‹ Théories, 1890-1910Chapitre 4 sur 48 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

vérité plusieurs ont su tirer profit, pouvaient n’être pas sansdanger.

Ces réserves faites, il importe encore de constater que F esprit de la peinture a beaucoup changé depuis que ce livre a été écrit. Comme le vocabulaire de la jeune critique, les buts de la peinture, les moyens de la produire, l’opinion commune qu’on en a sont tout autres.

Par l'effet de cette nouvelle optique des idées, la part de tradition, et donc de vérité, que ces Théories perpétuent, paraîtra d’autant mieux : elles deviennent une sorte de livre classique, et peut-être même un livre de classe : elles offrent à la jeunesse les résultats de notre expérience, l’expérience d’une génération, avec un recul qui leur confère, dans la confusion actuelle et dans la décadence des écoles, les avantages d’une méthode fixe et d’une doctrine éprouvée. C’est plus qu’il ne faut pour que, tout imparfaites qu’elles soient, je me croie autorisé à les réimprimer .

25 juillet 1920.

DEFINITION DU NÉO-TRADITIONNISME1

Se rappeler qu’un tableau — avant d etre un cheval de bataille, une femme nue, ou une quelconque anecdote — est essentiellement une surface plane recouverte 4e couleurs en un certain ordre assemblées.

Je cherche une définition peintre de ce simple mot « nature » qui étiquette et résume la théorie d’art la plus généralement acceptée de cette fin de siècle.

Probablement : le total des sensations optiques? Mais, sans parler des perturbations naturelles de l’œil moderne, qui ne sait la puissance des habitudes cérébrales sur la vision? J’ai connu des jeunes gens qui se livraient à une gymnastique des nerfs optiques, fatigante, pour voir les trompe-l’œil dans le Pauvre Pécheur : et ils y arrivaient, je le sais. M. Signac vous prouvera par l’impeccable science que ses perceptions chromatiques sont de toute nécessité. Et M. Bouguereau, si ses corrections d’atelier sont sincères, est intimement persuadé qu'il copie la « nature ».

Allez au Musée, et considérez chaque toile à part, en vous

i. Arl et critique, et 3o août 1890. Je n’avais pas vingt ans. J’étais élève 4e l’École des Beaux-Arts depuis le mois de juillet 1888. Cet article fut signé Pierre-Louis, pseudonyme que j’abandonnai à la demande de M. Pierre Louys, le futur auteur d’Aphrodite.

DÉFINITION DU NEO-TRADITIONNISME

isolant des autres : chacune vous donnera sinon une illusion complète, du moins un aspect prétendu vrai de nature. Vous verrez dans chaque tableau ce que vous aurez voulu y voir.

Or s’il arrive qu’on voie, par effort de volonté, la « nature » dans des tableaux, la réciproque est vraie. C’est une tendance inéluctable chez les peintres, de ramener les aspectsi perçus dans la réalité, aux aspects de peinture déjà vus.

Impossible de déterminer tout ce qui peut modifier la vision moderne, mais il n’est pas douteux que la tourmente d’intellectualité, par où passent la plupart des jeunes artistes, n’arrive à créer de très réelles anomalies optiques. On voit très bien tels gris violets, quand on a cherché longtemps s’ils sont, ou non, violets.

L’admiration irraisonnée des tableaux anciens où l’on cherche, puisqu’il faut les admirer, des rendus consciencieux de « nature » a certainement déformé l’œil des maîtres de l’École.

De l’admiration des tableaux modernes, qu’on étudie dans le même esprit, et par engouement, proviennent d’autres perturbations. A-t-on remarqué que cette indéfinissable « nature » se modifie perpétuellement, qu’elle n’est pas la même au salon de 90 qu’aux salons d’il y a trente ans, et qu'il y a une « nature » à la mode — fantaisie changeante comme robes et chapeaux?

Ainsi se forme chez l’artiste moderne, par choix et synthèse, une certaine habitude éclectique et exclusive, d’inter-. prêter les sensations optiques — qui devient le critérium naturaliste, l’ipséité du peintre, ce que les littérateurs, plus tard, appellent le tempérament. C’est un mode d’hallucination où l’Esthétique n’a rien à voir, puisque la raison s’y fie, et ne contrôle pas.

Lorsqu’on dit que la Nature est belle, plus belle que toutes

DÉFINITION DU NEO-TRADITIONNISME

les peintures, en supposant qu’on reste dans les conditions du jugement esthétique, on veut dire : que ses impressions de nature, à soi, sont meilleures que celles des autres, ce qu’il faut bien admettre. Mais veut-on comparer la plénitude hypothétique, et rêvée! de l’effet original, et la notation de cet effet par telle ou telle conscience? Ici se présente la grosse question du tempérament : « L’art, c’est la nature vue à travers un tempérament. »

Définition très juste parce qu'elle est très vague, et qui laisse incertain le point important : le critérium des tempéraments. La peinture de M. Bouguereau, c’est la nature vue à travers un tempérament. M. Raffaëlli est un extraordinaire observateur, — mais sensible aux belles formes et aux belles couleurs, croyez-vous? Où commence, où finit le tempérament « peintre »?

Il y a une science, le sait-on? qui s’occupe de ces choses : l’Esthétique, qui se précise et s’assied, grâce aux recherches pratiques des Charles Henry, à la psychologie des Spencer et des Bain.

Avant d’extérioriser ses sensations telles quelles, il faudrait en déterminer la valeur, au point de vue de la beauté.

Je ne sais pourquoi les peintres ont si mal compris l’épithète « naturaliste » appliquée, dans un sens seulement philosophique, à la Renaissance.

J’avoue que les Prédelles de l’Angelico qui est au Louvre, l 'Homme en rouge de Ghirlandaio et nombre d’autres œuvres de primitifs, me rappellent plus précisément la « nature » que Giorgione, Raphaël, le Vinci. C’est une autre manière de voir, — ce sont des fantaisies différentes.

Et puis tout change dans nos sensations, objet et sujet. Il faut être bîen bon élève pour retrouver deux jours de suite le même modèle sur la table. Il y a la vié, l’intensité

DÉFINITION DU NÉO-TRADITIONNISME

de coloration, la lumière, la mobilité, l'air, une foule de choses qu'on ne rend pas. J’arrive ici aux thèmes connus, très vrais d’ailleurs, et d’une évidence!

Je reconnais enfin qu’il y a beaucoup de chances poq-r que le consentement universel, en ceci comme en d’autres insolubles questions, ait quelque valeur, — que la photographie renseigne sur le plus ou moins de réalité d’une forme, et qu’un moulage sur nature est aussi « nature que possible ».

Je dirai donc de ces sortes d’œuvres et de celles qui tendent à s'en rapprocher, qu’elles sont « nature ». — J’appellerai « nature » le trompe-l’œil de la foule, comme ces raisins du peintre antique, becquetés des oiseaux, et les panoramas de M. Détaillé, — où l’on doute, ô l’esthétique émotion, si tel caisson de premier plan est réel ou sur toile.

Page 1