‹ Thérapeutique des maladies infectieuses antisepsie; cours de pathologie générale professé a la Faculté de médecine de Paris pendant l'année 1887-1888Chapitre 18 sur 151 · SIXIEME LEÇON · texte numérisé non relu

SIXIEME LEÇON

(17 avril 1888.) POSSIBILITÉ DE nODIFIER LA VIRILEXCE DES MICROBES

La possibilité de supprimei- par divers moyens (chaleur, oxygène, antiseptiques) la fonction chromogène permet de concevoir la possibilité de modifier la virulence. — Atténuation artificielle de la virulence (procédés de Pasteur, Chauveau, Arloing). — Objections de Loffler. — Transformation du bacille charbonneux en bacille du foin (Buchner). — Identité de la bactéridie atténuée et de la bactéridie virulente.

La virulence des microbes pathogènes est peut-être une fonction surajoutée, acquise. Le saprophyte devenu virus. Possibilité de faire disparaître cette fonction surajoutée. — Transformisme fonctionnel du ferment butyrique (Nageli). — Exemples tirés du bacille de la morve atténué devenant chromogène, d'un microbe de la salive humaine devenant l'agent de la septicémie du lapin.

Comme la forme, nous pouvons modifier le fonctionnement des microbes; mais, si on obtient artificiellement une sorte de transformisme anatomique et fonctionnel, ce n"est pas à dire qu'on obtienne des changements à'espl'ce. On change pour un temps la fonction et la forme. On arrive peut-être même à changer la fonction pendant un temps assez prolongé pour qu'on puisse regarder ce changement comme définitif; mais cette science est bien récente, et, si durable que soit ce changement, a-t-on le droit de le dire définitif? Non, ce ne sont pas des espèces nouvelles qu'on obtient artificiellement; ce sont des races^ moins distinctes de l'espèce originelle que ne sont les vignes cultivées de la vigne sauvage, et revenant plus vite au type originel. Il est vrai que, quand on parle de la vitesse des transformations des microbes, il ne faut pas oublier qu'ils se reproduisent 25 000 fois plus vite que les grands végétaux.

ATTÉNUATION ACCIDENTELLE DE LA VIRULENCE ol

Lorsqu'on est arrivé à permettre à un microbe de vivre et de se multiplier, mais en l'empêchant de sécréter sa matière colorante rouge, bleue ou verte, etc., on a le droit de dire que nous pouvons, sans le tuer, amoindrir ou supprimer une de ses fonctions chimiques.

Or c'est peut-être par des fonctions chimiques que certains microbes, les microbes pathogènes, sont nuisibles. Voilà qui nous ouvre des horizons pour la thérapeutique. Dans cet ordre d'idées nous répondons au sophisme par lequel on nous reproche de chercher uniquement à tuer le microbe au risque de tuer le malade : il ne s'agit plus désormais de tuer le microbe, mais simplement de supprimer ou d'atténuer l'une de ses fonctions. Puisque avec un peu de fer, à une dose où ce métal n'est pas toxique pour l'homme, j'empêche l'aspergillus de sécréter l'acide sulfocyanique qui entrave sa végétation, ne puis-je concevoir la possibilité de supprimer telle action chimique nuisible d'un microbe pathogène? Je le répète : savoir modifier la fonction chromogène, c'est un premier pas dans Tétude des modifications artificielles de la virulence.

Vous savez que M. Pasteur, dès le 9 février 1880, a annoncé que la virulence de l'agent pathogène du choléra des poules peut s'atténuer au point de produire une simple lésion locale au lieu de la maladie générale toujours mortelle.

Le 28 février 1881, M. Pasteur a annoncé encore que la bactéridie charbonneuse peut être atténuée sans être modifiée dans sa forme ni sa végétation.

Par ces deux exemples il a prouvé qu'on peut modifier la virulence des agents infectieux. On savait déjà que la virulence est susceptible de variations qu'on n'obtenait pas toujours intentionnellement. Dans les accidents de la culture des organismes inférieurs existent des conditions le plus souvent inconnues, quelquefois connues (une étuve trop chauffée, par exemple), qui font que leur virulence s'atténue.

Nous connaissions ce fait que des cultures charbonneuses devenaient un beau jour peu virulentes ou même non virulentes. Nous voyons chaque jour dans les cultures du microbe pyocya-

nique l'inconstance de sa virulence : il y a d'abord une période ascendante dans cette virulence, puis une période stationnaire,. enfin une période de déclin.

Donc la virulence varie d'intensité dans une même culture ; mais, chose remarquable, on peut à tout instant fixer la virulence à son degré actuel pour les espèces pathogènes qui se reproduisent par sporulation. Il suffit de provoquer à ce moment la formation des spores. Les végétaux qui naîtront plus tard de ces spores reproduiront le degré de virulence qu'avait la culture au moment où elle a donné naissance à cesspores.

Pour atténuer la virulence, M. Pasteur a employé la cha leur, M. Chauveau, l'oxygène ou l'air comprimé, M. Arloing^ la lumière solaire ou certains de ses rayons; d'autres ont eu recours à divers antiseptiques.

Quel que soit le procédé, quand on a obtenu l'atténuation, la sporulation fixe le résultat obtenu. On arrive ainsi à faire que le microbe qui donnait une mort rapide, produise des résultats très différents suivant le degré d'atténuation; il peut ne plus produire la mort que tardivement, ne donner qu'une maladie grave non mortelle, ou seulement une maladie légère,. ne déterminer même aucune maladie apparente, et ces résultats si dissemblables, on les obtient en inoculant un même nombre de bactéries, ayant la même activité de vie, de croissance, de multiplication, ayant conservé la même forme et les mêmes caractères morphologiques d'espèce que la bactérie la plus virulente.

Toutefois cela a été contesté.

Loffler, en 1881, affirme que, si une culture cesse d'êtrevirulente, c'est parce qu'elle est impure, parce qu'un organisme étranger s'y est introduit accidentellement du dehors et s'est substitué à l'agent pathogène.

C'est la même objection que GatTky a faite à Wernich à propos du micrococcus prodigiosus cessant de faire du rouge. Voici une autre objection faite à M. Pasteur.

Buchner, en 1881, ne nie pas l'atténuation de la virulence;:

BACILLES GHARBOiNNEUX ET BACILLES DU FOIN o3

il concède que la forme de l'agent virulent atténué est d'abord conservée, mais il déclare que, dans la série des cultures ultérieures, le microbe subit des modifications morphologiques graduelles tellement profondes qu'il devient semblable au bacillus subtilis des infusions de foin. Voilà le bacille charbonneux atténué métamorphosé en bacille du foin! Puis Buchner part du bacille du foin authentique et par des cultures successives, en éduquant le microbe, en changeant les conditions de son milieu, en additionnant le bouillon de substance de plus en plus animalisée, de sang par exemple, il voit peu à peu le micro-organisme se développer en largeur, des articles se former; enfin il constate tous les caractères morphologiques des bacilles charbonneux et en môme temps leur qualité essentielle, la virulence. Ici nous sommes en plein transformisme.

La même année 1881, Koch a attaqué ces expériences de Buchner. Ayant examiné de près la formation des spores et la germination de ces deux végétaux, le bacille du charbon et celui du foin, il a établi qu'il y avait des différences plus accentuées entre eux que ne l'avait cru Buchner. 11 risque la supposition que Buchner a laissé s'introduire le bacille du foin dans une culture charbonneuse et le bacille de l'œdème malin dans la culture de foin.

Ce sont là des suppositions gratuites; la seconde cependant est vraisemblable, et il est probable que les cultures ont été contaminées dans la deuxième série. Quand on chauffe des cultures faites avec du sang, on a beaucoup de peine à se préserver de l'introduction de microbes septicémiques qui tuent les animaux beaucoup plus vite que le charbon.

En tout cas Prazmowski, en 188/1, s'est assuré que les bacilles du charbon atténués n'ont pas les caractères des bacilles de l'infusion de foin. — La môme année, Koch, Gafiky, Loffler ont déclaré dans un travail fait en commun que les bacilles atténués du charbon sont morphologiquement semblables aux bacilles virulents; la seule différence, c'est que les bacilles atténués trouvés dans les capillaires sont plus allongés.

L'affirmation de M. Pasteur reste donc vraie et n'a plus été

contestée : la bactéridie atténuée est identiquement semblable à la bactéridie virulente.

Dès lors la doctrine rigide de Cohn a du fléchir; tout en maintenant la spécificité de la lorme, il a admis que les fonctions peuvent varier, il accepte le transformisme physiologique, mais non anatomique; les microbes modifiés constituent des races dans une même espèce, mais non des espèces nouvelles. Races ou espèces, peu nous importe. Nous savons modifier les fonctions virulentes à des degrés divers et fixer héréditairement le degré de virulence, voilà le point de vue médical; le reste regarde le botaniste.

La possibilité de modifier profondément les fonctions des microbes remet en question l'affirmation de Buchner, quoiqu'elle soit basée sur une observation fausse. En partant d'un microbe virulent qui constitue le type de son espèce, on peut obtenir un microbe non virulent, qui représente une race de cette espèce. Inversement M. Pasteur, par des cultures successives d'un microbe atténué dans le corps d'animaux jeunes, arrive à lui restituer sa virulence primitive. En réfléchissant à ces faits, on se dit avec Hueppe : Où est la race, où est Tespèce?

C'est peut-être l'organisme atténué qui est l'espèce-type au point de vue philosophique. Lorsqu'on se demande comment la virulence a pu se développer, on songe que des espèces jusque-là habituées à ne détruire que de la matière morte, des saprophytes, ayant été obligés par accident de végéter dans des corps d'animaux vivants, ont pu se trouver éduquées de manière à acquérir, sinon des quahtés nouvelles, au moins une intensité plus grande de leur activité nutritive, le pouvoir de décomposer même la matière vivante, et qu'ils ont ensuite gardé héréditairement cette aptitude nouvelle qui est la virulence. Dès lors nos tentatives d'atténuation de ces êtres auraient pour effet de les ramener à l'espèce originelle. Le type saprophytique ayant été accidentellement élevé à la dignité de virus, l'atténuation de la virulence serait le retour pur et simple au saprophytisme.

Ce sont là des questions qui ne sauraient nous être indiffé-

SAPROPHYTE ET VIRUS 55

rentes, et qui ne sont peut-être pas insolubles. Il est certain qu'il y a des maladies virulentes nouvelles. Or, à moins d'admettre la génération spontanée, il faut bien accepter une ascension physiologique des fonctions primitives, sorte de transformisme fonctionnel, qui d'un microbe indifférent fait un agent pathogène et du saprophyte un virus. Dans cette hypothèse le virus serait la race, le saprophyte l'espèce.

En réalité, pour un microbe la virulence n'est pas une propriété essentielle ; c'est une fonction chimique accessoire, qui pourrait être surajoutée. Le microbe pathogène végète aussi bien, sinon mieux, dans un milieu non vivant. Il y a un microbe de la septicémie du lapin qui ne prend pas sur le cochon dinde vivant, mais qui se développe parfaitement dans un bouillon fait avec les humeurs de cet animal. Le microbe vit surtout pour lui-même et souvent le milieu animal lui est défavorable. On peut dire que de préférence il détruit la matière morte; c'est par accident, par violence, qu'il détruit de la matière vivante.

Si la virulence est une fonction accessoire, surajoutée, un artifice de culture pourrait faire disparaître cette fonction surajoutée. Cette supposition est applicable à nos microbes chromogènes; ils sont doués de bien d'autres fonctions chimiques que celle qui consiste à sécréter une matière colorante, et plus indispensables que celle-ci : le microbe chroniogène ne peut pas vivre sans transformer de la matière azotée et hydro-carbonée pour se nourrir; il fabrique des acides, de l'ammoniaque, des ptomaïnes, et excrète les produits de sa désassimilation; parmi ces produits quelques-uns sont des matières colorantes, mais c'est là un fait accessoire.

Nàgeli, en 1877, place du lait dans deux flacons clos. L'un est soumis à l'ébullition, l'autre non. Le lait non bouilli devient acide, par la présence d'acide butyrique; le lait bouilli devient amer, alcalin, par développement d'ammoniaque. Dans les deux flacons c'est le même micro-organisme, le ferment butyrique, qui a fonctionné, car il n'est pas tué par la température de l'ébullition. Ce qui se passe est-il un exemple de transfor-

lïiisme fonctionnel du ferment butyrique? Ce ferment peptonise la matière azotée et détruit certaines molécules pour les transformer en ammoniaque. Il ne vit pas s'il ne fait pas cela. Mais il peut ne pas détruire du sucre pour faire de l'acide butyrique. Une température de 100° ne le tue pas, mais lui fait perdre le pouvoir de transformer le sucre. Cette propriété de transformer le sucre est accessoire pour lui; elle est peut-être surajoutée. Cet exemple nous montre qu'il peut y avoir chez certains êtres une dissociation de leurs diverses fonctions chimiques; les unes sont fondamentales, indispensables à leur vie et ne peuvent être suspendues, mais il en est d'autres qui sont accessoires, contingentes. Pour les microbes pathogènes la fonction de virulence n'est qu'accessoire, il se pourrait qu'elle fût surajoutée.

Le ferment butyrique, qui ne détruit pas le sucre, est-il l'espèce originelle, ou bien le ferment butyrique, tel que nous le connaissons, est-il une race perfectionnée, dérivée d'une espèce éteinte à laquelle on pourrait le ramener artificiellement?

Le bacille de la morve dans les vieilles cultures perd sa virulence; quand on le cultive sur pomme de terre, il la perd aussi, mais alors il devient chromogène; la culture prend une teinte grise, brunâtre, ou couleur chocolat. Ainsi il a perdu une fonction, mais il en a acquis une autre. Dans ce cas encore, quel est le véritable représentant de l'espèce? Est-ce le bacille virulent? Est-ce le chromogène? Est-ce celui qui n'a ni virulence, ni propriété de fabriquer de la couleur? Il est possible que le micro-organisme originel ait été le plus simple, puis qu'il ait acquis des fonctions surajoutées et qu'il puisse de nouveau les perdre. Il n'y a rien qui répugne dans cette conception que les microbes pathogènes dérivent de saprophytes. Mais une fois qu'ayant cessé de détruire uniquement de la matière morte et accoutumés à détruire la matière vivante, ils ont acquis la fonction virulente, ils la gardent intacte pourvu qu'ils passent toujours d'un animal à un autre de même espèce. Ils peuvent au contraire la perdre, s'ils repassent dans les milieux inertes.

Page 1