BACILLES CHARBONNEUX ET BACILLES DU FOIN
il concède que la forme de l'agent virulent atténué est d'abord conservée, mais il déclare que, dans la série des cultures ultérieures, le microbe subit des modifications morphologiques graduelles tellement profondes qu'il devient semblable au bacillus subtilis des infusions de foin. Voilà le bacille charbonneux atténué métamorphosé en bacille du foin! Puis Buchner part du bacille du foin authentique et par des cultures successives, en éduquant le microbe, en changeant les conditions de son milieu, en additionnant le bouillon de substance de plus en plus animalisée, de sang par exemple, il voit peu à peu le micro-organisme se développer en largeur, des articles se former; enfin il constate tous les caractères morphologiques des bacilles charbonneux et en même temps leur qualité essentielle, la virulence. Ici nous sommes en plein transformisme.
La même année 1881, Koch a attaqué ces expériences de Buchner. Ayant examiné de près la formation des spores et la germination de ces deux végétaux, le bacille du charbon et celui du foin, il a établi qu'il y avait des différences plus accentuées entre eux que ne l'avait cru Buchner. 11 risque la supposition que Buchner a laissé s'introduire le bacille du foin dans une culture charbonneuse et le bacille de l'œdème malin dans la culture de foin.
Ce sont là des suppositions gratuites; la seconde cependant est vraisemblable, et il est probable que les cultures ont été contaminées dans la deuxième série. Quand on chauffe des cultures faites avec du sang, on a beaucoup de peine à se préserver de l'introduction de microbes septicémiques qui tuent les animaux beaucoup plus vite que le charbon.
En tout cas Prazmowski, en 1884, s'est assuré que les bacilles du charbon atténués n'ont pas les caractères des bacilles de l'infusion de foin. — La même année, Koch, Gaffky, Lôffler ont déclaré dans un travail fait en commun que les bacilles atténués du charbon sont morphologiquement semblables aux bacilles virulents; la seule différence, c'est que les bacilles atténués trouvés dans les capillaires sont plus allongés.
L'affirmation de M. Pasteur reste donc vraie et n'a plus été
contestée : la bactéridie atténuée est identiquement semblable à la bactéridie virulente.
Dès lors la doctrine rigide de Cohn a dû fléchir; tout en maintenant la spécificité de la forme, il a admis que les fonctions peuvent varier, il accepte le transformisme physiologique, mais non anatomique; les microbes modifiés constituent des races dans une même espèce, mais non des espèces nouvelles. Races ou espèces, peu nous importe. Nous savons modifier les fonctions virulentes à des degrés divers et fixer héréditairement le degré de virulence, voilà le point de vue médical; le reste regarde le botaniste.
La possibilité de modifier profondément les fonctions des microbes remet en question l'affirmation de Buchner, quoiqu'elle soit basée sur une observation fausse. En partant d'un microbe virulent qui constitue le type de son espèce, on peut obtenir un microbe non virulent, qui représente une race de cette espèce. Inversement M. Pasteur, par des cultures successives d'un microbe atténué dans le corps d'animaux jeunes, arrive à lui restituer sa virulence primitive. En réfléchissant à ces faits, on se dit avec Hueppe : Où est la race, où est l'espèce?
C'est peut-être l'organisme atténué qui est l'espèce-type au point de vue philosophique. Lorsqu'on se demande comment la virulence a pu se développer, on songe que des espèces jusque-là habituées à ne détruire que de la matière morte, des saprophytes, ayant été obligés par accident de végéter dans des corps d'animaux vivants, ont pu se trouver éduquées de manière à acquérir, sinon des qualités nouvelles, au moins une intensité plus grande de leur activité nutritive, le pouvoir de décomposer même la matière vivante, et qu'ils ont ensuite gardé héréditairement cette aptitude nouvelle qui est la virulence. Dès lors nos tentatives d'atténuation de ces êtres auraient pour effet de les ramener à l'espèce originelle. Le type saprophytique ayant été accidentellement élevé à la dignité de virus, l'atténuation de la virulence serait le retour pur et simple au saprophytisme.
Ce sont là des questions qui ne sauraient nous être indiffé-
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rentes, et qui ne sont peut-être pas insolubles. Il est certain qu'il y a des maladies virulentes nouvelles. Or, à moins d'admettre la génération spontanée, il faut bien accepter une ascension physiologique des fonctions primitives, sorte de transformisme fonctionnel, qui d'un microbe indifférent fait un agent pathogène et du saprophyte un virus. Dans cette hypothèse le virus serait la race, le saprophyte l'espèce.
En réalité, pour un microbe la virulence n'est pas une propriété essentielle; c'est une fonction chimique accessoire, qui pourrait être surajoutée. Le microbe pathogène végète aussi bien, sinon mieux, dans un milieu non vivant. Il y a un microbe de la septicémie du lapin qui ne prend pas sur le cochon d'Inde vivant, mais qui se développe parfaitement dans un bouillon fait avec les humeurs de cet animal. Le microbe vit surtout pour lui-même et souvent le milieu animal lui est défavorable. On peut dire que de préférence il détruit la matière morte; c'est par accident, par violence, qu'il détruit de la matière vivante.
Si la virulence est une fonction accessoire, surajoutée, un artifice de culture pourrait faire disparaître cette fonction surajoutée. Cette supposition est applicable à nos microbes chromogènes; ils sont doués de bien d'autres fonctions chimiques que celle qui consiste à sécréter une matière colorante, et plus indispensables que celle-ci: le microbe chromogène ne peut pas vivre sans transformer de la matière azotée et hydro-carbonée pour se nourrir; il fabrique des acides, de l'ammoniaque, des ptomaïnes, et excrète les produits de sa désassimilation; parmi ces produits quelques-uns sont des matières colorantes, mais c'est là un fait accessoire.
Nâgeli, en 1877, place du lait dans deux flacons clos. L'un est soumis à l'ébullition, l'autre non. Le lait non bouilli devient acide, par la présence d'acide butyrique; le lait bouilli devient amer, alcalin, par développement d'ammoniaque. Dans les deux flacons c'est le même micro-organisme, le ferment butyrique, qui a fonctionné, car il n'est pas tué par la température de l'ébullition. Ce qui se passe est-il un exemple de transfor-
misme fonctionnel du ferment butyrique? Ce ferment peptonise la matière azotée et détruit certaines molécules pour les transformer en ammoniaque. Il ne vit pas s'il ne fait pas cela. Mais il peut ne pas détruire du sucre pour faire de l'acide butyrique. Une" température de 100° ne le tue pas, mais lui fait perdre le pouvoir de transformer le sucre. Cette propriété de transformer le sucre est accessoire pour lui; elle est peut-être surajoutée. Cet exemple nous montre qu'il peut y avoir chez certains êtres une dissociation de leurs diverses fonctions chimiques; les unes sont fondamentales, indispensables à leur vie et ne peuvent être suspendues, mais il en est d'autres qui sont accessoires, contingentes. Pour les microbes pathogènes la fonction de virulence n'est qu'accessoire, il se pourrait qu'elle fût surajoutée.
Le ferment butyrique, qui ne détruit pas le sucre, est-il l'espèce originelle, ou bien le ferment butyrique, tel que nous le connaissons, est-il une race perfectionnée, dérivée d'une espèce éteinte à laquelle on pourrait le ramener artificiellement?
Le bacille de la morve dans les vieilles cultures perd sa virulence; quand on le cultive sur pomme de terre, il la perd aussi, mais alors il devient chromogène; la culture prend une teinte grise, brunâtre, ou couleur chocolat. Ainsi il a perdu une fonction, mais il en a acquis une autre. Dans ce cas encore, quel est le véritable représentant de l'espèce? Est-ce le bacille virulent? Est-ce le chromogène? Est-ce celui qui n'a ni virulence, ni propriété de fabriquer de la couleur? Il est possible que le micro-organisme originel ait été le plus simple, puis qu'il ait acquis des fonctions surajoutées et qu'il puisse de nouveau les perdre. Il n'y a rien qui répugne dans cette conception que les microbes pathogènes dérivent de saprophytes. Mais une fois qu'ayant cessé de détruire uniquement de la matière morte et accoutumés à détruire la matière vivante, ils ont acquis la fonction virulente, ils la gardent intacte pourvu qu'ils passent toujours d'un animal à un autre de même espèce. Ils peuvent au contraire la perdre, s'ils repassent dans les milieux inertes.