L'AME PEUT S^ENVOLER VERS LE SÉJOUR DES DIEUX
alors la vérité pour pâture, mais seulement l'opinion; elles se gorgent d'oubli ^^^ et de méchanceté, bref de tout ce qui est capable de détruire les ailes, et, ainsi dépouillées de leur légèreté première, elles tombent sur la terre (247 E-248C). Cette chute, cependant, n'est pas définitive. L'Ame peut recouvrer ses ailes au bout de trois périodes de mille ans chacune, à la condition qu'elle ait, pendant chacune de ces périodes, vécu selon la justice, cultivé la philosophie ou, enfin, aimé les jeunes gens d'un amour philosophique, c'està-dire en vue de là sagesse et de la vertu (248 E-249 A, 256 AB). La pensée du philosophe mérite seule, en effet, de prendre des ailes; elle s'attache toujours par le souvenir, autant qu'elle le peut, aux réalités supérieures qu'elle a jadis contemplées et ainsi, ne s'appliquant qu'au divin, elle s'éloigne des préoccupations humaines (249 CD). Or cette élévation vers les réalités supra-terrestres, que le vulgaire prend pour de la folie, ne diffère pas du délire amoureux : elle est, comme lui, d'inspiration divine; elle en est même, à vrai dire, le terme naturel. La vue de la beauté qu'on aime a en effet le pouvoir de faire fondre un moment ce qui obstrue les canaux par où pourraient se déployer les ailes de l'âme, dont la vertu se trouve ainsi ranimée. Il en est de même, inversement, pour l'âme du bien-aimé : les émanations de la beauté, qui étaient parties de lui, reviennent vers son âme, après s'être réfléchies sur celle de l'amant, et ainsi elles lui rendent ses ailes. L'Ame est alors impatiente de s'envoler, elle ne tient plus à la terre, elle lève ses regards vers le ciel et c'est là le divin délire qui passe, aux yeux des hommes, pour de l'égarement. Ceux-là même qu'un amour, dont la philosophie n'est pas le principe, mais non dénué pourtant
160. G'est-à-dire qu'elles font tout ce qu'il faut pour oublier les réalités idéales, et il s'ensuit que la réminiscence ne leur sera plus possible ou leur sera du moins plus difficile qu'à d'autres; cf. 250 A« Comparer, dans la Républ, X, 621 A, l'empressement maladroit de certaines âmes, pendant leur séjour dans la plaine du Léthé, à boire l'eau du fleuve Amélès : elles en prennent tant qu'elles perdent tout souvenir de ce qui a précédé leur existence terrestre*
de toute noblesse, a unis Tun à l'autre, et qui restent fidèles au souvenir de leurs enthousiasmes passés, quittent la vie, à la vérité, sans avoir repris leurs ailes : il leur est du moins tenu compte de leur effort pour les reconquérir, et, quand le jour en sera venu pour eux, c'est ensemble que leurs âmes, redevenues ailées, reprendront leur essor. (249 DE, 256 AB, 255 CD, 251 A-E, 256 B-E)
Il semble donc, en résumé, que les âmes, en raison de leur aptitude à rentrer en communication avec le' monde dans lequel elles ont vécu primitivement, peuvent être conçues comme des intermédiaires tout à fait analogues aux démons.
§ 128. — Toutefois, quand le Phèdre nous décrit avoir l'Ame comme une chose ailée, il parle, nous le savons, d'une âme complexe et formée de parties qui sont très différentes les unes des autres : xaaa yip -J^v [se. if) tj^ux^] to xaXat xTepwxfj (251 B). Il est dit simplement que le cheval vicieux a une tendance naturelle à appesantir l'âme (247 B). Nous retrouvons ici une difficulté que nous avons indiquée précédemment (§ 106 et § 424 /în). Les deux coursiers du Phèdre ressemblent de très près, en effet, aux parties mortelles de l'Ame selon le Timée. Or comment admettra-ton que les parties mortelles de T Ame participent d'une propriété qui leur donnerait le moyen de se dégager du corps et de parvenir ainsi à l'immortalité? L'assimilation que nous avons cru pouvoir établir entre nos âmes et les démons vaudrait-elle donc, même pour des âmes enchaînées au sensible par quelques-unes de leurs parties? Il est incontestable cependant que, dans le monde supra-cé- Içste, les coursiers vivent, avec l'Intellect qui les conduit, de la vie divine et que, sous sa direction, ils prennent part, autant qu'ils le peuvent, à la révolution que les dieux accomplissent autour des réalités absolues. Mais, d'autre part, il n'est pas moins vrai que, comme on l'a déjà remarqué, les deux parties inférieures sont pour l'Ame, selon le Phèdre même, une cause de trouble dans sa vie divine (cf. 247 B, E- 248 A). Le Phèdre reconnaît en outre que c'est au conducteur de l'âme, à l'Intellect, et à lui seul, qu'il appartient de con-