales de Chimie et de Physique par exemple, M. Verdet a toujours su faire ressortir avec la plus grande équité les droits de tel ou tel auteur à la priorité. J’ai donc traité la théorie thermo-dynamique comme étant tout-à-fait du domaine public ; je n’ai que rarement indiqué les auteurs de tel ou tel nouveau progrès ; je ne l’ai pas fait plus pour moi que [lour autrui. Partout, autant que possible, je parle collectivement au nom de mes lecteurs; et là même où j’emploie le je personnel, cela ne signifie en aucune façon que j'enlende m’attribuer ce que je démontre. J’espère que dans tout rcnscmbic de l’ouvrage, mais surtout dans le Chapitre III du Livre III et dans les Livres IV et V, le lecteur trouvera plus d’une expérience, plus d’une proposition, plus d’une idée neuves : mais ici même, je ne vise ni à la nouveauté ni à la priorité. J’ai toujours eu trop à me louer de la bienveillance de la critique, pour ne pas rn’en référer pleinement à son équité aujourd’hui encore.
J’ajoute maintenant que si ce nouveau travail est accueilli avec quelque faveur, ce u’est pas à moi seul que j’en attribuerai le mérite. J’ai eu le bonheur d’être guidé et encouragé par deux de nos savants les plus capables, certes, de bien juger : qu’ils me permoltent de les remercier pour leur
bienveillante amitié. M. Paye m’a donné les indications les plus utiles et les plus sages quant à la méthode , quant au |)lan général de l'ouvrage, quant à la subdivision, en deux volumes tout-à-fait distincts, de ce que j’avais d’abord réuni en un seul : je me suis scrupuleusement conformé à ses avis. Comme mathématicien, M. Bour m’a maintes fois rendu attentif à la défectuosité de telle ou telle démonstration, au manque de clarté de tel ou tel passage.
Que le vénérable savant qui a bien voulu accepter la dédicace de ce volume reçoive aussi mes plus vifs remerciments. Il y a quelques années déjà , et avant que je u'eussc le bonheur de le connaître, il a porté son attention bienveillante sur l’un de mes premiers travaux de mécanique expérimentale; et depuis lors je l’ai trouve toujours, comme un bon parent, prêt 5 m’appuyer de sa personne et de ses conseils. Qu’il reçoive l’expression de ma plus affectueuse gratitude I
Logclbach, près Colmar, août 1864.